Israël

Israël : L'annexion ou la normalisation avec le monde arabe

Mercredi 1 juillet 2020 par Frédérique Schillo, @FredSchillo
Publié dans Regards n°1065

Dans une tribune qu’il compare au voyage de Sadate à Jérusalem, l’ambassadeur des Emirats arabes unis à Washington a mis en garde contre l’annexion israélienne des Territoires palestiniens, en levant surtout le voile sur l’étendue du processus de normalisation en cours avec Israël.

L’ambassadeur des Emirats arabes unis aux Etats-Unis, Yousef Al Otaiba (à droite) aux côtés de son ministre des Affaires étrangères lors d’une réunion à New York en septembre 2018.

Ce 12 juin, les Israéliens ont eu une surprise de taille en ouvrant leur journal du vendredi matin. Yousef al Otaiba, l’ambassadeur des Emirats arabes unis à Washington, s’est adressé à eux dans une tribune publiée en hébreu dans le Yedioth Aharonot, le quotidien le plus populaire du pays, pour les mettre en garde : « Vous ne pouvez pas annexer et espérer être en bons termes avec le monde arabe ».

L’avertissement est sérieux. Il fait écho à d’autres messages venus du monde arabe qui s’inquiètent d’une possible annexion israélienne de pans de la Cisjordanie et de la vallée du Jourdain à partir du 1er juillet. La menace la plus nette a été proférée par le roi Abdallah de Jordanie qui a déclaré dans une interview à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel qu’Israël devrait s’attendre à un « conflit majeur ». S’il ne faut pas craindre de conflit armé, une rupture des relations avec Amman pourrait déstabiliser la région et toucher Israël au cœur puisque les Jordaniens exercent un contrôle sur le mont du Temple à Jérusalem. De même, les risques d’un écroulement de l’Autorité palestinienne, voire d’une troisième Intifada, sont dans tous les esprits. L’annexion suscitera « la violence et réveillera les extrémismes », prévient déjà l’ambassadeur émirati.

Dynamiques de la normalisation

La tribune de Yousef al Otaiba a provoqué un énorme retentissement. Mais sans doute moins en raison des menaces qu’il pointe en cas d’annexion, déjà bien connues, que parce qu’il lève le voile sur le processus de normalisation en cours entre les Israéliens et les Etats du Golfe. L’influent ambassadeur, par ailleurs ministre d’Etat dans le gouvernement émirati, écrit en effet que « l’annexion porterait un coup immédiat aux aspirations israéliennes concernant l’amélioration des relations sécuritaires, économiques et culturelles avec le monde arabe ». Et de livrer plusieurs exemples : la présence continue de diplomates israéliens à Abu Dhabi près de l’Agence internationale des Nations unies de l’Energie renouvelable, celle d’un pavillon d’Israël à l’Expo universelle de Dubaï en 2021, ou encore la place de la communauté juive de Dubaï, les relations interreligieuses étant la voie privilégiée du rapprochement officiel avec l’Etat juif [voir encadré].

L’ambassadeur aurait aussi pu rappeler la venue du ministre israélien des Communications Ayoub Kara pour une Conférence à Dubaï en 2018. Et comment oublier cette année-là les larmes de la ministre des Sports Miri Regev quand l’hatikva retentit à Abu Dhabi pour la médaille d’or d’un judoka israélien ? La passionaria de droite, ancienne porte-parole de Tsahal, avait ensuite visité la Mosquée Cheikh Zayed, l’une des plus grandes du Moyen-Orient. D’autres gestes ont surpris dans les Etats voisins du Golfe comme la rencontre en 2018 entre le sultan d’Oman Qabus bin Saïd et Benjamin Netanyahou, à qui il avait déroulé le tapis rouge. Preuve qu’un tabou se brisait, l’événement était retransmis en direct à la télévision. « Il est peut-être temps de traiter Israël comme n’importe quel Etat », avait expliqué le chef de la diplomatie omanaise.

Tous ces succès sont le fruit du long et patient travail mené en secret par les services de renseignements israéliens dans le monde musulman. Pour Mohammed ben Zayed (MBZ), l’homme fort des Emirats arabes unis, qualifiés de « Sparte du Moyen-Orient », les échanges militaires et technologiques avec Israël sont essentiels. Il faut dire aussi que les pétromonarchies du Golfe n’ont pas vraiment le choix. Très affaiblies depuis le Printemps arabe, obnubilées par la menace iranienne, ébranlées par la crise du pétrole, elles se retrouvent dans une relation de dépendance à l’égard des Etats-Unis, lesquels concentrent leur politique moyen-orientale sur l’axe saoudo-israélien face à l’Iran. La présence de Yousef al Otaiba et des ambassadeurs de Bahreïn et Oman à la cérémonie du plan Trump, en janvier dernier, visait ainsi moins à appuyer le « deal du siècle » qu’à s’attacher les faveurs de l’hôte de la Maison-Blanche. D’ailleurs, sitôt le plan dévoilé qui prévoit une annexion par Israël de 30% de la Cisjordanie, ils ont pris leurs distances avec le projet, tandis que le roi Salman d’Arabie saoudite appelait Mahmoud Abbas pour l’assurer de son « soutien inébranlable » aux droits des Palestiniens.

L’occupation n’est plus une ligne rouge

Si l’annexion unilatérale constitue une ligne rouge à ne pas franchir pour Israël, au risque de briser cette dynamique avec les Etats du Golfe, ces derniers se montrent étonnamment conciliants sur la situation actuelle. Le 18 juin, le ministre des Affaires étrangères émirati Anwar Gargash a participé à une conférence en ligne du très sioniste American Jewish Committee, pendant laquelle il a appelé à « dissocier le politique du non-politique » dans les relations avec Israël, comme le ferait n’importe quelle chancellerie occidentale.

Pour expliquer son geste inédit, Yousef al Otaiba a de son côté expliqué dans une vidéo au quotidien émirati The National l’importance de « s’adresser directement aux Israéliens » pour leur dire à quel point une simple décision pouvait réduire à néant les chances de coopération bilatérale. « La normalité n’est pas l’annexion », a-t-il souligné. Mais sans ajouter que ce n’était pas non plus les Territoires occupés. Fait révélateur, l’ambassadeur leur a même préféré le terme de territoires « disputés ». Et pour expliquer son geste d’ouverture, il l’a comparé au voyage historique de Sadate à Jérusalem en 1977 : « Je ne vais pas à Tel-Aviv prononcer un discours, mais je pense que cela a la même valeur ». En oubliant sans doute que pour les Palestiniens, Sadate avait trahi leur cause sur l’autel de la paix avec Israël.

Sans surprise, l’Autorité palestinienne et le Hamas ont dénoncé sa tribune comme une « normalisation » en faveur des Israéliens. Le Fatah a par ailleurs refusé deux cargaisons d’aide médicale donnée par les Emirats arabes unis pour soigner les malades du coronavirus. Transportées par avions-cargos, elles étaient parties d’Abu Dhabi les 19 mai et 9 juin pour se poser en vol direct sur le tarmac de Tel-Aviv - nouvelle preuve d’un rapprochement historique avec Israël.

Les bégaiements de Bibi

Le gouvernement israélien peut-il ignorer les avertissements des Emiratis ? Ils viennent s’ajouter à d’autres, très nombreux, issus de toute la communauté internationale. L’Union européenne, par la voix de son chef de la diplomatie Josep Borrell, évoque même la menace de sanctions économiques si Israël s’aventurait à franchir le pas de l’annexion. Sans compter qu’un tel geste pourrait aussi achever de rompre les liens, déjà ténus, entre Israël et les Juifs de Diaspora.

Après avoir beaucoup promis sur l’annexion à des électeurs qui n’en demandaient pas tant, Netanyahou hésite désormais, révise ses plans, les revoit à la baisse. Il a présenté quatre projets différents à Benny Gantz et Gabi Ashkenazi, les dirigeants de Bleu-Blanc qui occupent les portefeuilles de la Défense et des Affaires étrangères dans le gouvernement d’union nationale. Cela va d’une annexion des colonies à un geste purement symbolique qui lui permettrait de tenir sa promesse tout en en minimisant les risques. Mais même cela pourrait tout compromettre. A quoi bon, dès lors, étendre dans un geste unilatéral la souveraineté israélienne sur des Territoires déjà occupés ? D’autant que les Emiratis le clament haut et fort : le plus important est à venir pour Israël, la normalisation avec le monde arabe est à portée de main.

La religion, vitrine du rapprochement

Au Louvre Abu Dhabi, joyau culturel des Emirats, une vitrine des collections permanentes consacrées aux civilisations expose côte à côte un Coran du 17e siècle, une Bible gothique et une Torah yéménite du 15e siècle, explique l’Ambassadeur Yousef al Otaiba dans sa tribune au Yedioth Aharonot.

Le dialogue interreligieux a toujours été privilégié pour promouvoir l’ouverture entre le monde arabe et Israël. D’abord dans un souci d’apaisement entre communautés. De ce point de vue, c’est Bahreïn qui incarne le mieux la tolérance religieuse du fait de sa mosaïque confessionnelle : des sunnites (la famille régnante al-Khalifa depuis le 18e siècle), des chiites (la majorité de la population), mais aussi des chrétiens, hindous, bouddhistes et une communauté juive d’une quarantaine de personnes dont est issue Houda Nonoo, l’ancienne ambassadrice de Bahreïn à Washington.

Les Emirats aussi veulent montrer qu’ils savent prendre soin de leurs citoyens juifs. 
La toute première synagogue, fondée à Dubaï, en 2008, est invitée depuis peu à sortir de l’ombre. Une autre sera inaugurée
en grande pompe en 2022 à Abu Dhabi dans une « maison abrahamique », rassemblant sous un même toit une synagogue, une église et une mosquée.

L’idée est de montrer que, puisque musulmans et Juifs s’entendent parfaitement, les différends avec Israël étaient essentiellement d’ordre politique. Pendant le ramadan, une série saoudienne vient de mettre à l’honneur les Juifs du Koweït en tant que « Juifs du Golfe persique ». Produite par les Emirats, elle prépare les esprits à une normalisation avec Israël.

 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/