Israël/Emirats arabes unis

Un intellectuel et militant palestinien pour la paix défend l'accord entre Israël et les Emirats arabes unis

Mardi 18 août 2020 par Nathalie Hamou

Pour Mohammed Dajani, le rejet pavlovien de l’accord de normalisation par le leadership palestinien ne rend pas service à son peuple. L’intellectuel et militant palestinien revient sur les aspects positifs du troisième accord historique israélo-arabe.

 

Depuis l’annonce, le 13 août dernier, de l’accord de paix historique scellé entre Israël et les Emirats arabes unis (EAU), sous l’égide des Etats-Unis, l’Autorité palestinienne n’a pas manqué d’exprimer sa colère. Le président Mahmoud Abbas a qualifié de « trahison » cet accord de normalisation, avant de rappeler son ambassadeur en fonction à Abou Dhabi, et de convoquer une réunion d’urgence de la Ligue arabe pour le dénoncer. Il a également refusé cet échange entre « une suspension de l’annexion illégale d’Israël de la Cisjordanie, contre la normalisation des relations avec les Emirats, aux dépens des Palestiniens ». Tandis que le négociateur en chef palestinien Saeb Erekat, a affirmé que cet accord « sapait » la possibilité d’une paix israélo palestinienne et d’une solution à deux Etats.

Mais en marge du rejet pavlovien du rapprochement entre Israël et les EAI, considéré comme une percée diplomatique imposée par Trump, on a pu entendre des réactions moins enflammées. « Le peuple émirien est notre peuple. Le drapeau des EAU est un drapeau arabe. Notre rejet de la normalisation n’affecte pas le respect envers nos peuples dans les EAU et en Palestine », a nuancé quelques jours plus tard le Premier ministre palestinien, le Dr Mohammad Shtayyeh.

De là à dire que l’Autorité palestinienne a réagi de manière excessive, voire rétrograde, il y a un pas que l’universitaire et activiste palestinien, Mohammed Dajani, âgé de 74 ans, n’a pas hésité à franchir. « Au lieu de diaboliser cet accord de normalisation, nos dirigeants devraient se demander comment transformer le citron en limonade, et envisager ce rapprochement comme une opportunité pour favoriser la paix », a fait valoir en début de semaine le fondateur de Wasatia, un mouvement d’islam modéré né en 2007, et faisant la part belle au pluralisme, à la démocratie ainsi qu’à la justice.

Cet intellectuel et homme de dialogue est d’autant plus convaincu que les Palestiniens peuvent tirer des bénéfices de cet accord sur le long terme, qu’un processus de paix doit selon lui se faire en deux étapes : le premier niveau passe par l’établissement d’une relation de gouvernement à gouvernement, tandis que le second niveau intervient de peuple à peuple. « Autant dire que nous assistons à un pas en avant vers la réconciliation. Il est important que davantage de pays arabes soient impliqués dans un processus de paix ».

Issu d’une famille musulmane de la haute bourgeoisie de Jérusalem, Mohammed Dajani n’a jamais eu peur de faire entendre sa voix détonante. Ce professeur de sciences politiques, avait déjà défrayé la chronique en 2014, lorsqu’il avait conduit à Auschwitz une délégation d’étudiants de l’Université Al Quds (basée à Jérusalem-Est), dont il dirigeait l’Institut d’études américaines. Une initiative sans précédent qui lui a valu de perdre son poste et de recevoir des menaces de mort.

« Pour le moment, l’éducation en matière de paix ne figure pas dans l’accord de normalisation », regrette-t-il. Mais cela pourra venir dans un second temps. Et s’ils veulent faire avancer leur cause, les Palestiniens devraient d’abord s’occuper de soigner leur diplomatie avec les pays arabes. « Quand l’ancien président d’Egypte, Anouar al-Sadat a pris l’initiative de faire la paix avec Israël, ce leader a été ostracisé, et aujourd’hui la colère palestinienne à l’égard des dirigeants émiratis relève de la même mentalité ». Et pourtant, ajoute Mohammed Dajani, « l’Egypte et la Jordanie ont utilisé leurs liens avec Israël pour obtenir des avancées pour les Palestiniens ». De plus, le rejet courroucé de l’accord par le leadership palestinien est d’autant plus contreproductif que d’autres pays arabes vont être tentés par la normalisation. Et que cette rhétorique agressive place en porte-à-faux les 400 000 Palestiniens qui résident dans les EAU…

« Il faut se rendre à l’évidence, résume-t-il, l’initiative de paix arabe de 2002 défendue par l’Arabie Saoudite, qui exigeait un retrait complet d’Israël des territoires palestiniens en échange de la normalisation, n’a pas fonctionné ». Dix-huit ans plus tard, il est légitime de délaisser cette approche collective, pour aborder ces questions par le dialogue. Pour Mohammed Dajani, les Palestiniens doivent en effet consolider leurs relations avec les EAU et les pays du Golfe, au lieu de d’inciter à la haine sur fond de rivalités internes.

Une allusion à peine voilée au fait que la réaction outrée de l’Autorité palestinienne face à l’accord de normalisation serait liée au rôle prêté à Mohammed Dahlan, le principal opposant à Mahmoud Abbas, qui vit en exil aux Emirats Arabes Unis, dans la signature de cet accord. « Il s’agit d’une distorsion de la réalité », conclut l’universitaire palestinien, qui estime en revanche que l’Arabie Saoudite - aux côtés des Etats-Unis - peut être considérée comme « parrain » de ce deal, même si les Saoudiens n’ont officiellement pas été consultés par leurs alliés émiratis.

Nathalie Hamou

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Un parcours atypique

Mohammed Dajani affiche un parcours hors du commun. En 1948, ce résident de Jérusalem a dû fuir en Egypte avec sa famille originaire de la « Colonie allemande » (dans la partie occidentale) ; avant de retourner vivre un an plus tard dans la vieille ville, les « maisons Dajani » ayant été confisquées par les autorités. Formé à l’école des Quakers de Ramallah, il s’engage en 1967 durant ses études à l’Université américaine de Beyrouth aux côtés du mouvement laïc du Fatah, avant de mettre un terme à cette affiliation. Une fois achevé son parcours académique aux Etats-Unis et en Jordanie, ce titulaire de deux doctorats obtient des autorités israéliennes le droit de retourner vivre auprès de sa famille à Jérusalem, en 1993 (l’année d’Oslo), bien que son statut de résident lui ait été retiré pour cause de militantisme au sein du Fatah.

Conseiller de l’Autorité palestinienne, Mohammed Dajani se rapproche des mouvements interreligieux et cesse de considérer les Israéliens comme des « ennemis » ; tout en continuant à militer contre l’occupation israélienne dans les Territoires palestiniens. Durant la fête du Ramadan de l’année 2006, il est témoin d’un compromis pacifique : des centaines de Palestiniens désireux de prier au Haram al-Sharif (le Mont du Temple), se font escorter en bus par l’armée israélienne, en l’échange de leur carte d’identité. C’est alors qu’il prend conscience d’une réalité : les Palestiniens modérés n’ont pas encore trouvé leur leader.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Kalisz - 18/08/2020 - 17:12

    Une hypothese comme une autre. A essayer par des Palestiniens qui ne savent pas a quelle solution se vouer.

  • Par Amos Zot - 31/08/2020 - 21:48

    Bravo pour sa prise de position clairvoyante et courageuse.