Israël

Nouvelles révélations sur la guerre du Kippour

Mercredi 30 septembre 2020 par Frédérique Schillo, [email protected]

Israël avait non pas un mais deux espions en Egypte avant la guerre du Kippour : Ashraf Marwan, alias « l’Ange », le gendre de Nasser désormais célèbre jusque sur Netflix, et un officier de l’armée égyptienne. Son nom de code : « Goliath ».

 

Chaque année à l’approche de Yom Kippour, Israël se souvient avec angoisse des jours terribles de la guerre d’octobre 1973 quand, surpris le jour le plus sacré du Judaïsme par l’attaque simultanée de l’Egypte et de la Syrie, le pays s’est retrouvé au bord du gouffre. Les anciens combattants témoignent de l’horreur du conflit, l’un des plus sanglants de l’Histoire d’Israël avec près de 3.000 morts. Les familles disent l’interminable attente, la délivrance ou le deuil. Les militaires n’en finissent pas d’analyser comment les responsables de l’époque furent incapables de prévoir la guerre, en dépit de la quantité impressionnante de renseignements dont ils disposaient. Et les politiques promettent de ne pas reproduire les mêmes erreurs.

Cette année est particulière. D’abord parce que le souvenir traumatique de la guerre du Kippour se mêle à une autre crise grave, celle du COVID-19 dont Israël croyait être sorti victorieux au printemps avant de se retrouver submergé par la seconde vague à l’automne. Si bien que tous en viennent à dresser un parallèle entre 1973 et 2020, comparant la « fière Juive » Golda Meir, persuadée après la victoire écrasante de la guerre des Six Jours que les Arabes n’oseraient jamais attaquer Israël, et « le roi » Netanyahou, champion autoproclamé de la lutte anti coronavirus qui n’a rien prévu pour épargner à la nation un désastre sanitaire et économique. L’hubris, dans les deux cas, est fatal.

Mais ce 47e anniversaire de la guerre du Kippour est aussi spécial car, pour la première fois depuis longtemps, le « marronnier » journalistique de l’automne apporte son vrai lot de révélations. Précisément cela n’était pas arrivé depuis 2010, quand les archives de l’Etat d’Israël avaient mis en ligne les minutes du Cabinet de guerre concernant l’attaque surprise du 6 octobre et les trois premiers jours du conflit. Les Israéliens avaient alors découverts, noir sur blanc et en temps réel, les affres d’un pouvoir qui vacille, passant de l’incrédulité à la stupeur, puis de l’effroi au défaitisme morbide. Comme ce 7 octobre où Moshe Dayan, de retour du front, assure que « les Arabes veulent conquérir Eretz Israel, en finir avec les Juifs ». Ils n’ont « aucune raison de s’arrêter », lâche Golda Meir devant une audience terrorisée, « ils ont goûté l’odeur du sang ». Le choc fut tel dans l’opinion que la publication de la seconde partie des archives a été abandonnée, le gouvernement consentant à quelques déclassifications au compte goutte… jusqu’à aujourd’hui.

L’article du Yediot Ahronot paru dans l’édition du 25 septembre, juste avant Yom Kippour, contient un vrai scoop. Les journalistes Ronen Bergman et Or Fiakov y révèlent qu’Israël avait non pas un, mais deux espions en Egypte avant la guerre de 1973. Si le premier, gendre de Nasser et proche conseiller de Sadate, Ashraf Marwan – alias « l’Ange » pour le Mossad – est désormais connu grâce à des livres et même un film sur Netflix, l’existence du second espion d’Israël était encore secrète il y a quelques jours. Son nom de code : « Goliath ».

Goliath était officier dans l’armée égyptienne. Première surprise : il a été recruté dans les années soixante sur le territoire israélien. Comment a-t-il traversé la frontière ? Où résidait-il ? Et sous quelle identité ? L’article ne le dit pas. Mais il faut bien que demeurent quelques zones d’ombre ; c’est le prix à payer pour cet article qui a réussi l’exploit de passer le crible de la censure militaire.

C’est Aharon Levran, un officier des renseignements militaires (Aman), qui a recruté Goliath. Les deux hommes ont tout de suite eu un contact amical, Levran l’invitant même à dîner chez lui et son épouse à leur domicile de Ramat Gan. Du fait de cette relation très spéciale, il sera autorisé à rester son officier traitant jusqu’à ce que le Mossad obtienne finalement de récupérer cet agent si précieux.

Car Goliath était en effet un excellent espion. Un homme « honnête et droit », aux renseignements très sûrs, affirme Levran. Comme l’Ange, Goliath faisait partie des « sources cardinales » d’Israël, celles dont les rapports parvenaient directement sur les bureaux de Golda Meir et Moshe Dayan. Des ordres de bataille jusqu’à l’organisation de l’armée ou au budget de la Défense, ses renseignements ont permis à Israël de pénétrer l’armée égyptienne dans les moindres détails. Plusieurs fois, entre 1969 à 1973, il a alerté sur les préparatifs d’un conflit Et par trois fois en 1973, Goliath a annoncé l’imminence de la guerre. De façon remarquable, ses informations coïncident exactement avec celles de l’Ange : en janvier, en avril, et en octobre 1973. Mieux : Goliath a averti le Mossad le 1er octobre 1973 que l’Egypte et la Syrie allaient ouvrir les hostilités, soit cinq jours avant que Marwan ne lance l’alerte. Et six jours avant le déclenchement de la guerre du Kippour.

Les Israéliens avaient toutes les cartes en main. En recoupant leurs deux sources majeures, ils auraient pu prévoir l’attaque syro-égyptienne. Mais ils n’ont rien vu, obnubilés qu’ils étaient par une « conceptzia » militaire méprisante à l’égard des Arabes. Ils n’ont rien vu non plus parce qu’ils ne voulaient pas voir : après avoir tant crié au loup, Goliath et l’Ange n’ont pas été crus.

Cependant la contribution de Goliath ne s’arrête pas là. Il a continué à fournir des renseignements essentiels à Israël qui lui ont permis de changer le cours de la guerre, écrivent Ronen Bergman et Or Fiakov. Au début des combats, alors que la situation sur le front Sud est désastreuse (Moshe Dayan redoute même la « chute du troisième Temple »), Goliath annonce une nouvelle offensive de Sadate. Cette fois, il est pris au sérieux. L’état-major convainc Dayan d’opter pour la contre-attaque en préparant des embuscades. Une stratégie qui se révèle payante : le 14 octobre, le désert du Sinaï devient le théâtre d’une des plus épiques batailles de chars de l’histoire. L’Egypte perd 250 tanks en quelques heures ; c’est un tournant de la guerre, qui permettra aux Israéliens de repousser l’attaque égyptienne, et même de franchir le canal de Suez.

Reste une dernière question : qu’est-ce qui a poussé Goliath à trahir son pays ? L’idéologie, répond Levran : Goliath était admiratif d’Israël, de sa puissance, de ses réalisations. Bien sûr, il y avait aussi l’appât du gain et les valises de billets que le Mossad lui envoyait en Egypte. Pas une seule fois Goliath n’a regretté son geste, se montrant au contraire enthousiaste pour coopérer avec Israël.

Après la guerre du Kippour, il a poursuivi sa carrière dans l’armée égyptienne. Contrairement à l’Ange, qui a fait une chute mortelle en tombant mystérieusement de son balcon, Goliath est mort, de mort naturelle précise l’enquête du Yediot Ahronot, sans que jamais il n’ait été soupçonné d’avoir été un espion. Aujourd’hui, de nombreux Israéliens demandent que soit décerné à celui qui avait eu l’idée de génie de le recruter, Aharon Levran, le prix pour la Défense d’Israël.

Frédérique Schillo est l’auteur avec Marius Schattner de La Guerre du Kippour n’aura pas lieu. Comment Israël s’est fait surprendre (Bruxelles, André Versaille éditeur).


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par BOAZ - 30/09/2020 - 13:17

    Mais la question qui non seulement demeure, mais se pose avec encore plus d'acuité, c'est comment expliquer l'incrédulité des politiques face à des signaux concordants du renseignement ?

  • Par jean-louis seront - 30/09/2020 - 18:22

    Il y eut aussi ce cas d'agent secret en fin de seconde guerre mondiale Il ne fut pas cru..Il circulait au Japon avec la nationalité allemande je crois
    Excusez-moi de dériver je suis un ancien soldat et ai résidé longtemps aux Emirats Travaillant pour le comptes de sociétés européennes spécialisées en travaux pétroliers offshore Un jour j'ai transmis une info et n'ai pas été cru Les etres humains sont parfois étranges