Israël

De Netanyahou à Bennett, sans transition

Jeudi 17 juin 2021 par Frédérique Schillo, [email protected]

Netanyahou a refusé toute cérémonie de passation de pouvoir à Bennett. Entre déni et provocation, il continue de recevoir des hôtes à la résidence officielle du Premier ministre.

Dans la plupart des pays, le moment de la transition politique entre deux pouvoirs élus est un rituel codifié. Ce passage de relais, témoin de la vitalité d’une démocratie, fait l’objet de lois et s’accompagne d’un protocole précis, le but étant d’avoir la transition la plus pacifique pour honorer le choix des électeurs. Mais pas en Israël. Naftali Bennett, nouveau Premier ministre investi par le Parlement ce dimanche, succède à Binyamin Netanyahou sans transition. Sans tambour ni trompette, sans cérémonie officielle ni même une image de la poignée de mains qu’ont bien dû échanger les deux hommes au bureau du Premier ministre. La faute à Netanyahu qui a interdit l’accès aux médias lors de leur entrevue express de 30 minutes. C’est bien court pour évoquer les dossiers les plus sensibles auxquels Israël est confronté. Puis Netanyahou s’en est allé rejoindre la résidence du Premier ministre rue Balfour à Jérusalem, où il vit toujours et dont il n’a pas l’intention de déménager avant plusieurs semaines. Ainsi retranché en « sa » demeure, il prépare son retour au pouvoir « et plus tôt qu’on ne le pense ». Il continue même d’y accueillir des hôtes comme s’il était encore aux affaires. L’ancienne ambassadrice américaine à l’ONU Nikkie Haley, une proche de Donald Trump, a posté la photo de sa rencontre tout sourire « avec le Premier ministre ». « Nous n’avons pas fini d’entendre parler de lui », prédit-elle. C’est bien ce qui commence à agacer.

Le culot de Netanyahou, la sagesse de Rabin

Netanyahou n’est pas hors-la-loi, il profite simplement d’un vide juridique : la loi fondamentale est muette sur la question de la transition démocratique, le législateur israélien n’ayant pas jugé bon de s’y attarder. Sans doute parce que, de la même façon qu’aucune loi n’avait prévu qu’un Premier ministre inculpé continue d’exercer ses fonctions car chacun était persuadé qu’il aurait la dignité de se retirer, personne n’imaginait qu’un élu puisse avoir un si piètre sens de l’Etat au moment de céder le pouvoir.

Lors du « Maapakh » (« renversement ») de 1977, quand le Likoud de Menahem Begin bouleversa le jeu politique en mettant fin à près de 30 ans de domination travailliste, les équipes dirigeantes furent sonnées par leur défaite. Elles peinèrent à reconnaitre la légitimité de leurs adversaires, jugés comme de médiocres « outsiders ». Et pourtant, la transition démocratique se déroula de manière constructive, Yitzhak Rabin faisant preuve de hauteur de vue en donnant informations et conseils quand, de son côté, Begin choisit de maintenir des hauts-fonctionnaires pourtant identifiés au pouvoir sortant.

Plus la victoire est nette, plus pacifique est la transition. En 1996, dans la tourmente suivant l’assassinat de Rabin, Netanyahou remporta les élections face à Shimon Peres avec 50,49% des voix seulement. Le politicien madré rechigna à coopérer avec ce jeune loup, néanmoins il prit le temps de lui accorder une série d’entretiens sur les grands dossiers stratégiques pour le préparer à ses nouvelles fonctions. Pressé d’imprimer sa marque, Netanyahou choisit de faire le ménage dans l’Administration et y plaça des proches souvent aussi inexpérimentés que lui.

Les rôles sont aujourd’hui inversés : à 71 ans, Netanyahu a sensiblement l’âge qu’avait Peres au moment de quitter son poste de Premier ministre (73 ans) et Bennett, du haut de ses 49 ans, est à peine plus âgé que lui à l’époque. Mais loin de gagner en sagesse, Netanyahou a la défaite amère. Le voilà qui prend des accents trumpiens en accusant son successeur d’avoir commis « la fraude du siècle ».

Tragédie grecque

Il faut mesurer la tragédie personnelle que représente cette défaite pour Netanyahou. D’abord parce qu’elle met brutalement fin à 12 ans de pouvoir ininterrompu ; un record. Ensuite parce qu’elle est marquée du sceau de la déchéance : sa chute politique enterre toute possibilité de suspendre son procès qui se tient en ce moment-même devant le tribunal du district de Jérusalem. Une incarcération se profile désormais pour celui accusé de corruption, fraude et abus de confiance, même si le feuilleton judiciaire devrait durer encore quelques années.

Enfin, il y a dans cette défaite une autre dimension qui confère à la politique israélienne des airs de tragédie grecque. Le « Roi Bibi » s’est maintenu au pouvoir du fait de l’admiration qu’il suscite – par son charisme certain, ses succès économiques et diplomatiques qui ont permis à Israël de se moderniser et s’ouvrir au monde – mais plus encore par la crainte qu’il inspire. Chef omnipotent du Likoud, il a écrasé avec un cynisme méthodique tous ceux qui pouvaient lui faire de l’ombre. Résultat, ce sont ses hommes liges trop longtemps méprisés et humiliés (Avigdor Liberman, Gideon Saar et Naftali Bennett) et ses anciens alliés auxquels il a menti (Benny Gantz, Yaïr Lapid) qui le renversent aujourd’hui.

L’empressement des dirigeants étrangers à saluer son successeur est une autre pincée de sel sur cette blessure narcissique. Non seulement Joe Biden s’est déjà entretenu avec Bennett, quand il avait fait patienter Netanyahou un mois après son arrivée à la Maison Blanche, mais ses « amis » autrichien et ukrainien, des chefs d’Etats occidentaux, ou encore les nouveaux alliés arabes d’Israël, dont le roi du Maroc en personne, lui ont souhaité bonne chance. Un coup dur pour celui qui se présente comme l’artisan des Accords d’Abraham et son seul garant.

Balfour, c’est moi !

Le génie de Netanyahou à s’identifier à Israël est devenu son mauvais génie. A tel point qu’il ne peut concevoir la marche du pays sans lui. Quand d’autres espèrent la réussite de leur successeur, qui sera celle de tous, Netanyahu, lui, promet le chaos. Même quand le moment exige une once de solennité, comme lors de son dernier discours devant la Knesset, il agonit d’injures Bennett, « indigne de diriger Israël », « incapable de résister aux menaces » du Hamas et de l’Iran. Ses fidèles se déchaînent, son propre fils Yaïr est exclu de Facebook pour avoir livré l’adresse d’un député. Netanyahou achève son mandat dans le déni et l’outrance. C’est un Trump israélien, sans le Capitole heureusement. Faute de troupes : le soir de l’investiture de Bennett, ils étaient une centaine à acclamer leur « roi Bibi » à Balfour.

La campagne de délégitimation de Bennett est lancée. Mercredi, une motion de censure a été soumise contre le gouvernement, accusé d’être « établi sur la base de fraude et de mensonges ». Tout est mis en œuvre pour faire tomber la coalition qui ne tient, il est vrai, qu’à un fil (60 députés sur 120). Le vote du budget, prévu dans moins de 100 jours, sera un test majeur. En attendant, persuadé de pouvoir revenir au pouvoir malgré ses échecs successifs, le désormais chef de l’opposition attend son heure, rue Balfour.

La résidence du Premier ministre devant laquelle tant de manifestants ont agité des drapeaux noirs en réclamant son départ, est devenue son camp retranché. Et peu importe si le millionnaire dispose d’une somptueuse villa sur la mer à Césarée. En 1999 déjà, se souvient Ehud Barak, Netanyahou avait attendu six semaines avant de déménager. Un départ vécu comme un affront personnel pour celui qui, bien connu pour ne pas avoir de carte de crédit, s’est habitué aux largesses de l’Etat. En témoignent les propos rapportés par le Yedioth Aharonot que Netanyahou a osé lâcher en 2016 à des colons obligés d’évacuer l’avant-poste illégal d’Amona : « Après les élections de 1999, sans avertissement, ma famille et moi avons été expulsés de Balfour. Juste comme ça, avec toutes nos affaires, nous avons été jetés à la rue. Nous avons dû aller à l’Hôtel Sheraton Plaza. C’était un sentiment terrible. »

Depuis dimanche, les dépenses de la famille Netanyahou ne sont plus prises en charge par l’Etat. Devant son insistance à utiliser la résidence officielle du Premier ministre, le mouvement des « drapeaux noirs » menace de saisir la Haute Cour et exige du conseiller juridique du gouvernement qu’il donne au plus vite à Netanyahou une date précise à laquelle il devra quitter Balfour. Et céder enfin le symbole du pouvoir à son successeur.


 
 

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