
Marchands juifs

Intérieur d'une synagogue

Un office à la synagogue
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Qui sont-ils les "Juifs de Boukhara"?
Ni ashkénazes, ni séfarades, ils sont proches physiquement
des Tadjik, dont ils partagent la vêture, en particulier le "dopy",
calotte carrée en blanc et noir. Ils ont survécu à plus
de vingt siècles de guerres, d'incessants pillages, de conquêtes,
de persécutions religieuses... Ils constituent une communauté à part,
qui a réussi à préserver sa religion, sa culture,
et son identité nationale dans un isolement quasi complet. Certains
font remonter leur présence dans la région à la
conquête du Royaume d'Israël par les Assyriens en 722 av.
J.-C., lesquels déportèrent une large partie de la population
d'Israël (les dix tribus perdues) vers Hador, supposée être
Boukhara. Mais cette thèse est controversée, et d'après
d'autres sources, les premiers Juifs n'arrivèrent en Asie centrale
qu'après la conquête par les Perses (vers 520 av. J.-C.).
Seule certitude : la présence attestée des Juifs au XIIIe
siècle, lorsqu'un mystique et magicien fanatique musulman les
menaça d'expulsion. Si la menace ne fut pas mise à exécution,
par contre, l'invasion mongole en 1270, avec à leur tête
Genghis Khan, et les guerres qui suivirent, les touchèrent durement.
L'avènement d'Amir Timur (Tamerlan) en 1370, considéré aujourd'hui
comme le héros national de l'Ouzbékistan, fut bénéfique
aux Juifs. Dans le but de reconstruire Samarqand et d'en faire sa nouvelle
capitale, le nouveau souverain enjoignit à quelques centaines
de familles juives de s'y établir. En compensation, il leur
alloua des terrains.
Fin du XVIe siècle, la conquête par les tribus nomades
ouzbek et l'établissement du Khanat de Boukhara, coïncidant
avec la disparition du rôle économique de la Route de
la Soie, furent des événements désastreux pour
les Juifs de Boukhara. Bien que considérés comme "al
dimma", le peuple protégé et, de fait, les institutions
représentatives conservèrent une part d'autonomie. De
nombreuses lois discriminatoires, connues comme "Termes d'Omar",
furent édictées et des restrictions furent imposées
aux Juifs : quartiers réservés, signe distinctif à arborer
sur les vêtements, taxes spéciales telle la "Jizia",
impôt sur le revenu et la "Kharaj", impôt foncier
- élevé au point de décourager les Juifs à posséder
la terre. Ici également, c'est vers le commerce qu'ils se tournèrent;
ils y excellèrent au point de dominer pratiquement tout le commerce
et l'économie de l'Emirat de Boukhara.
La présence constante d'un fanatisme religieux musulman poussa
certains Juifs à se convertir, et Boukhara connu également
ses "Marranes" -appelés ici "Chala"-, qui
continuèrent à exercer leur judaïsme en secret.
La situation se dégrada au point que l'existence même
de la communauté fut menacée. Ainsi, un Juif séfarade,
originaire du Maroc, Yosef ben Moses Mamon, qui visita Boukhara vers
1800, fut frappé par la misère religieuse et culturelle
de cette lointaine communauté. Il décida de s'y fixer,
ouvrit des écoles et fit venir de l'étranger des livres
de prière. Devenu le leader spirituel des Juifs de Boukhara,
il les persuada d'abandonner certains rites d'origine zoroastrienne
et prêcha le retour vers la Terre Sainte. Une croissance naturelle
et la venue de Juifs d'autres pays de la région (Afghanistan,
Iran, Turquie, Palestine et même Yémen) firent croître
la population juive de la ville.
Avec l'arrivée des Russes en 1868 et la transformation du Khanat
de Boukhara en protectorat du tsar, la situation évolua positivement
: les lois restrictives furent peu à peu levées, et une
nouvelle classe de capitalistes naquit, se développa et
s'enrichit.
Parmi ces "nouveaux riches", un banquier juif, Moshe Mullokandov,
fut nommé représentant et trésorier de l'empereur
Alexandre II à Samarqand. D'autres se lancèrent dans
la propriété foncière, la création d'usines
et le commerce international, avec l'ouverture de filiales et succursales
dans de nombreuses villes de Russie et d'Europe occidentale. Un bon
tiers des Juifs de Boukhara était des commerçants, mais
on y trouvait également des ouvriers, des teinturiers de soie
et des artisans.
Vers la "Terre promise" : New
York
L'entrée de l'Armée Rouge en septembre 1920, et la prise
de la ville par le général soviétique Frunze,
signifia pour les Juifs une égalité de droits avec le
reste de la population, mais également le début des persécutions
religieuses, notamment la fermeture des écoles juives. Aujourd'hui,
il ne reste à Boukhara qu'une école juive, fréquentée
par la quasi-totalité des enfants juifs. A l'extérieur,
une inscription en hébreu ("Beth Sefer"); à l'intérieur,
des photos et des cartes d'Israël.
Lova (Levy), jeune Juif de Boukhara, a 25 ans, et comme son père
avant lui, il est le responsable de la cantine strictement casher de
l'école. Moderne, tout en étant traditionaliste, parlant
couramment l'anglais, il se sent bien chez lui. Contrairement à nombre
de ses coreligionnaires, il ne pense pas à émigrer : Nous
sommes ici depuis des générations, ma famille est ici,
et si beaucoup sont partis, moi je reste, pour assurer la casherout
de la cantine
Au XIXe siècle, lorsque les Juifs de Boukhara commencèrent à émigrer,
c'est en Palestine qu'ils s'établirent, entre autres à Jérusalem,
Jaffa, Safed et Tibériade. Depuis l'éclatement de l'URSS
et l'ouverture des frontières, c'est plutôt vers la nouvelle "Terre
Promise" que leurs regards sont tournés, les Etats-Unis,
principalement New York, où réside une importante communauté originaire
de Boukhara (ils y éditent d'ailleurs un journal, le Bukharan
Jewish World).
Et quid de l'antisémitisme? Lova reconnaît qu'il existe,
certes. Pourquoi d'ailleurs n'y aurait-il pas d'antisémites à Boukhara?
Mais Islam Karimov, l'actuel président ouzbek, auquel on peut
reprocher un penchant pour le culte de la personnalité, ne saurait être
taxé d'antijudaïsme, au contraire. Il fait plutôt
figure de philosémite dans un pays, qui sans être "islamiste",
compte néanmoins une grande majorité de musulmans. Des
relations diplomatiques entre l'Ouzbékistan et Israël existent,
et Uzbekistan Airways assure une liaison aérienne hebdomadaire
entre Tashkent et Tel-Aviv.
Alors quel avenir pour les Juifs de Boukhara? Vraisemblablement, il
sera lié à l'évolution économique et politique
du pays, et quand Karimov cédera le pouvoir, l'éternelle
question : Est-ce bon pour les Juifs? se posera également
pour les Juifs de Boukhara.
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