Israël/Société

Une intégration à géométrie variable

Mardi 3 mai 2016 par Nathalie Hamou
Publié dans Regards n°840

En 2015, l’alya francophone a connu une nouvelle hausse, la France restant le 1er pays en termes d’immigration vers Israël. Mais l’intégration économique peut s’avérer plus difficile que prévu. Reportage.

 

L’alya des Juifs des pays occidentaux en général et celle des Français en particulier a beau fléchir en ce début d’année 2016, elle n’en continue pas moins de faire les gros titres en Israël. Et pour cause, au cours de l’année écoulée, effet attentats oblige, l’alya tricolore est arrivée en tête, devant celle de l’Ukraine et de la Russie. En 2015, la France s’est classée en première position pour la troisième année consécutive, avec 7.540 immigrants (+10% par rapport à l’année précédente), sur un total de 32.000 nouveaux immigrants (olim).

Le président de l’Agence Juive, Nathan Sharansky, n’a pas manqué de se réjouir du fait que la majorité des nouveaux immigrants « viennent des pays occidentaux, libres et démocratiques, ce qui représente la vraie victoire du sionisme ». Mais le phénomène n’est pas inscrit dans le marbre. C’est ainsi que l’immigration en provenance d’Europe occidentale a diminué de façon spectaculaire au cours des deux premiers mois et demi de 2016, avec une baisse de 38% de l’alya française et une chute de 45% de l’immigration en provenance de Belgique. L’alya du Royaume-Uni et d’Ukraine a également diminué de 21%.

Il faut dire que les perspectives d’intégration professionnelle des nouveaux arrivants ne sont pas forcément au rendez-vous pour une immigration française qui plus est très hétérogène. Quoi de commun entre les immigrants en butte au problème de la reconnaissance de leurs diplômes académiques (médecins généralistes, spécialistes, chirurgiens-dentistes, kinés, pharmaciens, avocats) et les olim peu qualifiés qui se retrouvent sur le carreau ? Revue de détails.

L’appel des « call centers »

Travailler dans des centres d’appels au sein de sociétés de services en lien direct avec  l’Hexagone, le cas est courant pour les nouveaux arrivants francophones. Au point que deux chercheurs de l’Institut de l’Immigration et de l’intégration sociale du Centre académique Rupin ont décidé d’étudier le phénomène, en réalisant voilà quelques mois un suivi de 355 nouveaux immigrants. Premier enseignement : la moitié des nouveaux arrivants ayant fait leur alya ont travaillé pour le compte d’un centre d’appels téléphoniques, spécialisé dans la vente de contrats d’assurances, de séjours de vacances, ou d’autres services visant des clients français.

Près de 80 call centers ou entreprises de marketing francophones de ce type ont déjà vu le jour sur le sol israélien. Une activité qui, par définition, ne permet guère aux immigrants français de rencontrer des Israéliens de souche dans leur quotidien professionnel… Pour autant, l’étude révèle un second phénomène : à savoir que ces olim de France se sentent malgré tout partie prenante de la société israélienne. « L’explication de ces données tient au fait que les immigrants français ont bâti leur projet d’alya sur des convictions sionistes et religieuses », pointent Karin Amit et Shirly Bar-Lev, les auteures de l’étude, qui précisent que ces immigrants se définissent comme des Juifs « traditionalistes ou religieux ».

C’est par leur identité juive, relèvent encore les universitaires, que les immigrants d’origine française « compensent » l’isolation culturelle liée à leur lieu de travail. Revenant sur les motivations fondant leur départ de France, les auteures citent plusieurs raisons majeures : l’antisémitisme, mais aussi une affinité pour Israël et le judaïsme, plus facile à vivre dans leur pays d’adoption. Un grand nombre de familles originaires de France choisissent d’ailleurs de scolariser leurs enfants dans des écoles du système éducatif « public religieux ». Se référant aux immigrants qui ont afflué d’ex-Union soviétique au début des années 1990, un mouvement massif ayant touché 1 million d’individus (ndlr : majoritairement non pratiquants), l’étude fait valoir que les immigrants russophones ont acquis une meilleure maîtrise de l’hébreu, mais que leurs homologues français se sentent « davantage chez eux » en Israël.

Pour les immigrants français, les calls centers constituent d’ailleurs une « solution temporaire », censée leur conférer un revenu immédiat et faciliter leur acclimatation. Même si certains olim plus qualifiés sont parfois obligés de brader leurs compétences, du fait de leur handicap linguistique, en se tenant à l’écart d’emplois mieux rémunérés sur le marché du travail israélien.

Autre problème posé par ces calls centers : le risque de tomber dans les griffes de sociétés peu scrupuleuses. Il y a quelques semaines, le Times of Israel a ainsi publié une enquête fleuve pour dénoncer « la fraude généralisée » dans un secteur connu en Israël sous le nom d’options binaires (produit qui permet de parier à la hausse ou à la baisse) et de Forex (le marché des devises monétaires). Or ces sociétés embauchent à tour de bras de jeunes olim francophones pour démarcher une clientèle française souvent peu au fait des risques inhérents à cette activité. A telle enseigne que certains rabbins ont mis en garde les nouveaux immigrants, évoquant une industrie associée au « vol », tandis que des conférences rabbiniques sur internet en français portent des titres tels que « Forex, business sale et Amalek »…

Une terre d’élection

Reste que fort heureusement, l’expérience israélienne ne se résume pas en général à un parcours du combattant. Avec sa réputation de « Nation start-up », Israël attire de plus en plus d’immigrants entrepreneurs francophones, parmi ceux qui décident chaque année de s’installer dans le pays. Pour preuve, la création récente de l’accélérateur The Hive (la ruche, en anglais), une couveuse d’entreprises qui a d’abord vu le jour à Tel-Aviv, puis à Ashdod, afin d’accompagner ces nouveaux venus dans leur projet de jeune pousse innovante.

L’initiative émane de Gvahim, une association à but non lucratif spécialisée dans l’insertion professionnelle des jeunes diplômés formés dans les pays occidentaux - dont 40% de Français, et ayant fait le choix de vivre en Israël. « En trois ans, nous avons accompagné 73 start-ups créées par 146 entrepreneurs venant de 26 pays », confie Patricia Lahy-Engel, la directrice de l’accélérateur, qui vient de lancer un autre programme baptisé Nest, pour les créateurs d’entreprises dans d’autres secteurs que la high-tech.

Pour l’association Gvahim qui signifie « Hauteurs » en hébreu, le networking est en tout cas l'un des facteurs clés de leur intégration. De fait, l’organisation, qui depuis sa création a aidé près de 1.300 immigrants à trouver un emploi, dresse un double constat. D’un côté, beaucoup de nouveaux immigrants retournent, déçus, dans leur pays d'origine, faute d'avoir pu trouver un emploi correspondant à leurs qualifications. De l’autre, Israël connaît une fuite importante des cerveaux (ou brain drain) du monde académique vers les Etats-Unis. D’où l’idée de cultiver le brain gain, le principe inverse, en voyant ce que les nouveaux immigrants formés dans les meilleures institutions de France, des Etats-Unis, ou du Royaume-Uni, peuvent apporter au pays. Enfin, à en croire l’équipe du département d’intégration francophone de  la Mairie de Tel-Aviv, les obstacles à l’insertion des olim français demeurent globalement peu nombreux. « Ces nouveaux arrivants sont généralement diplômés, souvent entrepreneurs, et souhaitent intégrer des sociétés qui travaillent à l'international ou montent des structures entrepreneuriales à Tel-Aviv », fait valoir la structure.

Certes, tout le monde ne peut exercer sa profession en Israël et le phénomène de « l’Alya Boeing » perdure. « Dans l’immense majorité des cas, c’est le chef de famille qui effectue ces allers-retours. Plus longues et répétées sont les absences, plus les risques pesant sur la cellule familiale sont élevés », précise-t-on encore. Reste que la globalisation du monde du travail entraine nécessairement un mode de vie active ouvert sur l'international. Même si l’Alya Boeing « est plus souvent réalisée par nécessité que par véritable choix »…

La tentation de la bulle francophone ?

Ecoles françaises, centres de formation professionnelle en VF, et même projections de films étrangers dans des salles de cinéma doublés dans la langue de Molière… Depuis quelques années, les immigrants français bénéficient de services « sur mesure », proposés parfois par des organismes à but non lucratif comme par des sociétés qui ont flairé la bonne affaire.

Dernier exemple en date : la création de TAL, la première école de commerce à ouvrir en Israël s’inspirant du schéma des Grandes écoles françaises. Située au cœur de Tel-Aviv, cette école de management israélienne, parrainée par Nicole Guedj, présidente de la Fondation France-Israël, a pour objectif de permettre une transition entre les systèmes éducatifs français et israélien. Elle propose un programme d’enseignement trilingue étalé sur une durée de trois ans (d’un coût d’annuel de 9.500 euros), de sorte que les étudiants sont censés passer d’un enseignement en français à un enseignement « 100 % hébreu ».

 
 

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