Israël

Benny l'oie et Bibi le loup

Samedi 28 mars 2020 par Nicolas Zomersztajn

Benny Gantz vient d’être élu président de la Knesset, et non pas un des députés de son groupe parlementaire candidat à ce poste, alors qu’il s’était vu confier une mission de formateur du prochain gouvernement par le président de l’Etat.

 

Après un revirement psychodramatique et incompréhensible, le président de Kahol Lavan, Benny Gantz est en passe de concrétiser un accord de formation d’un gouvernement d'unité national avec le Likoud, et surtout, son principal adversaire, Benjamin Netanyahou, qui demeurera Premier ministre.

Non seulement Benny Gantz bloque l’accession à la présidence de la Knesset d’un membre de son propre groupe parlementaire mais il renonce surtout à prendre la tête du gouvernement dominé par son parti. Tout cela pour former un gouvernement d’union nationale avec celui dont tout le monde veut débarrasser : Benjamin Netanyahou.

Benny Gantz a ainsi fait voler en éclat l’alliance centriste Kahol Lavan (Bleu blanc) dont il est le leader. Son principal allié politique, Yair Lapid, a évidemment demandé aux députés issus de son parti Yesh Atid (seconde composante de Kahol Lavan) de s'abstenir de voter, affirmant qu'il n'y a aucun moyen de comprendre pourquoi Gantz a démantelé Kahol Lavan pour ramper dans le gouvernement de Benjamin Netanyahou.

Et en rompant l’alliance Kahol Lavan, Benny Gantz va sûrement devenir ministre de Netanyahou mais ne se retrouve plus qu’avec 15 députés (issus de son parti Hossen Le Israël), soit moins de la moitié des 33 parlementaires sur lesquels il pouvait s’appuyer initialement.

Un geste que personne ne comprend, ou plutôt que tout le monde lit comme un véritable signe de naïveté politique. « Donc Gantz a trahi ses électeurs, rompu son alliance avec Bleu-Blanc et a rejoint son grand rival Benjamin Netanyahou dans un gouvernement d'union pour devenir son ministre des Affaires étrangères ?! Katz & Liberman peuvent en témoigner : le seul chef de la diplomatie, c'est Bibi », souligne Frédérique Schillo, correspondante de Regards à Jérusalem.

Il est vrai que la crise du coronavirus peut orienter Israël vers la formation d’un gouvernement d’union nationale. Mais cette situation était très inconfortable pour le leader de Kahol Lavan. « En fait, Gantz n’avait en main que de mauvaises cartes », fait remarquer Elie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël. « Empêché par l'aile droite de son parti d’envisager un gouvernement minoritaire appuyé de l’extérieur par la liste arabe, il n’avait le choix qu’entre l’obstruction, ce qui l’aurait forcé à une quatrième élection probablement catastrophique pour lui, et un gouvernement “d’union”, au nom de l’urgence sanitaire »,

Mais il y a la manière. « Même dans cette situation, objectivement difficile, il aurait pu agir avec plus de dignité », déplore Elie Barnavi. « Rien ne l’obligeait à se précipiter ainsi tête basse, alors qu’il lui restait deux semaines avant d’épuiser son mandat de formateur. Agissant de la sorte, il perd son parti, s’assoit sur la promesse mille fois ressassée de ne jamais siéger sous un chef inculpé de crimes graves, fait bon marché d’un million de voix qui se sont réunies sur son nom grâce à cette promesse même, et sans doute creuse sa propre tombe. Et quelle leçon de probité politique ! ».

Même si dans le conte français Le loup, le cochon, la cane et l’oie, le loup finit par être brûlé vif à l’eau bouillante par les trois animaux qu’il voulait dévorer, on doute sérieusement des chances de Gantz (l’oie en allemand et en yiddish) de se débarrasser de Netanyahou, disciple de Zeev (le loup en hébreu) Jabotinski. « Comment une oie pouvait-elle l’emporter sur un loup », se demande Elie Barnavi. « D’un côté, un gentleman un peu borné, dépourvu de charisme comme de fortes convictions ; de l’autre, un voyou intelligent et manœuvrier à l’inépuisable énergie. Celui-là à la tête d’une coalition faite de bric et de broc et unie par la seule détestation de l’adversaire ; celui-ci servi par des troupes fanatisées et apparemment incapables d’imaginer l’avenir sans lui ».

Gantz obtiendra un poste de vice-Premier ministre et de ministère des Affaires étrangères. Mais dans un gouvernement dirigé et dominé par Netanyahou, il sera difficile à l’inexpérimenté ancien chef d’Etat-major d’imposer sa voix face à celui qui a déjà prouvé qu’il a effacé l’un après l’autre la plupart de ses partenaires en plus de dix années de pouvoir et qu’il entend demeurer le seul Monsieur Israël sur la scène internationale.


 
 

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  • Par Maurice e. - 28/03/2020 - 19:38

    J'apprécie beaucoup la personne et la compétence de l'historien qu'est Elie Barnavi. Je ne suis pas convaincu par sa prévision quant aux avenirs politiques respectifs de Gantz et de Bibi.

    Je sais bien que Bibi est un redoutable manœuvrier et un politicien sans le moindre scrupule, mais je crois que Gantz s'est rendu compte qu'il n'avait aucune chance d'arriver au pouvoir avec la majorité de bric et de broc qui déteste Netanyahu mais ne voulait pas soutenir un gouvernement avec l'aide de la Liste Arabe "unie".
    De nouvelles élections dont personne ne veut aujourd'hui en Israël pronostiquaient plus de 61 sièges pour le bloc Netanyahou.
    Je pense qu'en bon stratège militaire, il s'est dit qu'en prenant le siège de président de la Knesset, en échange du contrôle de plusieurs ministères clés, il pouvait éviter que Bibi et les membres les radicaux de la droite nationalisto-religieuse ne mettent encore plus en danger la justice israélienne et ce qui reste d'une solution pacifique de l'interminable conflit israélo palestinienne. De plus il n'a que très peu de confiance en ses "partenaires" Lapid et Lieberman.
    La gauche n'a plus aucun relais dans l'opinion et personne ne sait comment l'image de Bibi ressortira après la crise sanitaire à la veille de son procès en corruption.
    D'après moi il est prématuré de charger injustement Benny Gantz dont l'image d'intégrité se démarque fortement du reste du personnel politique israélienne.

  • Par Yoram Danan - 30/03/2020 - 2:24

    Rien n'est acquis, mais l y a tout de même une chance que le loup se fasse ébouillanter car Gantz, s'ïl n'a pas la flamboyance de Netanyahu, il a la patience du tireur embusqué. Son surnom à Tsahal, étatr Benihuta (avec calme en hébreu) et il a jjoué sa done du mieux possible car deux de ses parlementaires , anciens conseillers de Netanyahu, Hendel et Hauzer ne lui acordaient pas lóption d'être supporté par la liste arabe Unie d'un coté et de l'autre, ses 2 associés yahalon et Lapid ne le supportaient pas dans un accord avec Netanyahu. La politique c'est l'art du possible et des opportunités `venir.

  • Par Amos Zot - 1/04/2020 - 8:33

    No comment :)