Israël

Covid-19 : Comment Israël fait face à la pénurie de tests

Vendredi 17 avril 2020 par Frédérique Schillo

Espions, chercheurs, pont aérien : Israël ne cesse d’innover pour faire face à la pénurie mondiale de tests et pallier les propres failles de son système de santé.

« Mauvaise stratégie », « données inexactes » : les critiques ont fusé contre le ministère de la Santé lors de la « commission Corona » de la Knesset le 5 avril. Le Professeur Zeev Rotstein, éminent directeur de l’organisation Hadassah de Jérusalem, y a dénoncé des tests du covid-19 en nombre insuffisant et mal ciblés. Lui-même a choisi de tester les 2.000 employés de ses deux hôpitaux, sans attendre les directives des autorités. « Un comportement à la limite du traître », s’est indigné sur la chaîne 13 Itamar Grotto, le vice-directeur général du ministère de la Santé, qui a décidé en réprimande de ne plus fournir Hadassah en écouvillons, la petite brosse métallique utilisée pour les prélèvements. Fort heureusement les fournitures ont repris, mais le malaise perdure.

Les remarques du professeur Rotstein sont pourtant marquées au coin du bon sens. « On dépiste les personnes qui sont susceptibles d’être infectées », note-t-il. « Si l’objectif est d’obtenir un maximum de résultats positifs, c’est bien, mais s’il s’agit d’arrêter la propagation de l’épidémie et de faire repartir l’économie, Israël doit tester davantage ». Ses recherches ont démontré qu’une grande partie des employés testés positifs au covid-19 étaient asymptomatiques, autrement dit rien ne laissait penser qu’ils étaient infectés par le virus et pouvaient à leur tour le transmettre. De même, la baisse du nombre de dépistages lui donne raison. Israël a beau se vanter d’en réaliser beaucoup (deux fois plus qu’en Belgique par exemple), il est derrière la Norvège, le Portugal ou encore la Suisse en nombre de tests par million d’habitants. Et la courbe diminue : 9.269 tests ont été effectués ce jeudi, loin des 10.000 quotidiens enregistrés au début de la pandémie, et très loin de l’objectif initial de Benjamin Netanyahou d’effectuer 30.000 tests par jour.

Les tests, piliers de la stratégie gouvernementale

Le problème des tests est sensible en Israël. En débattre revient à questionner un bilan que le Premier ministre ne cesse de présenter comme une réussite magistrale. « Le magazine Forbes classe Israël comme le pays le plus sûr au monde dans l’épidémie de coronavirus », a-t-il encore tweeté cette semaine, reprenant une fake news (l’étude provient du Deep Knowledge Group, une obscure société hongkongaise détenue par un businessman moscovite).

Il est vrai qu’Israël résiste bien mieux à la pandémie que de nombreux pays avec 12.855 cas dénombrés au 17 avril, 129 personnes sous respirateur, et 150 morts. Cela s’explique par sa gestion précoce de l’épidémie. Surtout, le pays a fait le choix de la fermeté en combinant fermeture des frontières, dépistages massifs, « tracking » des patients en utilisant les données du Shin Bet, et mises en quarantaine. Si les tests ne suivent plus, c’est toute cette stratégie qui pourrait s’effondrer. Enfin, quand la crainte d’un débordement s’est faite jour dans les villes ultra-orthodoxes, Netanyahou a mis tout le pays sous couvre-feu le temps des fêtes de Pessah. Une façon habile de marquer à nouveau sa détermination, en évitant de stigmatiser les seuls haredim, ses vieux alliés politiques.

De fait, la gestion gouvernementale est aujourd’hui saluée : deux tiers des Israéliens se disent satisfaits selon un sondage de la chaîne N12 qui annonce que si des élections avaient lieu, le Likoud de Netanyahou remporterait 40 sièges, de quoi lui permettre de former une coalition.

Un système de santé défaillant

Reste que la crise sanitaire frappe de plein fouet le secteur le plus fragile d’Israël : la Santé, grande oubliée des politiques budgétaires depuis dix ans. La faute à son responsable depuis une décennie (comme ministre ou vice-ministre lorsque Netanyahou détenait le portefeuille) : Yaakov Litzman, chef de file des ultra-orthodoxes ashkénazes à la tête du parti Judaïsme unifié de la Torah. Ministre inexpérimenté et peu impliqué, davantage soucieux de sa communauté que de l’intérêt général, il apparaît en outre dans une sordide affaire d’aide à une directrice d’école ultra-orthodoxe accusée de pédophilie. La police recommande depuis huit mois son inculpation pour corruption et abus de confiance ; autant dire que Litzman a une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Résultat : le système de santé souffre de « failles systémiques » selon un rapport du Taub Center de 2019, qui pointe l’absence de lits d’hôpitaux : 2,2 pour 1.000 ; soit le pire résultat de l’OCDE. Le nombre de respirateurs est aussi insuffisant.

Dans ces conditions, la pandémie aurait pu provoquer un « Yom Kippour de la Santé » si Litzman, qui en a sous-estimé la gravité au point de violer les règles de quarantaine quand il a été testé positif au covid-19, n’avait été recadré par la communauté scientifique.

De graves problèmes demeurent, en particulier au niveau des laboratoires d’analyses. Plusieurs centaines de tests ont dû être annulés, soit parce que les prélèvements avaient été mal faits, les échantillons perdus ou mal identifiés. D’autres tests se révèlent erronés : 14 résidents d’une maison de retraite d’Ashdod d’abord testés positifs au covid-19, puis isolés viennent d’être diagnostiqués négatifs lors d’un second examen, ce qui oblige à refaire d’autres tests en maisons de retraite. Vendredi matin, Esther Admon, représentante du syndicat des microbiologistes et personnels des laboratoires d’analyses a regretté dans une lettre au directeur du ministère de la Santé, Moshe Bar Siman Tov, les manquements ayant « déjà conduit à une série d’échecs à tous les niveaux dans le processus de diagnostic du coronavirus, depuis les prélèvements, jusqu’aux résultats de tests ». Et d’accuser le ministère d’avoir systématiquement contourné les laboratoires, sans tirer profit de leur potentiel (100.000 tests sérologiques peuvent y être conduits chaque jour). Le comité de crise contre le coronavirus ne compte aucun représentant des laboratoires, regrette-t-elle, ce qui peut expliquer nombre d’erreurs de gestion. Ainsi, le ministère a été incapable d’anticiper la pénurie d’un agent réactif essentiel au processus de dépistage, obligeant Israël à freiner pendant deux semaines tous les tests.

En plus des obstacles structurels liés à son système défaillant, le monde de la Santé doit affronter un autre défi : la pénurie mondiale de matériel médical, dont les fameux kits de tests.

Le Mossad et les chercheurs en renfort

Pour pallier les carences de son système de santé, Israël dispose d’un atout-maître : le Mossad. Dès le début de la crise, les espions ont été appelés à la rescousse pour dénicher du matériel médical partout dans le monde, y compris dans des pays du Golfe avec lesquels Israël n’entretient pas de relations officielles. Le Mossad a ainsi ramené des tonnes de matériel, plus de 100.000 kits de dépistage. Grâce aux réseaux diplomatiques et à la capacité d’improvisation d’El Al, un pont aérien a été lancé vers la Chine (qui fournit notamment des respirateurs et va acheminer la semaine prochaine de quoi réaliser jusqu’à 20.000 tests par jour selon le contrat passé avec l’entreprise BGI), l’Italie et l’Inde (2,4 millions de pastilles de chloroquine). Ce mercredi, un avion cargo a atterri à l’aéroport Ben Gourion en provenance de Corée du Sud, avec à son bord des réactifs pour mener 100.000 tests de dépistage. Un vrai soulagement.

La seule façon d’éviter la pénurie mondiale est encore de pouvoir mener ses propres tests. C’est l’objectif du Technion, mais aussi de l’Institut Weizmann qui, en plus de sa recherche sur un vaccin, veut produire des kits de tests. Parallèlement aux tests classiques réalisés en laboratoire, destinés surtout aux malades gravement atteints par le covid-19, Israël a aussi mis en place des tests rapides pour des patients présentant de légers symptômes.

On parle beaucoup des stations de drive-in qui offrent un dépistage gratuit en 10 minutes, sans sortir de sa voiture. Mercredi, Israël a encore innové avec la première station mobile de rue. Installée à Jaffa par la caisse d’Assurance Santé Maccabi, elle a l’avantage d’être rapide et pratique, sans contact direct puisque le médecin protégé dans la cabine glisse ses mains dans deux immenses gants pour faire le prélèvement du patient de l’autre côté. Autre innovation en vue avec le Centre Safra de l’Université hébraïque, qui met au point son propre réactif par une méthode d’extraction par billes magnétiques. Enfin, la division 81 du Renseignement -la plus secrète de toutes- est exceptionnellement sortie de son silence en annonçant créer des respirateurs, des masques et de nouvelles méthodes de tests. C’est l’unique moyen d’affronter l’épidémie.

Alors qu’on apprend que seuls 2% des habitants de Wuhan, d’où est parti le coronavirus en Chine, ont développé des anticorps, la méthode préconisée par le Professeur Rotstein prend tout son sens. La stratégie de l’immunité collective est vouée à l’échec. Dans l’attente d’un vaccin, seul un dépistage massif donnant le tableau épidémiologique le plus complet permettra de lutter contre le covid-19. Et de penser enfin le monde d’après le confinement.


 
 

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