Média

Freeze Corleone, la RTBF et le sens des mots

Lundi 19 octobre 2020 par Jean-Marc Finn, Pour le Collectif belge contre l'antisémitisme

La RTBF connait-elle le sens des mots ? On est tenté de se demander quel dictionnaire utilise notre service public pour choisir sa terminologie. 

 

C’est ainsi que son service d’information, RTBF. Info, généralement bien documenté, choisit d’afficher une prudence particulièrement critiquable pour qualifier les propos du fameux rappeur Freeze Corléone.

S’il faut bien reconnaître que les clips de ce chanteur au nom mafieux – Corleone, rappelez-vous la mafia, vedette du film « Le parrain » - sont très originaux sur le plan chorégraphique, musical et cinétique, ils sont hélas d’un racisme primaire au niveau des paroles.

On s’entendait à ce que la chaîne RTBF. Info ne se prive pas de le signaler. Las, la RTBF. Info se contente de considérer que les propos du rappeur sont « jugés antisémites. » Jugés par qui ? Par ceux qu’il attaque ? Par les Juifs ? Par ceux pour qui la négation de la Shoah est une souffrance ? Par ceux qui gardent vive la mémoire de l’assassinat de leurs familles ? Par ceux qui continuent à chérir au profond d’eux-mêmes ces millions d’innocents ? Par tous les démocrates solidaires de leurs amis ou compatriotes juifs et qui, eux aussi, sont indignés par ces discours antisémites abjects, de plus en plus récurrents ?

De nombreuses personnes ont écrit à la RTBF pour signaler ce « dérapage » :

« Votre article sur le rappeur Freeze Corleone »

Bonjour, Vous publiez au lien suivant l'article dont le titre me choque profondément. Vous parlez de clips " jugés " antisémites ! Jugés ? Pourquoi ce terme qui indique une distanciation ? Vous n'avez pas écouté son délire ? Il n'y a aucun doute possible. Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu'il tient un langage antisémite avec les poncifs habituels des Juifs et l'argent évidemment, avec de surcroît une admiration pour Hitler et son œuvre (25 millions de morts) et un dédain méprisant pour la Shoah (6 millions de morts) J'espère qu'à titre de peine il sera obligé d'aller pendant un an servir dans un Service Social Juif, il en verra des pauvres Juifs puisqu’il ne sait pas que cela existe. Un homme qui porte le nom d'un clan mafieux annonce la couleur. Votre cécité est dangereuse pour tous vos lecteurs.

 Réponse de la RTBF

« Nous avons bien reçu votre plainte concernant le titre de l’article Le rappeur Freeze Corleone lâché par son label à cause de ses clips jugés antisémites : https://www.rtbf.be/…/detail_le-rappeur-freeze-corleone-lac…

Le terme « juger » est employé dans son sens juridique et pas dans le sens d’une opinion de la rédaction. La justice a en effet été saisie à propos des chansons du rappeur. Le terme « jugés » n’est pas inadéquat dans cette information et se rapporte à la réalité de l’attente d’un jugement.

Suite à votre plainte, nous avons pris contact en interne avec les programmateurs musicaux, les musiques du rappeur Freeze Corleone ne sont pas diffusées par la RTBF en raison justement du caractère des textes du rappeur.

Cette décision de non diffusion est à distinguer du devoir d’information pour lequel le choix des mots, des termes, le respect des procédures judiciaires entrent dans le cadre de la déontologie journalistique.

Nous espérons que ces éléments apportent une réponse à votre plainte et vous prions de croire à l’assurance de nos salutations distinguées, »

Le Service Médiation 

--------

Comme on s’en doute, cette réponse n’a pas eu l’honneur de satisfaire les membres du Collectif Belge Contre l’antisémitisme, actif sur Facebook. Ils ont été une centaine à signer une réponse argumentée à l’adresse de la RTBF concernant sa position timorée par rapport aux propos du rappeur Freeze Corleone.

Manquant à ses obligations, la RTBF a négligé son rôle pédagogique et le rappel de la loi de 1995 qui sanctionne la minimisation ou la banalisation de la Shoah ; celle-ci s'applique sans retenue dans le cas du rappeur lâché récemment par son label à cause de son engouement pour Hitler et ses préjugés antisémites.

Se contenter de ne pas passer la musique de ce rappeur sur les ondes, sans se donner la peine de donner aux auditeurs une explication pédagogique de sa décision équivaut à une passivité coupable à nos yeux. Militante sur bien des sujets, il est temps que la RTBF le soit également sur la question de l’antisémitisme qui ressurgit, partout, de manière de plus en plus inquiétante.

Nous attendons donc avec intérêt la réponse circonstanciée de la RTBF à notre interpellation. Dans l’intervalle, nous avons reçu la réponse automatique suivante : « Notre service de médiation dispose d’un délai de 30 jours ouvrables pour y répondre. Ce délai n’est pas toujours nécessaire mais parfois bien utile pour répondre au mieux à votre question, votre interpellation ou votre plainte ».

---------

Communiqué du Collectif Belge Contre l'Antisémitisme

Au service médiation de la RTBF

Nous avons bien reçu votre réponse suite à la plainte formulée par plusieurs d’entre nous au sujet du titre de votre article : « Le rappeur Freeze Corleone lâché par son label à cause de ses clips jugés antisémites. »

Cette réponse ne nous satisfait pas.

D’abord, parce qu’elle dénote une méconnaissance complète du système judiciaire dans lequel, et c’est une évidence, il ne peut être question de faits « jugés » au sens juridique, que s’il y a eu jugement or, selon vos propres termes, si la justice est saisie ou s’est saisie du dossier, aucun jugement n’a encore été prononcé.

Les clips litigieux n’ont donc pas encore été « jugés » antisémites au sens juridique du terme.

En outre, à lire votre réponse, il ressort que la RTBF refuse de se positionner sur la question du caractère antisémite des clips mais aussi des textes du rappeur Freeze Corleone.

Pire, dans sa syntaxe et le choix des mots, le titre de l’article faisant l’objet de la plainte exprime clairement une réserve de la RTBF par rapport au caractère « potentiellement » antisémite des clips de ce rappeur.

Or, refuser de formuler une opinion sur un sujet aussi grave est déjà, en soi, une opinion, sous la forme d’un silence coupable.

Au-delà, le titre ambigu de votre article insinue un doute et donc une opinion de la rédaction de la RTBF à ce sujet, que nous vous laissons assumer.

Dans votre réponse, vous précisez que la RTBF s'abstient de diffuser sur ses ondes la musique de ce rappeur, comme preuve de votre engagement contre l’antisémitisme, ce que nous apprécions.

Toutefois, la lutte contre l'antisémitisme s’affirme positivement et non pas, au travers d’une décision par défaut.

Votre subtile distinction sur ce point avec ce que vous appelez pompeusement la déontologie journalistique, en référence à votre devoir d’information est particulièrement condescendante et totalement erronée. Le titre de la RTBF n'est pas conforme à la déontologie car il s'oppose à la fois à la loi et à la morale. La loi punit l'approbation du génocide, qui est manifeste dans ce clip. En relativisant le caractère antisémite de ce clip, la RTBF le minimise, ce qui est un délit pénal et une faute morale, donc contraire à la déontologie. (1)

Comme indiqué plus haut, le titre de l’article est en effet contraire au dossier judiciaire et ce titre est en outre très tendancieux et indirectement connoté (politiquement).

Or, nous savons tous combien ceux qui laissent faire, de manière complaisante ou insidieuse sont aussi ceux qui font le terreau de la montée actuelle de l’antisémitisme ambiant.

Il n’y a pas de place pour des demi-mesures en la matière et aucun message décomplexé n’est tolérable de sorte que nous regrettons votre réponse.

Le rôle de la RTBF et de sa rédaction devrait être celui du quatrième pouvoir, celui de la presse dont la déontologie voudrait qu’elle informe avec rigueur et sans manipulation, consciente de son influence et donc du poids des mots et des messages véhiculés par son intermédiaire.

En fidèles auditeurs et lecteurs, nous continuerons à effectuer une veille critique de vos articles à la lumière de ce qui précède.

(1) Loi du 23 mars 1995, Article 1 : "Est puni d'un emprisonnement de huit jours à un an et d'une amende de vingt-six à cinq mille francs quiconque, dans l'une des circonstances indiquées à l'article 444 du Code pénal, nie, minimise grossièrement, cherche à justifier ou approuve le génocide commis par le régime national-socialiste allemand pendant la seconde guerre mondiale."

Cordialement,

Collectif Belge Contre l’antisémitisme

Agnès Bensimon Ahmed Khouzaima Alain Crombez Alain Jesuran Alpha Oumar Diallo André Brombart André Moeyaerts Anne De Potter Anne Petit Annie Toledano Khachauda Batia Goldberg Bernard Blockmans Bruno Marchal Cathline Van Rymenant Chantal Schulman Charles Berliner Christiane Bisqueret Christine Zalijn Claude Grivegnée Claudie Herry-van Praag Emmanuel Alexander Eric De Rouck Fabrice Nordmann Daniel Crombez Daniel Fuld Daniel Hochner Danielle Moureau Dominique Desmedt Dominique Lanciers Dominique Limmelette Elmehdi El Aroui Evelyne Haendel Fabienne Rottenberg Fatima Khomsi Fadila Maaroufi Fatima M'Talssi Francis Grunchard Francoise Lomba Frédéric Nordmann Fréderic Renard Gilbert Hendlisz Gilles Boujo Gustavo Gomez Giraldo Isabelle Sebban Jacqueline Goffin Jacqueline Steinfeld Jacques Jedwab Jacques Laigneil Jean Garner Jean Birenbaum Jean-Louis Sbille Jean-Marc Finn Jean-Marc Starc Jill Becquevort Joelle Vanblaere Laurence Debaisieux Liliane Oberman Linda Béatrice Vanden Abeele Louis Kanarek Marc Beissel Marc Reisinger Marc Weisser Marc-Fréderic Somville Marc Moshé Wolf Mary Roberts Max Cahen Micha Eisenstorg Michel Hernalsteen Myriam Biot-Adler Nadine Vannerum Norbert Cige Patricia Teitelbaum Patrick G. Poty Philippe Schwarzenberger Raymonde Sanz Wagemans Régine Finkelsztein Robert Wajntraub Roger De Lathouwer Rolland Westreich Roseline Lewin Samuel Drai Samuel Fruchter Sara Brajbart-Zajtman Selma Venet Serge Rosenbaum Serge Rozen Sylvie Rosenfeldt Sylvie Lausberg Viviane Teitelbaum Yolande Schwarman Yves-Hiram Haesevoets Yves Kanarek Yves Moskovics Yvette Rauwers.

Article de la RTBF https://www.rtbf.be/info/medias/detail_le-rappeur-freeze-corleone-lache-par-son-label-a-cause-de-ses-clips-juges-antisemites?id=10587582

--------

Réponse de la RTBF suite au communiqué

"Bonjour Madame, Monsieur, Nous avons bien reçu votre communiqué de presse. Si notre réponse vous a paru condescendante, nous nous en excusons. Dans les deux articles repris derrière les liens ci-dessous, la RTBF n’a pas eu d’autre intention que d’informer le public de l’ouverture d’une enquête par le parquet de Paris à l’encontre des clips du rappeur Corleone pour provocation à la haine raciale et injures à caractère raciste. https://www.rtbf.be/.../detail_le-rappeur-freeze-corleone... https://www.rtbf.be/.../detail_france-la-justice-saisie... Freeze Corleone n’a jamais été diffusé sur les antennes de la RTBF. Cette décision s’inscrit dans nos valeurs et dans notre ligne éditoriale pour lesquelles aucune promotion n’est donnée à la discrimination, à l’incitation à la haine, au racisme, à l’antisémitisme, à l’inacceptable. Veuillez croire à l’assurance de notre sincère considération, Le service médiation"

-----

Collectif Belge Contre l’Antisémitisme actif sur FB
Contact : Jean-Marc Finn ([email protected])


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Jean-Marc Finn - 20/10/2020 - 16:26

    Remarque : depuis notre intervention (Collectif Belge Contre l'Antisémitisme), la RTBF a modifié l'article en ajoutant " Des propos racistes inacceptables ". Dont acte...

  • Par Alain Reisenfeld - 28/10/2020 - 13:37

    Il y a des précédents dans la subjectivité sur des évènements - ici et ailleurs - des choix terminologiques des médias, dont la RTBF. Au prudent "présumé coupable" d'un crime pas encore jugé, s'est calqué le "présumé terroriste", même s'il a commis un massacre de masse et a été arrêté ou "neutralisé" ! Une autre expression, dans le cas d'un assassinat commun ou d'un assassinat terroriste, c'est de parler de "X nombre de victimes, dont l'auteur des faits", victimes étant moins lourd à rapporter que morts mais stupide. Nous n'oublions pas les attentats "commis par des activistes palestiniens" : c'est la transcription littérale de l'anglais du terme même utilisé par les organisations palestiniennes du front du refus... Tout cela appartient à une lexicologie politiquement correcte qui colle à la peau de beaucoup, formés à partir des années 90', comme un préservatif gardé jour et nuit ! Le résultat, c'est cette langue de bois absurde (un principe de précaution journalistique) qui fait perdre du crédit aux médias main stream...