Des expulsions contestées

Mardi 7 septembre 2010 par Denis Charbit

 
Le 1er août dernier, le gouvernement israélien a décidé d’expulser près de 400 enfants d’immigrés illégaux. Cette mesure brutale a suscité une vague d’indignation dans un pays où l’immigration et l’accueil des réfugiés ont une charge symbolique importante.
 
Les négociations directes entre Israël et l’Autorité palestinienne ont enfin repris. Il faudrait s’en réjouir, mais le cœur n’y est pas. Le scepticisme règne. Les seuls à y croire et à s’en émouvoir sont les leaders des implantations. Quoi qu’on en dise, il y a plus grave, et l’urgence, aujourd’hui, est ailleurs : depuis le 1er septembre, le ministre de l’Intérieur a mis à exécution sa procédure d’expulsion d’un millier de travailleurs clandestins.
Pour beaucoup d’Israéliens, tout ceci est dans la marche des choses. Comme l’a dit avec cynisme le ministre de l’Intérieur et leader du Shas, Eli Ishay, n’était-il pas temps de leur signifier que « l’heure de la récré est terminée ». Bon an, mal an, les gouvernements successifs tentent d’y mettre bon ordre, et des unités affectées à cette tâche ont eu pour mission de rendre la vie dure aux clandestins manu militari pour que l’on se passe le mot de Pékin à Lagos, de Lima à Manille : Israël n’est plus le havre qu’il était, ils feraient mieux d’aller voir ailleurs... C’est ainsi que des expulsions ont pu se dérouler depuis quelques années sans susciter trop d’émotion, excepté les associations vouées à la défense des travailleurs immigrés.
 
Pressions de toutes parts
Alors, pourquoi ce qui s’est déroulé jusqu’ici sans faire de vagues, y compris médiatiques, est aujourd’hui, à la Une ? Contrairement à leurs prédécesseurs, les candidats à l’expulsion sont, cette fois, accompagnés de leurs épouses et de leurs enfants. Le problème s’était posé déjà l’année dernière et pour éviter d’avoir à trancher le dilemme qui se résume à la légalisation ou à l’expulsion, Netanyahou avait eu recours à cette mesure toujours propice lorsqu’on ne veut pas décider et gagner du temps : créer une commission. Celle-ci fut chargée d’examiner le problème, d’en fournir des données chiffrées puis d’élaborer des critères de légalisation. La commission a publié son rapport et ses recommandations : le nombre des enfants concernés s’élève à 1.200 et la mesure proposée au gouvernement était de légaliser le séjour en Israël de 800 d’entre eux et d’expulser les autres au nombre de 400, en vertu du principe qu’ils ont moins de cinq ans de résidence dans le pays et que leur intégration en Israël n’est pas encore irréversible. Sensible aux pressions intérieures comme aux pressions extérieures, le gouvernement s’est rangé à l’avis de la commission et n’en a pas changé un iota, se réfugiant derrière la parole des experts pour mieux dissimuler son désarroi et faire porter le chapeau de l’expulsion à la commission chargée d’arbitrer ce problème pour le moins délicat. C’est habile, c’est subtil, mais cela ne change rien à la responsabilité politique qui incombe aux seules autorités politiques. Car il s’agit bien d’expulser 400 enfants avec leurs parents.
La politique et la justice, surtout dans un Etat de droit, ont toujours veillé à maintenir une distinction stricte entre enfants et adultes. C’est la ligne de partage sans laquelle il n’y a pas de civilisation : les exigences d’une société et d’un Etat vis-à-vis des parents et des enfants ne peuvent être identiques. Une mesure d’expulsion peut être prononcée lorsqu’elle concerne un adulte, elle ne saurait frapper directement ou indirectement un enfant. Il est heureux et rassurant que la réaction populaire comme celle des élites ait envoyé ce message avec fermeté. Des hommes politiques de gauche et de droite se sont déclarés en ce sens, et jusqu’au président de l’Etat, Shimon Peres. Faut-il souligner que les seules élites à s’être tues une fois de plus sont les personnalités religieuses. Pire encore, Ovadia Yossef -son titre de rabbin jette l’opprobre sur ceux qui le partagent avec lui- n’a pas eu un mot pour ces enfants, alors qu’il s’est voué en malédictions et en imprécations dont il est coutumier - sur les Palestiniens et leur leader Mahmoud Abbas. Tous les arguments démographiques, sociaux, politiques, idéologiques n’y pourront rien : on n’expulse pas des enfants. Ça ne souffre pas débat, discussion, argumentation. Par principe, on ne prend pas des mesures de cette gravité à l’égard d’enfants. C’est une affaire de morale, de mémoire, de culture, dira-t-on. Et si c’était d’abord une affaire de bon sens.
 
Mémoire juive
Netanyahou a cru bon opposer l’argument sioniste à l’argument humanitaire. On ne pouvait espérer meilleure arme à livrer ainsi aux détracteurs d’Israël : à le suivre, humanisme et sionisme se contredisent. Non et non. De grâce, ne réduisons pas le sionisme à un ethnocentrisme qui n’aurait d’autre mission que de compter les Juifs et de vérifier la pureté de leurs origines pour pouvoir s’établir en Israël. Que la Loi du Retour exclusivement réservée aux Juifs soit maintenue est juste et justifié, mais pourquoi cela exclut-il forcément la mise en place d’une politique de légalisation ? N’y a-t-il pas dans cette intégration de travailleurs étrangers et de leurs familles la plus belle démonstration des capacités de l’Etat d’Israël à intégrer l’Autre par sa langue, sa culture, et le droit, à prendre sa part pour alléger la misère du monde ? Doit-on le faire au nom de la mémoire juive ? Il faut distinguer les deux phénomènes. L’histoire récente du peuple juif nous enjoint d’être accueillants envers les réfugiés politiques en quête d’asile. Le problème économique des travailleurs immigrés n’en relève pas directement. Sauf lorsque cela touche à des enfants. Et qu’on ne rétorque pas que l’analogie est inadmissible ! On est bien d’accord : renvoyer un enfant au Nigeria n’est pas l’expédier dans un camp d’extermination. Mais faut-il en arriver là pour juger que la mesure d’expulsion qui frappe ses enfants est indigne ?
 
Une législation nécessaire
Dans le processus de mondialisation, Israël a cette chance de se trouver du côté des privilégiés et des nantis. Non qu’il n’a pas ses pauvres et ses exclus, qui sont légion comme l’indique le dernier rapport de l’association Latet sur l’insécurité alimentaire en Israël, mais à l’échelle de la planète, la division Nord-Sud place Israël dans le camp des pays développés (d’où son accession récente à l’OCDE que nous avons analysée dans ces colonnes en juin dernier). Si le capital circule du Nord au Sud, le sous-développement qui frappe le Sud explique la circulation inverse des hommes du Sud vers le Nord dont Israël fait partie. Un des signes les plus probants de la mondialisation est, sans doute, l’apparition de cette main-d’œuvre étrangère qui a repéré en Israël un foyer de croissance économique. Longtemps, on s’est contenté de la main-d’œuvre palestinienne pour pourvoir aux besoins de la croissance, mais depuis quinze ans déjà, compte tenu notamment du bouclage des Territoires, Israël s’est tourné de fait vers le Tiers-Monde.
On a fait mine de croire qu’il suffirait d’amener des travailleurs étrangers pour une durée déterminée, le temps qu’ils aient amassé la somme suffisante qui leur permette de se réinstaller chez eux a leur compte. Eh bien justement, c’est ce qui se passe pour beaucoup d’entre eux : multiculturalisme et mondialisation ou non, les individus aspirent à revenir sur leur terre natale dans de meilleures conditions. Seulement, évidemment, ce n’est pas le cas de tous. Nombre d’entre eux sont prêts à faire le pari de trouver une place au soleil sous d’autres cieux que ceux où ils sont nés et acceptent d’y consentir au prix d’une marginalisation culturelle et sociale. D’autant qu’ils espèrent que cela ne sera pas nécessairement le lot de leurs progénitures nées dans le pays. Cette possibilité-là, il est inconcevable de les en priver pour autant que l’Etat qui les accueille en ait la maîtrise. Cela signifie donc l’urgence d’établir une politique là où n’ont que trop régné le laissez-faire et l’absence de loi et droit qui profitent aux intérêts de sociétés de courtage spécialisées dans ce qui ressemble de plus en plus à la « traite » des travailleurs. Israël ne peut être blâmé de ne pas l’avoir définie puisque le phénomène est récent et qu’au début des années 2000, la seconde intifada a détourné l’attention. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
C’est en 1995 que le gouvernement Rabin a donné les premières autorisations de séjour à des travailleurs étrangers légaux. Entre-temps, des clandestins ont grossi les chiffres. Autrement dit, il est inconcevable sinon inadmissible qu’il n’y ait pas à ce jour de politique digne de ce nom. Cela n’est pas l’affaire de Netanyahou mais de la classe politique tout entière.

 
 

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