Témoignage

"Il faut se battre pour tout, du matin au soir"

Mardi 3 mai 2016 par Perla Brener
Publié dans Regards n°840

Moshe Sarfatti fêtera les vingt ans de son alya en ce mois de mai 2016. Si le correspondant du Soir reconnait aujourd'hui avoir trouvé sa place sur le plan professionnel, il témoigne en toute franchise des difficultés du quotidien et des différences de mentalité qui existent avec l’Europe. En 2015, 285 Belges ont fait leur alya. Interview.

 
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    Avant de vous installer en Israël en 1995, vous étiez venu une première fois en 1973, expliquez-nous comment cela s’est passé.

    Moshe Sarfatti  Je suis un ancien de l’Hashomer Hatzaïr de Bruxelles, et c’est par pur sionisme que j’ai suis venu au départ vivre en Israël, pour contribuer à la construction du pays. J’ai commencé des études en sciences politiques et relations internationales à l’Université de Jérusalem, avant que ne survienne la guerre de Kippour. Le pays a alors connu une terrible crise, et les bourses des étudiants ont été suspendues. Je suis rentré en Belgique en 1975. Vingt ans plus tard, devenu journaliste au Vif, j’ai décidé de retenter l’expérience. J’ai tout vendu et je suis reparti. Personne dans mon entourage n’a compris ce que je faisais à l’époque, on a cru que je m’enfuyais. En réalité, je m’ennuyais, je voulais changer d’air. C’était la période de Camp David, des accords de paix, selon moi le moment ou jamais.

    Faire son alya aujourd’hui est-il différent d’il y a vingt ans ?

    MS  Je pense que la bureaucratie est malheureusement toujours aussi compliquée. Et le problème de la langue pour les olim n’arrange rien, bien évidemment. Quand je suis revenu, la seconde fois, il a fallu que je prouve que je n’avais pas vécu en Israël entre 1975 et 1995 pour pouvoir bénéficier des droits accordés aux nouveaux immigrants. Je me souviens que mon père a dû faire envoyer une caisse avec 50 kilos de factures payées en Belgique ! Tout finit en général par s’arranger, mais on perd énormément de temps et d’énergie dans les tracas administratifs. A l’époque, tout était focalisé sur les immigrants russes, aujourd’hui, beaucoup de choses sont faites pour les francophones, il y a également des associations qui peuvent leur venir en aide, ce qui facilite probablement un peu les choses.

    Qu’est-ce qui est le plus difficile pour les francophones qui viennent s’installer en Israël ?

    MS  Beaucoup de Français viennent en ne parlant pas l’hébreu. Certains de mes amis, venus il y a 15-20 ans, ne le parlent toujours pas, se limitant aux quelques mots nécessaires pour aller au shouk. A la différence des Belges qui se fondent plus facilement dans la masse, les Français choisissent de vivre en meute, fréquentant bien souvent uniquement des Français et ne parlant que de la France, ce qui ne contribue pas à leur intégration. Ce qui reste compliqué, c’est bien sûr la différence de mentalité entre les Israéliens et les Européens. Il faut toujours faire attention à ne pas se faire avoir. Il faut se battre pour tout, du matin au soir, ce qui explique en partie la dureté dont font preuve les Israéliens. Il n’y a pas la même sécurité d’emploi qu’en Europe, on peut vous virer de votre travail du jour au lendemain. Les salaires sont plus bas et la vie plus chère, ce qui fait qu’un grand nombre de gens vivent dans le rouge, à crédit. Les soins de santé de base sont bien couverts, mais dès que cela se complique, l’invalidité est difficile à faire reconnaitre et le combat avec les assurances compliqué.

    Qui vient vivre en Israël ?

    MS  Il y a des gens qui ont beaucoup d’argent, qui ont parfois déjà des biens en Israël, qui profitent de la nouvelle législation européenne qui leur permet, une fois qu’ils sont israéliens, de ne pas devoir déclarer leurs comptes et leurs propriétés ici. Ils font régulièrement des allers-retours pour continuer à gérer leurs affaires en France ou en Belgique. Il y a les retraités qui viennent à Netanya et qui ne parleront jamais hébreu. Il y a les enfants qui viennent avec leurs familles, les jeunes qui entrent à l’armée et deviendront plus facilement de vrais Israéliens. Et puis, il y a ceux qui ont un tas de problèmes et pensent qu’ils les régleront en venant s’installer en Israël, alors que ces problèmes ne feront que les suivre. Il y a tous ceux qui n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois, comme pas mal de Français installés à Ashdod et Ashkelon, économiquement faibles, parfois obligés de vivre en colocation. Les mêmes qui, après avoir épuisé au bout d’un an leurs économies et toutes les aides de l’Etat pour les nouveaux immigrants, font leurs valises et décident de rentrer. Ceux dont on ne parle pas.

    Comment voyez-vous la situation actuelle ?

    MS  Je ne suis personnellement pas très optimiste. On se focalise en Europe sur l’occupation israélienne, mais il y a tout le reste : l’inquiétant virage à droite de l’opinion publique et la montée du religieux. Tel-Aviv reste une bulle, mais cela se remarque ailleurs. A la radio publique, on n’aurait jamais entendu de chansons hassidiques il y a encore quelques années. Il y a aussi les prises de position politiques, la baisse des aides financières culturelles accordées aux spectacles qui ne suivent pas la ligne… Pour ce qui est de l’alya, chaque vague d’immigration suscite des réactions bien sûr. Cela a été le cas avec les Marocains dans les années 60, ensuite des Russes. Aujourd’hui, on reproche aux Français de faire monter les prix de l’immobilier !


     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Daniel lhost - 22/05/2016 - 17:47

      Instructif....; la paix permettrait sûrement de dégager des budgets utiles (notamment) à l'alya...; mais cela, c'est une autre histoire.