Le poison de l'intolérance

Mardi 4 mai 2010 par Denis Charbit

 


Pour que la démocratie soit réelle et vivante, la liberté d’expression doit être garantie, avec un tissu associatif en mesure d’insuffler à la société civile toute sa vitalité. En raison du climat d’intolérance grandissant, l’action de certaines ONG israéliennes est remise en cause pour manque de loyauté envers l’Etat.

 

L’anniversaire de la naissance de l’Etat d’Israël est toujours l’occasion de faire valoir les exemples de dévouement dont ont fait preuve des individus et des associations pour le bien de ce pays et de ses habitants. Cette évocation s’accompagne généralement du vœu que l’espoir devienne réalité. Plutôt que notre satisfaction, nous inclinons cette fois à exprimer notre inquiétude, laquelle porte un nom aujourd’hui : l’intolérance. Le climat en Israël s’alourdit et il convient d’en rendre compte. Israël est une démocratie exemplaire, en tant qu’elle se maintient malgré l’impératif sécuritaire résultant des menaces qui pèsent sur son existence. On ne saurait pourtant se prévaloir de ces acquis pour négliger l’urgence à combler les manquements et les failles qu’on y trouve également. Ainsi, pour se contenter d’un exemple, la redistribution de l’argent public révèle des discriminations criantes et inadmissibles entre Juifs et Arabes au profit des premiers, au détriment des seconds - injustifiables au regard de l’exigence démocratique de l’égalité. Cette différence de traitement est-elle durable et structurelle ou bien le fait d’une conjoncture particulière ? La controverse bat son plein, mais on ne peut s’étonner que dans ce contexte, d’aucuns estiment que cette situation procède directement de la définition d’Israël comme « Etat juif et démocratique », le premier des deux termes étant inscrit dans la réalité des institutions et des pratiques du pays, tandis que le second, plus virtuel que concret, se limite, à peu de choses près, au droit de vote et aux droits sociaux.

Cette définition serait, en quelque sorte, le discours qui sert a légitimer cette inégalité qu’illustre par exemple le fait qu’en 62 ans d’existence, Israël n’ait jamais construit aucune ville nouvelle arabe (exceptée Rahat pour sédentariser les Bédouins) alors que la population arabe est passée de 120.000 à 1.200.000 individus durant cette période et que tant de localités juives ont été bâties en parallèle. En contrepartie implicite de cette condition sociale défavorisée, les Arabes israéliens jouissent au moins de la liberté de dénoncer publiquement cette situation de citoyen au rabais.

 

Malaise général

Cette liberté d’expression est-elle en danger ? Est-elle menacée? On est toujours trop pressé d’employer les grands mots, d’utiliser les grandes références pour se garder de tomber dans cet excès. Et cependant, la situation actuelle mérite avertissement. Le malaise est indéniable. La démagogie Lieberman a porté ses fruits amers : en faisant de la loyauté à l’Etat d’Israël le critère de la citoyenneté, il a ouvert une boite de Pandore qui a fait des petits. Faut-il le rappeler, seule la loi précise les critères de la déloyauté et celle-ci se vérifie par des actes, non par des idées. La population arabe aux prises avec une solidarité ethno-nationale et une appartenance civique contradictoire est collectivement soupçonnée de trahison. Or, il faut être dépourvu de toute conscience historique pour ignorer la suite de cette première salve. Réduit au Meretz et à quelques députés travaillistes, la gauche politique ayant été sévèrement sanctionnée par l’électorat, il ne reste plus qu’à abattre ce qui lui reste encore dans l’espace public israélien : ayant déserté le militantisme de parti, la gauche s’est déployée depuis quelques années dans le tissu associatif riche et dense en Israël, qu’on appelle communément la « société civile » pour la différencier de la sphère électorale et partisane. De Shalom Archav à l’organisation des droits de l’homme Betselem, en passant par les réseaux d’aide aux travailleurs sans papiers, cette gauche associative constitue un réservoir extraordinaire d’activisme démocratique. Grâce à leur dynamisme et leur savoir-faire, les revendications égalitaires que portent ces associations avec ténacité ne relèvent pas seulement du « cause toujours » mais débouchent sur des projets qui se concrétisent sur le terrain. Qu’elles puissent non seulement œuvrer comme telles mais parvenir tant bien que mal à changer la réalité sociale, ou du moins contribuer à la modifier, confère à Israël ce label démocratique dont elle est si fière.

 

L’épouvantail de la trahison

La tolérance, faut-il le rappeler, n’est pas d’appuyer telle ou telle idée, mais de reconnaître le droit à l’exprimer. La tolérance consiste même à s’y opposer tout en réclamant le droit de présenter ses convictions sans entraves, avec pour ultime sanction l’appui ou le désavœu de l’opinion publique. La liberté d’expression vaut aussi pour ceux qui, à droite, entendent contester telle ou telle décision prise par ces associations. Mais convient-il pour les dénoncer avec fracas de parler de trahison ? C’est là qu’une manifestation légitime de patriotisme se révèle en vérité être un combat contre le pluralisme afin de décréter lesquelles ont droit à œuvrer, lesquelles n’y ont pas droit. Le débat sur la définition d’Israël doit demeurer libre et ouvert à la discussion. Aux associations qui préfèrent un Etat neutre et démocratique de convaincre l’opinion qu’il en serait mieux ainsi. Mais ceux qui s’émeuvent de cette revendication parce qu’elle ébranle, selon eux, la raison d’être d’Israël, ne peuvent exiger de censure sur leur droit à exprimer une vision du bien public opposée à la leur. En agitant l’épouvantail de la trahison, la droite israélienne tire sur une corde dangereuse, elle réclame un garde-à-vous idéologique qui jure avec la démocratie israélienne et rapprocherait, si on s’inclinait à ses pressions, des pays communistes d’antan.

La scène publique israélienne est toujours apparue, même à ses adversaires lorsqu’ils sont de bonne foi, comme un théâtre où se déploient sans crainte toutes les idées. Qu’on n’y attende point d’harmonie, ce n’est pas le lieu où elle doit régner. Bien au contraire, les voix et
les sons doivent se confronter et s’entrechoquer afin que les citoyens puissent exercer leur liberté de se faire une opinion et de prendre parti. Dans la phase difficile que traverse l’image d’Israël aujourd’hui, réduite qu’elle est au seul prisme du maintien de l’occupation, la démocratie interne dont jouissent les Israéliens est sans doute le meilleur atout dont ils disposent encore pour gérer le déficit actuel.

 

Le New Israel Fund

Pour aider les ONG dans leur action, une fondation a été créée au milieu des années 1980 : le New Israel Fund. Son objectif est de financer par des dons qui viennent de l’étranger, notamment des Etats-Unis, des projets précis et dûment évalués émanant d’associations israéliennes dont la vocation explicite est la promotion de l’égalité, la justice économique, le pluralisme religieux et le changement social en Israël. Ces associations se déclarent-elles toutes sionistes et sont-elles ouvertement favorables au principe de l’Etat d’Israël comme Etat juif et démocratique ? Une petite partie d’entre elles n’y souscrivent pas et penchent pour un Etat qui se préoccuperait d’être démocratique plutôt que de se définir par une identité qui ne recouvre pas l’ensemble des citoyens israéliens. Nous n’avons jamais caché notre attachement à la définition actuelle de l’Etat d’Israël. Dans la situation où Israël est plus que jamais contesté dans sa légitimité intrinsèque tout en restant fidèle à l’exigence démocratique qui a toujours inspiré ses valeurs, elle reflète un équilibre nécessaire et louable. Compte tenu de cette définition bicéphale, certains s’inquiètent de ce que l’Etat d’Israël n’est pas assez juif tandis que d’autres, au contraire, redoutent que cette notion d’Etat juif l’emporte sur son engagement envers la démocratie et justifie les entorses à l’égalité entre tous les citoyens.

La question mérite d’être posée et exposée clairement : y a-t-il symétrie entre ceux qui ne tiennent qu’à l’une des deux dimensions ? Celui qui ne souhaite qu’un Etat démocratique, considérant à tort ou à raison que la notion d’Etat juif autorise la discrimination est-il à mettre sur le même plan que celui qui ne se soucie que de l’Etat juif et entend renforcer les privilèges des citoyens juifs au détriment de ses concitoyens arabes ? A chacun de se situer en son âme et conscience. A droite et à l’extrême droite, on ferme les yeux dans le meilleur des cas sur ceux qui ne se soucient guère de la démocratie. Ces derniers ne seront jamais coupables de trahison ou de manquement au devoir patriotique. A gauche, on reconnait la pertinence du dilemme. Peut-on coopérer avec des associations engagées en faveur de la démocratie quand bien même elles ne se disent pas sionistes ? Faut-il les exclure à cause de cette controverse idéologique ou bien tirant parti de l’objectif démocratique commun, soutenir leur projet d’intérêt général s’il répond aux critères exigés de promotion de l’égalité, d’autant que ce faisant, démonstration est faite qu’Etat juif et démocratique n’est pas une contradiction ? Certaines de ces organisations se sont associées à des pétitions d’Europe et des Etats-Unis contre l’occupation israélienne en général et l’opération à Gaza en particulier. Nous sommes bien conscients du tort qu’elles ont pu causer, mais outre que ce combat n’est pas la raison d’être de leur existence, le New Israel Fund devrait-il les sanctionner pour cette ligne rouge qui a été franchie ? C’est à la fondation de se prononcer, de juger au cas par cas. Cependant, les agissements dans certaines implantations ne causent-ils pas autant de tort à Israël, sinon plus ? Or, l’argent versé à ces implantations n’est pas, dans ce cas, le fait de fondations privées, mais de l’Etat, ni plus ni moins. 


 
 

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