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Le monde du faire

>> Mise en ligne le 4/2/2010

Nous vivons actuellement une époque de volonté généralisée de responsabilisation des hommes. La pression exercée par les politiciens, les journalistes, les ONG, les politologues, les sociologues, les écrivains et les philosophes sur les Etats, les Régions, les Institutions et, in fine, sur chacun d’entre nous s’accroît de jour en jour : il faut sauver l’économie, sauver la finance, sauver l’emploi, sauver la multiculturalité, sauver la planète…
En bref, il nous est demandé de ne plus accepter de « subir »; le temps est arrivé de « faire ». En fait, il n’y a là « rien de nouveau sous le soleil » (v. Kohelet, l’Ecclésiaste,1,9)
Pour l’exégèse biblique rabbinique, la préoccupation de ne pas subir, de prendre les choses en mains, est l’un des fondements du judaïsme. La Bible le dit d’ailleurs dès le début, dans la conclusion du récit de la création. Le texte de Genèse 2,1-3 nous confronte au principe-même du Shabbat, qui est le repos hebdomadaire et qui est basé sur le « repos » de Dieu lui-même, texte qui est d’ailleurs récité lors du kiddoush (la bénédiction sur le vin) chaque Shabbat par l’ensemble des Juifs pratiquants dans le monde.
Ce texte se termine par le verset 3 : « Dieu bénit le 7e jour et le sanctifia, parce qu’en ce jour, Il se reposa de l’œuvre entière que Dieu avait créée “pour faire” » (en hébreu : la’assot).
Ce dernier mot qui, de prime abord, n’a aucun sens dans ce contexte, a évidemment suscité l’interrogation des commentateurs bibliques.

Pour le judaïsme, l’Homme n’a jamais le droit de « laisser faire le destin », de prétendre vouloir dégager sa responsabilité, d’affirmer son incapacité à changer les choses.,
Si la création est terminée, qu’y a-t-il encore à y faire en dehors du Shabbat ?
Sur le plan grammatical : quel est le sujet de ce verbe « faire » ? Parmi les tentatives de réponses rabbiniques, la plus intéressante me semble celle qui fait de l’Homme le sujet. Pour l’auteur de la Torah, Dieu a créé le monde pour « faire », c’est-à-dire un monde ébauché et non terminé, mais doté d’un formidable potentiel que l’Homme doit exploiter à bon escient pour mener le monde à la perfection. Cette vision des choses implique évidemment la notion de la responsabilité humaine, tant vis-à-vis de l’humanité entière, que vis-à-vis de la nature. Nos Sages appellent cet espace de responsabilité : olam ha’assya, le monde du faire.
Une polémique fameuse, qui opposa le célèbre Rabbi Akiva (2e siècle), l’un des Sages les plus importants du Talmud, au gouverneur romain Turnus Rufus, illustre cette notion (cf. Midrash de Tanhouma l’ancien, section Tazryia).
Turnus Rufus voulait faire interdire la circoncision. Elle était, disait-il, un outrage au créateur. « Prétendez-vous, disait-il à R. Akiva, que la créature faite par Dieu est imparfaite et que vous puissiez l’améliorer ? Si Dieu avait voulu que les hommes fussent circoncis, il les aurait fait naître circoncis ! ». Cette discussion se déroulait devant l’empereur Hadrien. Rabbi Akiva ne répondit rien. Il proposa simplement à l’empereur de choisir entre un épi de blé et un gâteau. L’empereur choisit évidemment le gâteau. R. Akiva fit alors observer que le blé était l’œuvre de Dieu, le gâteau celle de l’Homme, et que c’était l’œuvre de l’Homme que l’empereur avait préférée. Le blé est du domaine de la création divine, le gâteau est de celui du olam ha’assya, du monde du faire. Le créateur a laissé à l’Homme une marge créatrice par laquelle ce dernier parachève, en quelque sorte, le monde.
Cette vision dynamique du judaïsme s’oppose à celle de la prédestination. Pour le judaïsme, l’Homme n’a jamais le droit de « laisser faire le destin », de prétendre vouloir dégager sa responsabilité, d’affirmer son incapacité à changer les choses.
Chaque homme doit se sentir solidaire de l’ensemble de l’humanité, quoi qu’il arrive. En récitant le kiddoush à Shabbat, on l’affirme, souvent inconsciemment.
Apprenons à le faire consciemment.

Michel Laub

 

 
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