J Call : La voix de la raison

Mardi 8 juin 2010 par Véronique Lemberg

A l’initiative d’une série d’organisations et de personnalités juives européennes, l’Appel à la raison, European Jewish Call for Reason (J Call), a été lancé officiellement le 3 mai 2010 au Parlement européen. En affirmant son soutien critique à Israël, J Call ouvre de nouvelles perspectives dans le rapport entre Israël et les Juifs d’Europe.

Plus de 400 personnes ont assités le 3 mai 2010 au lancement de l'Appel J Call au Parlement européen

Avant d’exposer devant plus de 400 personnes les motifs pour lesquels l’Appel à la raison de J Call doit bénéficier du soutien des Juifs d’Europe, Elie Barnavi, historien et conseiller scientifique au Musée de l’Europe, a tenu à rappeler les conditions dans lesquelles cette initiative a vu le jour : « Lors d’une réunion de préparation du 50e anniversaire du CCLJ, nous évoquions l’éventualité d’organiser un colloque sur la paix au Proche-Orient. Je me souviens avec acuité de la panique qui m’a saisi : un colloque de plus avec les mêmes, pour aboutir à quoi ? C’était au-dessus de mes forces. Je me suis entendu dire : pourquoi ne ferait-on pas une réunion qui ressemblerait un peu à ce qu’ont fait les Américains avec J Street ? Le lendemain, nous avons appris qu’à Paris, des amis français organisés autour du président de La Paix Maintenant France, David Chemla, avaient la même idée sans la moindre concertation. C’est pour vous dire à quel point une bonne idée peut naître de manière concomitante à plusieurs endroits à la fois : elle en devient une nécessité historique. Nous avons alors rassemblé nos forces et nous avons préparé cette aventure ».

Par souci et par amour pour Israël, les auteurs de l’Appel à la raison ne veulent pas laisser ce pays auquel ils sont attachés faire n’importe quoi. Pour ce faire, ils ne tergiversent pas et nomment précisément les choses qu’ils considèrent comme une menace pour l’avenir d’Israël : l’occupation et la poursuite ininterrompue des implantations en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Ce discours de solidarité et de vérité s’impose à eux comme une évidence. « Il y a une espèce de terrorisme intellectuel dont le résultat est simple : seuls les ennemis d’Israël peuvent s’exprimer librement. Avons-nous déjà réfléchi à cet extraordinaire paradoxe : les amis d’Israël sont obligés d’être Likoud ou de se taire », constate amèrement Elie Barnavi.

Que ce soit en Belgique, en France ou en Suisse, de nombreux Juifs actifs au sein de la vie communautaire mais aussi évoluant en dehors de celle-ci se sentent soulagés que la parole se soit enfin libérée. « Ils en ont assez du seul discours officiel de soutien inconditionnel à Israël », déclare Véronique Hayoun, présidente du Cercle Martin Buber de Genève. « Ils attendent depuis longtemps que ce discours à la fois critique et solidaire d’Israël s’exprime publiquement et ouvertement ». Maurice Szafran, cofondateur et directeur de publication de Marianne, confirme cette confiscation de la parole par les instances communautaires en France : « J’ai pris mes distances avec la communauté juive organisée parce qu’elle est insupportable. En France, on ne peut plus aujourd’hui adopter la moindre position qui ne soit pas strictement orthodoxe aussi bien sur le plan religieux que sur le plan politique sans être accusé de trahison, voire d’antisémitisme. La situation est suffisamment grave en France et en Israël pour justifier une initiative comme J Call ».

Le temps contre Israël

Tous les intervenants qui se succèderont à la tribune prendront soin de préciser que cette réunion au Parlement européen n’est qu’un point de départ. Ils sont conscients que beaucoup de Juifs européens sont prêts à les suivre même si les responsables communautaires ont du mal à se distancer de la politique du gouvernement israélien et à émettre une voix indépendante. Signataire de l’appel, le rabbin Tovia Ben-Chorin de Berlin a tenu à venir témoigner personnellement son soutien à J Call. « Je ne connais pas la plupart des représentants des communautés juives présentes ce soir mais je suis familier des idées qu’ils défendent. Les Israéliens ont besoin du soutien de groupes de ce type », assure-t-il. Le monde religieux peut-il être amené à soutenir J Call ? « Nous devons sensibiliser les rabbins à notre démarche. Je suis convaincu que dans les mouvements réformé, libéral et massorti, certains partagent notre point de vue. Les rabbins répètent sans cesse le mot “paix” dans leurs prières. Ils ont donc de bonnes dispositions pour nous soutenir un jour ! Si on n’essaye pas, on n’y arrivera jamais », répond Tovia Ben-Chorin.

Cette démarche européenne a le mérite de ne pas laisser indifférents les Israéliens impliqués depuis longtemps dans le combat pour la paix. Ainsi, Zeev Sternhell, professeur émérite de l’Université de Jérusalem spécialiste des origines du fascisme, attendait l’émergence de cette initiative juive européenne : « Cela fait trop longtemps que seule la droite juive s’exprime et dit à un Israélien comme moi ce qu’il devrait faire. Pourquoi le milliardaire américain Ron Lauder jette des millions pour financer des institutions de droite en Israël ? De quel droit Elie Wiesel utilise l’argent qu’il gagne avec ses grands discours sur la Shoah pour demander aux Israéliens de ne pas discuter du statut de Jérusalem ? C’est immonde et impensable qu’il soit légitime de faire du lobby sous des formes diverses pour appuyer la politique du Likoud ou du parti d’extrême droite de Lieberman et qu’il soit totalement interdit de faire la même chose pour soutenir une politique de paix ».

Les initiateurs de J Call ont tous exprimé pendant cette soirée du 3 mai ce qui les motive à s’engager dans cette voie. Si chaque intervenant y a mis sa touche personnelle, on peut retenir un dénominateur commun, mis en exergue par Elie Barnavi : l’angoisse. « Ce mouvement est né dans l’angoisse que le temps joue contre Israël et qu’on n’ait pas le temps d’aller jusqu’au bout du processus historique de la renaissance du peuple juif sur sa terre. Dans l’angoisse qu’un jour, ce pays qui nous est cher devienne un endroit où des gens comme vous et moi ne pourront pas vivre », insiste l’historien israélien. Qui conclut : « Cette angoisse a généré cet appel à la raison. Si je suis fier d’une chose, c’est bien d’avoir inventé cette appellation “Appel à la raison”, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Faire taire un peu les tripes et laisser parler la raison. Et si à l’angoisse nous répondons par la raison, on aura peut-être aussi de l’espoir ».

Levée de boucliers

J Call a suscité en Europe une levée de boucliers de la part d’un certains nombre de dirigeants d’institutions communautaires juives. Du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) au Consistoire central de Belgique en passant par deux contre-appels lancés sur internet de la droite comme de la gauche, on ne compte plus les critiques virulentes à l’encontre de J Call. Comment ces Juifs européens osent-ils publiquement ne pas soutenir le gouvernement israélien démocratiquement élu, s’interrogent ces contempteurs avant de dépeindre cette initiative comme anti-israélienne.

On ne peut pas tirer argument du fait qu’Israël soit une démocratie pour s’interdire de la critiquer. « La démocratie se distingue évidemment par des élections libres mais ce n’est pas que cela. Il y a le débat qui donne à la démocratie toute sa vitalité », précise Patrick Klugman, avocat au Barreau de Paris et ancien président de l’Union des étudiants juifs de France. « En cela, notre démarche n’est qu’une démonstration de la réalité de la démocratie israélienne puisque nous y participons indirectement en ouvrant le débat au sein du monde juif. Je note d’ailleurs que la vie politique israélienne est infiniment plus riche et plus féconde que notre vie juive en diaspora. J Call vient combler cette lacune ».

Présenter J Call comme un mouvement anti-israélien surprend et interpelle le philosophe français Bernard-Henri Lévy, un de ses premiers signataires : « Notre mouvement serait animé par des gens qui n’aiment pas Israël. Les vieux débats entre Scholem et Arendt recyclés avec une légère chute de niveaux. Qu’est-ce que cela veut dire ? Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, Avi Primor, ancien diplomate israélien et Zeev Sternhell, historien réputé et ancien officier ayant risqué sa vie pour son pays, seraient tous des ennemis d’Israël. Si c’est cela les ennemis d’Israël, alors franchement, je ne sais plus dans quel monde nous vivons. Cet argument est absurde. En ce qui me concerne, je n’ai pas le sentiment d’être un ennemi d’Israël. C’est parce que j’aime ce pays et que je le vois parfois accomplir des gestes suicidaires que je rejoins l’appel de J Call ».

Les réactions sont effectivement vives. Certaines sont outrancières et injurieuses. Mais la hargne de ces répliques prouve l’importance de cette initiative et lui donne toute sa résonance. « Nous avons précisément mis le doigt sur une inquiétude. Leur position de soutien inconditionnel se fonde sur du vide. Quelle est la signification de ce principe lorsqu’il est dénué de sens ? L’effervescence que nous avons suscitée est une victoire dans la mesure où nous avons enfin installé un débat », se réjouit Patrick Klugman. Aujourd’hui, il y a un débat qui est enfin entamé sur le rôle et la vocation de la Diaspora par rapport à Israël. A cet égard, la contribution de J Call est incontestable.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/