L'apathie israélienne

Mardi 5 octobre 2010 par Denis Charbit

Face aux négociations de paix relancées sous l’égide des Etats-Unis, les Israéliens paraissent indifférents. L’enlisement du conflit fatigue les esprits et la méfiance des Israéliens à l’égard des Palestiniens demeure intacte, malgré le consensus sur la création d’un Etat palestinien.
 
 
Le magazine Time en a fait sa couverture et le verdict est tombé comme un couperet : à la veille de la reprise des négociations de paix, les Israéliens sont apathiques. La paix ne les intéresse pas, et encore moins les péripéties et les avatars qui y mènent. Le statu quo reste la moins mauvaise des solutions puisque, bon an, mal an, cela fait quarante-cinq ans que ça dure. Les Israéliens se ruent à corps perdu dans la consommation et le loisir, familial ou sportif. La passion de la politique est retombée pour de bon, et l’on assiste aux premiers symptômes d’une expression antipolitique : cette contestation, active ou passive, de la chose publique et dont l’illustration primordiale est la chute libre de la participation électorale. Plus de débat politique, plus de controverse saillante, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Les hommes politiques sont tous les mêmes et ce sont des incapables. On pourrait ainsi pousser le trait jusqu’à la caricature. N’allons pas jusque-là. Cependant, comme dans tout cliché, il y a quelque chose d’authentique qui s’en dégage. Seulement, c’est le sens que l’on prête à ce comportement qui doit être interrogé avec nuance et complexité.  

L’élan n’y est plus

On a bien compris que le phénomène n’est pas propre à Israël : il frappe toutes les démocraties ou presque. Mais on n’a pas tort d’en être surpris sinon indigné lorsqu’il s’agit d’Israël, compte tenu des enjeux et des conséquences qui constituent son ordre du jour. Que se passe-t-il et que s’est-il passé pour en arriver là ? Et d’abord y a-t-il réellement apathie ? Des signes ne trompent pas : une réunion de famille ou d’amis ne pouvait pas ne pas inclure le quart d’heure « politique », lequel tournait en demi-heure et plus, et surtout à la brouille entre les protagonistes. Jusqu’à la prochaine. On parlait politique comme autrefois les Français avaient parlé de Dreyfus. Aujourd’hui, on esquive. Non de peur de fâcher l’oncle ou la tante, l’ami d’enfance ou le nouveau copain de la cadette. L’élan n’y est plus, la flamme s’est dissipée sinon éteinte. Est-ce à dire qu’on n’a plus de convictions ? Et à quoi ressemble donc l’espace public ? Mort, enterré, assoupi. Et si c’était plus complexe ? Tentons quelques hypothèses : la durée, d’abord. Il fallait bien qu’un jour la répétition, le ressassement des mêmes positions, la réitération des mêmes recommandations finisse par épuiser son monde. Depuis longtemps déjà, ce n’était plus du débat, encore moins de la réflexion, mais du radotage. Ce qui faisait naguère le sel de la discussion tombe aujourd’hui comme un cheveu dans la soupe. On a tout dit, tout exprimé, tout expliqué. Les Palestiniens fatiguent, les colons fatiguent, le conflit fatigue, et peu ou prou nous le sommes devenus aussi fatigués. C’est que la part d’incertitude qui est structurelle dès qu’on parle de demain a fini par être générale. Que peut-on dire lorsque les certitudes vacillent, lorsque les repères se retournent, lorsqu’on a tous mis de l’eau dans son vin, que la gauche louche sur sa droite et que la droite reprend à son compte le discours de la gauche ? Toutes les implantations devront être évacuées, proclamait-on à gauche : on se fait désormais à l’idée qu’il restera des blocs d’implantation. Jérusalem demeurera toujours capitale éternelle de l’Etat d’Israël, une et indivisible clamait-on à droite : ce sera deux capitales, et pas seulement deux Etats, pour deux peuples. On n’y échappera pas.  

Une méfiance intacte
 
Alors, quel est le sens de cette apathie ? Ne serait-ce pas le revers d’une peur refoulée ? Il faut souligner le paradoxe : jamais les Israéliens n’ont autant admis que la solution passait par la création d’un Etat palestinien à côté d’Israël tandis que la méfiance à l’égard des Palestiniens reste intacte. Ce qui était autrefois le slogan du Parti communiste israélien est repris aujourd’hui par Netanyahou. Voilà ce qu’inspirent aux Israéliens le réalisme et la morale. Mais si c’est aussi clair, pourquoi ne pas y aller franchement ? Pourquoi ne pas envoyer à la Knesset la majorité parlementaire qui constituerait la coalition de la paix ? C’est que, psychologiquement, le doute subsiste. Et si l’Histoire ne prenait pas le cours irénique et pacifique que le retrait des Territoires devrait entraîner ? Que feront les adversaires du processus, lesquels retrouvent à chaque progrès dans celui-ci une vigueur nouvelle ? Bref, si le scénario qui s’est produit dans le Nord d’Israël à Kyriat Shmona et à Sderot le long de la Bande Gaza se reproduisait à Tel-Aviv et dans le Goush Dan qui regroupe plus de deux tiers de la population israélienne ? C’est trop beau pour être vrai; il y a anguille sous roche et, pourquoi pas, un piège et, sinon une faille que l’on n’a pas prévu, qui déjouera les belles théories et les beaux calculs.
Sans nécessairement mobiliser la mémoire de la Shoah, on a du mal à imaginer les adversaires se transformer en alliés. Mieux, en admettant la bonne foi du plus grand nombre, on craint la minorité agissante, celle qui mobilisera sur les déceptions et les attentes non tenues d’un accord, quel qu’il soit. Quel miracle faut-il donc pour que toutes les questions soient résolues, des réfugiés aux colonies, de Jérusalem à l’eau, des frontières aux arrangements de sécurité ? Bref, même sans exclure la possibilité de résoudre sur le papier tous les contentieux -et l’initiative de Genève est, à cet égard, un précédent indispensable-, le doute est dévastateur et s’appuie en outre aujourd’hui sur le morcellement du territoire et du peuple palestinien (respectivement, Gaza/Cisjordanie et Fatah/Hamas). Avec qui fait-on la paix ? Face à une incertitude aussi grande, pourquoi faire pression sur Netanyahou pour précipiter un accord ? Tel est le sens de l’apathie actuelle : ils ne sont pas prêts et Netanyahou ne l’est pas plus. En même temps, l’opinion n’entend pas non plus se poser en adversaire résolu d’un processus de paix au nom de l’incertitude qui règne sur la capacité de le faire respecter. C’est donc une position de repli et de prudence que choisit l’opinion. Elle laisse les coudées franches à Netanyahou qui pourra négocier sans pression sur sa gauche. Si le processus devait échouer, on peut parier qu’il ne lui sera pas difficile de faire peser la responsabilité de l’échec sur Mahmoud Abbas, dont on répétera à l’envi qu’il ne manque pas une occasion de rater une occasion. Il faudrait qu’Obama et Hillary Clinton désignent explicitement Netanyahou comme tel pour que la situation soit susceptible de se retourner contre lui. C’est bien donc, en dernier ressort, une affaire de volonté.  
 
Le gel de la construction
L’enjeu immédiat, pour ne pas dire l’obstacle, c’est aujourd’hui la reprise de la construction dans les Territoires après dix mois de gel. Le prolonger de trois mois, comme d’aucuns le proposent, c’est se condamner à se retrouver dans cent jours dans une situation identique. Pour que le compromis soit crédible -si compromis il y a-, il faut qu’il préfigure le traité de paix à venir. Si les protagonistes parvenaient à s’entendre sur les frontières définitives même approximativement, on pourrait, dès lors, créer trois zones distinctes : dans les territoires destinés à être annexés (zone A), la construction d’unités de logements et de bâtiments publics serait autorisée; dans la zone B dont le sort n’aura pas été réglé, les autorisations seraient négociées avec l’Autorité palestinienne; et enfin, en zone C, toute construction serait proscrite et gelée puisque cette zone serait attribuée à la Palestine. Un compromis de cette nature aurait une fonction d’anticipation, dessinant ici et maintenant la situation qui prévaudra demain en cas de traité de paix. C’est seulement ainsi que cette mesure, qui est un moyen pour la fin, sera elle-même une partie de la fin.
Politiquement, Netanyahou a une coalition en réserve; dans l’opinion publique, il jouit d’une popularité relative que lui envient ses prédécesseurs. Il est parvenu à rétabliravec Obama une relation qui a connu bien des soubresauts en dix-huit mois d’exercice du pouvoir. Rendez-vous est pris. Plus qu’avec les Américains, les Palestiniens ou les Israéliens, c’est avec l’Histoire. Elle y sera. Y viendra-t-il ? La prudence, l’expérience, tout milite pour le non : il se défilera. N’est pas de Gaulle qui veut. Israël cherche leader, et pas seulement un premier ministre. A Netanyahou de parler.

 
 

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