Israël/Analyse

Le coronavirus met à l'épreuve Israël et les ultra-orthodoxes

Vendredi 3 avril 2020 par Frédérique Schillo, @FredSchillo

En tardant à se soumettre aux règles de confinement imposées par Israël, les ultra-orthodoxes se retrouvent aujourd’hui les plus touchés par le covid-19 et font craindre une propagation de l’épidémie, devenue hors de contrôle.

Yaakov Litzman, ministre israélien de la Santé et chef de file des ultra-orthodoxes ashkénazes, a lui-même été diagnostiqué positif

A l’entrée des bureaux de vote de Jérusalem lors des élections générales du 2 mars dernier, le parti ultra-orthodoxe Shas avait monté un curieux manège. Entre les tracts et les posters géants du rabbin Ovadia Yossef, le défunt mentor de la communauté sépharade, les militants du Shas distribuaient un bulletin de vote accompagné d’une amulette : l’assurance d’une protection divine contre le coronavirus. Un mois plus tard, les haredim (« craignant-Dieu ») sont les plus durement frappés par le covid-19. Plus de la moitié des malades israéliens sont des ultra-orthodoxes, alors que ceux-ci ne représentent que 12% de la population. Et alors que le ministre de la Santé n’est autre que Yaakov Litzman, le chef de file des ultra-orthodoxes ashkénazes, lui-même diagnostiqué positif au coronavirus.

« Catastrophe humanitaire »

La communauté des haredim représente aujourd’hui le principal foyer d’infection de la maladie en Israël, qui a déjà fait 37 victimes. Les villes les plus touchées par l’épidémie sont celles où elle est massivement présente : Jérusalem tout d’abord, avec ses quartiers ultra-orthodoxes de Mea Shearim et Geula, qui compte 1.092 malades sur les 7.030 cas dénombrés vendredi matin. Puis vient aussitôt Bnei Brak, la capitale des hommes en noir. 966 malades y ont été diagnostiqués quand sa voisine la laïque Tel-Aviv, pourtant deux fois plus grande, n’en compte que 335.

Le cas de Bnei Brak fait craindre une crise sanitaire plus dramatique encore. Si tous les tests de dépistage pouvaient y être réalisés, explique le directeur de la caisse d’assurance maladie Maccabi Ran Saar, ils montreraient que le nombre de patients infectés par le covid-19 s’élève en réalité à 75.000 sur les 200.000 habitants que compte la ville. Vu la vitesse de propagation de l’épidémie et la légèreté coupable avec laquelle elle est prise en compte par les responsables communautaires, on risque d’assister à « une catastrophe humanitaire », s’est alarmé jeudi soir Yaïr Lapid, le chef du parti Yesh Atid. Quelques heures plus tard, le gouvernement Netanyahou annonçait enfin des décisions fortes, avec notamment la mise sous cloche de Bnei Brak, mais pas celle des quartiers religieux de Jérusalem, malgré l’insistance d’Ofer Berkovitz, l’opposant au maire religieux Moshe Leon. Autant dire, le début d’un bras de fer avec les hommes en noir.

Epreuves de force

Les haredim ne craignent que Dieu. Et n’écoutent que leur rabbin. Pour eux, l’étude de la Torah prime sur toute autre chose. Elle rythme leur vie et leur quotidien. Dans ces familles nombreuses, les hommes étudient à la yeshiva et au kollel (centre d'études pour les hommes plus âgés, souvent mariés), les enfants vont à l’école religieuse, les aînés s’occupent des plus jeunes et les mères sont parfois les seules à travailler et à gagner de l’argent en dehors de celui que leur verse l’Etat ; quand le coronavirus oblige tout ce beau monde à rester enfermé, c’est une dizaine de personnes qui se retrouvent comme prises au piège d’un petit appartement, sans télévision, sans internet, ni aucune fenêtre sur le monde.

Si la plupart reconnaissent Israël, parlent hébreu et se font représenter à la Knesset, tout en se tenant à l’écart de la société laïque et de ses tentations, les plus radicaux défient ouvertement les institutions sionistes, illégitimes à leurs yeux. Ce sont eux qui organisent des manifestations violentes contre le service militaire ou déversent leur haine de l’Etat et de son armée en s’amusant à pendre aux gibets des poupées représentant des soldats de Tsahal. Ce sont les mêmes qui accueillent aujourd’hui les soldats venus faire respecter le confinement aux cris de « nazis », en leur crachant et en leur toussant dessus.

Pas étonnant que la pandémie de coronavirus se soit propagée chez eux comme une trainée de poudre. Début mars, quand le gouvernement annonçait l’interdiction des rassemblements de plus de 100 personnes, ils organisaient des fêtes monstres à Pourim pour s’enivrer d’alcool et de danse. Le 11 mars, le rabbin Haïm Kanievky, une sommité dans le monde religieux, encourageait les hommes et les garçons à se rendre dans les écoles et yeshivot « comme d’habitude », considérant que le véritable danger n’était pas le coronavirus, mais l’arrêt de la prière. Quelques jours plus tard, une foule compacte de près de 400 hommes assistait aux funérailles du rabbin hassidique Zvi Shenkar dans la ville de Bnei Brak, alors que les rassemblements de plus de 10 personnes étaient interdits. La police n’est pas intervenue, par crainte d’affrontements, et chacun a pu rentrer tranquillement chez soi, dans des petits appartements bondés, puis se rendre à la synagogue ou la yeshiva, et continuer à mettre des vies en danger. Une telle affluence était « criminelle », dénonce au Times of Israël Eliahou Sorkin, le responsable des urgences de l’hôpital Mayyané Yeshouah de Bnei Brak, lui-même Juif orthodoxe.

Mais comment lutter contre le covid-19 dans une société rétive au changement, où la science est considérée comme une discipline profane, donc interdite d’enseignement ? Sans compter que la plupart des haredim ont un accès limité à l’information, avec des téléphones portables « casher ». Depuis peu, des voitures munies de haut-parleurs circulent dans les quartiers orthodoxes pour passer des messages de prévention. La police hausse aussi le ton et verbalise désormais les contrevenants en distribuant désormais des amendes allant jusqu’à 1.200 euros. Pendant ce temps, sur les grosses affiches noir et blanc placardées dans les rues de Mea Shearim, la responsabilité du coronavirus est toujours imputée aux « femmes impudiques ».

Le Kippour de la Santé

Face au spectre d’une hécatombe, les principaux responsables ultra-orthodoxes infléchissent tout de même leur discours. Le 25 mars, les grands rabbins Lau et Yosef se sont finalement résignés à fermer les synagogues, encourageant les croyants à ne pas sortir de chez eux pour Pessah. Le Seder se fera seul, dans le cercle familial à la maison, et sans Zoom : si certains rabbins israéliens ont autorisé l’application pour communiquer avec les proches le soir du Seder, le grand rabbinat y demeure hostile.

Le rav Kanievsky lui-même est revenu sur ses propos dangereux. Quinze jours après avoir défié les autorités sanitaires, il a appelé ses fidèles à respecter les directives du ministère de la Santé pour ne pas risquer une situation de pikuah nefesh (mise en danger de la vie d’autrui).

Trop peu, trop tard, penseront certains, y compris parmi les plus fervents religieux. La ville orthodoxe de Kyriat Yaarim, par exemple, n’a pas attendu les ultimes ordres du gouvernement pour se protéger face à la pandémie. Elle a imposé une quarantaine complète à ses habitants et gère plutôt bien la crise sanitaire. Preuve que la responsabilité de la crise est avant tout politique.

Il est là le vrai scandale sanitaire : le ministre de la Santé Yaakov Litzman a tardé à donner des directives claires et efficaces pour éviter la propagation du covid-19, y compris dans sa propre communauté. Considérant son rôle politique auprès de Netanyahou, sa popularité en tant que leader des haredim ashkénazes à la tête du Parti du Judaïsme Unifié de la Torah, et enfin la multitude de données publiées par les services du ministère de la Santé qu’il dirige, les Israéliens auraient été en mesure d’attendre des mesures fortes, respectées de tous, même des plus récalcitrants. Au lieu de cela, Litzman a été le premier à louvoyer, hésitant sur les ordres, cherchant à tout prix des compromis pour ne pas fermer les mikvé aux femmes ou laisser ouvertes les yeshivot le plus longtemps possible. Jeudi soir, la chaîne N12 révélait que Litzman, pourtant diagnostiqué positif au coronavirus ainsi que son épouse, continuait de se rendre à la synagogue, violant les propres directives de son ministère. Il est temps que ce ministre de la Santé parte ou qu’il soit au moins écarté du prochain gouvernement, s’insurge l’opposition. Vendredi matin, une pétition signée par 38.000 médecins réclame la même chose, certains soignants menaçant de démissionner.

Pour qualifier une telle faillite politique, les Israéliens se réfèrent toujours à la guerre de Kippour de 1973, dont le déclenchement avait surpris les décideurs politiques et militaires, malgré la quantité impressionnante de renseignements à leur disposition. Israël vit aujourd’hui un Kippour de la Santé. Il est encore temps de gagner la guerre contre le coronavirus.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Daniel Donner - 20/04/2020 - 17:33

    "ils organisaient des fêtes monstres à Pourim pour s’enivrer d’alcool et de danse"

    S'il est vrai que la communate ultra-orthodoxe a reagi (surtout au debut, mais pas seulement) de facon sans doute erronnee a l'epidemie les rabbins importants ont ensuite soutenu les mesures du gouvernement, y compris le rav Kanievski. Et le ton de cet article est tout simplement insupportable, a la limite de la caricature que la phrase citee montre.

  • Par Daniel Donner - 21/04/2020 - 15:23

    Pour ceux qui ont la memoire courte, les restrictions n'ont commence en Israel qu'apres Pourim.