Décès

Juliano Mer Khamis : « Je suis 100 % juif et 100 % arabe »

Jeudi 5 mai 2011 par Janine Halbreich-Euvrard

Acteur réputé en Israël, fondateur du Théâtre de la Liberté à Jenine en Cisjordanie, Juliano Mer Khamis a été assassiné de six balles le 4 avril 2011, devant l’entrée de son théâtre. Incarnation vivante du rapprochement entre les peuples par son arbre généalogique, Juliano Mer Khamis se revendiquait à la fois comme Juif et Palestinien.

 

Abattu devant l’entrée du Théâtre de la Liberté à Jenine, dans le nord de la Cisjordanie, Juliano Mer Khamis est mort sur le coup. Un suspect, Moujaed Qanniri, a été arrêté. Ancien membre des Brigades des martyrs d’Al-Aqsa, il a été détenu pendant plusieurs mois par l’Autorité palestinienne pour vente d’armes présumées au Hamas. Juliano repose désormais aux côtés de sa mère, au cimetière du kibboutz Ramot Menashe.

Annoncée par courriel, la mort de Juliano Mer Khamis, « Jul » pour ses amis, m’a frappée en plein cœur. Je me suis tout à coup sentie paralysée, immobilisée devant mon ordinateur, comme frappée par la foudre. Et puis soudain, mes souvenirs se sont mis à défiler à la vitesse de bobines de film, incontrôlés, incontrôlables… Je me suis souvenue de mon séjour en Palestine et en Israël au printemps 2004, souvenue de Haïfa et de Jenine, de ma rencontre avec Juliano.

Je le retrouve à Haïfa devant un bistro. Tout ce que des amis m’avaient dit de lui est vrai. Il est très grand, très beau, les cheveux longs (je le reverrai à Paris, la boule à zéro !), un grand sourire, accueillant. Au cours de l’entretien, je perçois une très grande violence, à peine contenue. Juliano aura souffert toute sa vie d’être déchiré entre ses deux appartenances, à Israël par sa mère et à la Palestine par son père. Arna Mer est née en 1929 en Palestine mandataire. Dès 1948, cette Israélienne milite en faveur des droits des Palestiniens. Elle épousera Saliba Khamis, un dirigeant du Parti communiste israélien. De cette union naît Juliano en 1958.

Je passe la journée chez lui dans une maison sur les hauteurs de Haïfa, qu’il a héritée de sa mère. Nous bavardons, ou plutôt, il parle, et moi j’enregistre. « Le moment le plus dur pour moi a été vers 15-16 ans, lorsque je suis devenu conscient de mon identité personnelle et politique. Nous étions élevés dans une communauté juive, nous allions à l’école juive, j’avais une petite amie juive. Je suis entré à l’armée israélienne en cachant mon identité palestinienne. Je suis devenu plus royaliste que le roi, en m’enrôlant dans les forces spéciales des parachutistes ! ». En tant que parachutiste, il est posté à un checkpoint à l’entrée de Jenine… C’est le choc : « Des gens de ma famille de Nazareth sont venus. J’ai eu honte, je n’oublierai jamais ce jour. J’aurais dû contrôler leurs papiers, je me suis caché le visage ». Juliano refuse de faire sortir un très vieil homme de la voiture, s’en suit une violente altercation avec l’officier israélien, et Juliano se retrouve en prison. Moment décisif pour lui, il est juif et arabe. « Je ne peux pas choisir, je suis 100% juif et 100% arabe », proclame-t-il. Son parcours est  tracé.

Le Hamas ne lui a jamais pardonné

Il effectue sa première apparition au cinéma en 1984 dans une production américaine, La petite fille au tambour, un thrillerdans lequel joue aussi Diane Keaton. On peut le voir ensuite au théâtre et dans de nombreux films israéliens. Le réalisateur Amos Gitaï fait appel à lui à plusieurs reprises (Yom Yom, Kippour, Kedma, Tahara). En 2003, il réalise son unique film : Les enfants d’Arna.Un documentaire sur la troupe de théâtre pour enfants, fondée par sa mère à Jenine. Il fera toute sa vie la navette entre Haïfa et cette localité de Cisjordanie, sur les traces de sa mère, en transformant son centre d’éducation alternative en véritable théâtre. Construit en 2006, le Théâtre de la Liberté se situe dans le camp de réfugiés de Jenine.

Son dernier projet, une adaptation de La ferme des animaux(The Animal Farm), de George Orwell. Toute sa vie, Juliano a rêvé de créer un pont entre Juifs et Arabes, Israéliens et Palestiniens. Il l’aura payé au prix fort. Déjà il y a quelques années, des membres du Hamas l’avaient sommé de faire des coupes dans son film. Il avait refusé, soulignant qu’il ne se battait pas avec des armes, mais à travers le théâtre et le cinéma. Le Hamas ne lui aura pas pardonné.

Avec Juliano Mer Khamis, un des espoirs des pacifistes pour la paix s’évanouit. « Juliano représentait tout ce qui est beau
et terrible dans notre pays
 », a déclaré le metteur en scène Avi Nesher. « Son histoire est l’Histoire de ce pays ».


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/