Israël : La fin des ambiguïtés

Mardi 6 avril 2010 par Denis Charbit

 

Le fossé entre Barack Obama et Benjamin Netanyahou se creuse de jour en jour. La réforme des soins de santé accomplie, le Président américain est déterminé à résoudre le conflit du Proche-Orient. Une volonté qui se heurte à la politique de colonisation poursuivie par Netanyahou, avec l’opinion publique israélienne dans le rôle de l’arbitre.

 

Obama ne manque pas d’ambition, et son objectif est de faire passer dans les faits des réformes qui sont de véritables révolutions. Ce qu’il vient de réaliser pour le système de soins de santé américain, Obama a la conviction qu’il peut le faire pour le conflit israélo-palestinien. Une chose est sûre : le statu quo n’est plus une option recevable. Or, Netanyahou ne souhaite, lui, que temporiser en préconisant la quadrature du cercle : poursuivre le processus de paix tout en maintenant l’effort d’implantation. Outre le poids de ses convictions, le Premier israélien est convaincu que les conditions ne sont nullement remplies pour un règlement définitif : l’addition des forces du Hamas, du Hezbollah et de l’Iran est, à ses yeux, un motif suffisant pour remettre à plus tard la conclusion d’un plan de paix qui n’aurait pour effet immédiat que de diviser l’opinion, et donc d’affaiblir Israël. L’écart entre les deux hommes est susceptible de devenir un abîme. Il a fallu une fâcheuse coïncidence -l’autorisation accordée à un plan d’extension et de construction de logements le jour même où le Vice-Président américain était en visite officielle en Israël- pour donner à Obama l’occasion de susciter une crise diplomatique. Netanyahou avait beau argumenter en se référant au consentement américain de retrancher Jérusalem-Est du gel des implantations, rien n’y fit ! Obama tenait là la preuve que le gouvernement israélien n’avait pas encore changé de disque et croyait pouvoir persister dans la ligne qui fut celle de ses prédécesseurs. Mais ce qui est vrai pour Netanyahou ne l’est pas pour Obama : celui-ci n’entend nullement se mettre à la remorque de ses aînés qui toléraient de telles entorses. Les règles du jeu ont changé, et Netanyahou a fait mine de l’ignorer. Si les douze premiers mois d’une nouvelle administration sont une période d’apprentissage pour un président, la deuxième année, elle, est propice aux décisions importantes, avant que les perspectives de réélection qui commencent lors de la troisième n’entravent toute action de grande envergure.

 

Coalition de rechange Obama rejette la carte maîtresse que Netanyahou croyait posséder dans son jeu pour repousser toute pression américaine : le sort de la coalition. Sa majorité parlementaire peut à tout instant se retourner contre lui et le faire tomber comme elle n’a pas manqué de le faire lorsqu’il était revenu de Washington en 1998 avec, en poche, les accords de Wye River prévoyant le transfert à l’Autorité palestinienne de 12% du territoire en trois étapes. Or, cette carte brandie par Netanyahou en 2010 est truquée car, une fois n’est pas coutume, Netanyahou dispose d’une coalition de rechange : il lui suffit de procéder au jeu des chaises musicales et d’inviter Kadima au gouvernement à la place du parti de Lieberman et du Shas. Barak-Livni-Bibi est la seule combinaison politique capable de faire passer un accord de paix si toutefois ce dernier qui est le premier dans la hiérarchie admet son caractère inéluctable. S’il ne le fait pas, c’est qu’il ne le veut pas. Et s’il n’en veut pas, c’est qu’outre le fait que sa religion idéologique le lui interdit, il est pleinement convaincu qu’il est en mesure de plumer la volaille Kadima, de la faire voler en éclats et de rapatrier tous ceux qui avaient quitté le Likoud pour rejoindre Kadima. Or, faire entrer Kadima dans la coalition gouvernementale, c’est redonner une chance de résurrection à un parti en chute libre. Bibi est trop politique pour ne pas être tenté d’exploiter cette possibilité. Si l’on ajoute à ce calcul politique sa réticence à tout accord, on voit bien la contradiction flagrante avec la dimension historique qu’entend donner Obama à son intervention dans la résolution du conflit. A cette fin, le Président américain dispose d’une carte qu’il n’a pas encore utilisée à ce jour : l’opinion publique israélienne. S’il y a une coalition de droite et d’extrême droite au pouvoir, c’est bien, en apparence, qu’une majorité d’Israéliens a voté pour elle : toutefois, qu’on ne se leurre pas sur la signification de ce vote. Il ne correspond nullement à une conversion soudaine au Grand Israël mais traduit une méfiance sincère vis-à-vis du processus de paix et des possibilités qu’il débouche réellement sur un règlement définitif. Aujourd’hui, le vœu profond des Israéliens ne vole pas haut : que le conflit se maintienne au plus faible niveau d’intensité possible puisqu’on ne saurait espérer de transformation durable sur le terrain diplomatique. Selon eux, les Palestiniens se divisent en deux camps : ceux qui, comme le Hamas, rejettent tout compromis avec « l’entité sioniste » et ceux qui sont incapables d’accepter une solution qui invalide le droit au retour des réfugiés en Israël même. Bref, la paix n’est pas pour demain, mais cette attitude n’est nullement idéologique : c’est un scepticisme de circonstance susceptible de se dissiper si les évolutions le justifient. Barack Obama et Salam Fayed sont en train de réduire cette résistance, lentement mais sûrement. Un sondage publié il y a quelques jours résume clairement cette brèche dans le doute profond qui envahit les Israéliens : les députés de l’actuelle coalition sont nettement plus à droite que leurs électeurs. Une négociation sérieuse n’entamerait guère l’hostilité des premiers à tout accord alors qu’elle entraînerait les seconds à lui donner sa chance. Imposer une solution Pour favoriser cette évolution indispensable, Obama devrait envisager un voyage à Jérusalem. Il lui faut s’adresser aux Israéliens et aux Palestiniens par-dessus leurs gouvernements respectifs, d’autant qu’il a expérimenté les limites personnelles et politiques des deux leaders. Si l’un et l’autre ne relèvent pas le défi, imposer un accord aux deux parties sera, dès lors, l’ultime issue. La paix, maintenant ? Lorsque ce slogan fut lancé en 1978, nombreux trouvaient la précipitation sous-jacente à la revendication, dangereuse. Plus de trente ans après, la patience qu’on y a mise n’a fait que compliquer la tâche. L’Amérique n’étant plus disposée à être complice du statu quo, il faut qu’en son âme et conscience, chacun des citoyens d’Israël se prononce. Le temps des ambiguïtés, l’ère du double langage et du double jeu, l’écart entre les actes et les paroles est révolu. Cette clarification n’a rien à voir avec l’Iran. Ce n’est pas la reprise des négociations qui poussera l’Iran à arrêter son projet nucléaire. C’est même le contraire qui est vrai. Il faut y aller sans tenir compte des intentions de Téhéran. Il est vrai cependant qu’une ouverture diplomatique entre Israéliens et Palestiniens pourrait avoir des répercussions sur la manière dont l’Europe, les Etats-Unis et le monde arabe conçoivent le type de réponse à opposer au danger iranien. La magie Bibi Elu Premier ministre en 1996, Benyamin Netanyahou fut surnommé « le magicien » (Ha-Kosem). N’avait-il pas devancé Shimon Peres de quelques milliers de voix grâce à la magie et la démagogie de son verbe ? Non que Netanyahou soit un maître en rhétorique, il est expert en communication : à la fois télégénique et doté du sens des formules bien frappées, faciles à retenir. Cependant, comme tout prestidigitateur, son succès reposait sur des trucs qui, une fois éventés, suscitaient désillusion et déception. Et de fait, à peine un an et demi après son élection, ses collègues au gouvernement démissionnaient les uns après les autres. Le charme était rompu, Bibi faisait un bide. Mis à la porte en 1999, Netanyahou a réussi, dix ans après, à faire son come-back. On nous promettait un Bibi nouveau, mûr, réfléchi, dominant ses passions et ses pulsions, tenant en laisse son ego, plus que jamais soucieux de consulter ministres et conseillers. L’homme avait changé, nous assurait-on. N’a-t-il pas réussi, coup sur coup, à rallier à son gouvernement Ehoud Barak et le Parti travailliste exsangue, puis à faire voter par la Knesset un budget pour deux années consécutives ? Sur le plan diplomatique, il avait également surpris : après quelques semaines de réflexion, voilà qu’il déclarait accepter le principe de « deux Peuples, deux Etats » qui contredisait ses convictions profondes; il décrétait ensuite le gel de la construction en Cisjordanie, assorti de deux réserves dans le temps et l’espace : pas un an, mais dix mois; toute la Judée-Samarie, mais pas Jérusalem-Est. Georges Mitchell pouvait bien ronger son frein, Hilary Clinton et Barack Obama délivraient un satisfecit de bonne conduite à Netanyahou, au désarroi de tous ceux qui espéraient une attitude plus ferme. Certes, le courant ne passe pas entre les deux leaders, contrairement aux relations privilégiées nouées par Sharon puis Olmert avec G.W. Bush, mais Netanyahou était parvenu, semble-t-il, à éviter le clash. Bref, la magie Bibi semblait opérer une fois de plus. Mais, comme il y a dix ans, le charme a été de courte durée.


 
 

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