
Owen Griffiths, devant le cimetière
|
Dans le Regards de Yom Haatsmaout de l'an
passé (n°472, pp.26-27), j'avais évoqué L'île
Maurice, un lieu de mémoire juive. Pour rappel,
en quatre lignes : en décembre 1940, quelque 1.500
Juifs, arrivés comme immigrants illégaux, au
Port de Haïfa, furent déportés à l'île
Maurice, en ce temps-là colonie britannique. Dans
une parcelle du Saint-Martin Cemetery sont pieusement alignées
les tombes de 127 détenus juifs y reposent en paix.
En mai de cette année, l'occasion m'a été offerte
de visiter ce cimetière, seul site juif de cette île qui
regorge par ailleurs de temples hindous, d'églises catholiques,
de temples protestants, de mosquées et de pagodes chinoises.
Grâce à Monsieur Owen Griffiths, expatrié juif
d'Australie, ayant épousé une Mauricienne, homme d'affaires
dynamique et scientifique inspiré, créateur d'un parc
naturel où vivent en liberté surveillée une centaine
de très grandes tortues dans une savane reconstituée
comme celle qu'aurait pu apercevoir Darwin lors de son voyage à Maurice,
j'ai pu visiter ce cimetière juif. Vers lequel il ne manque
jamais, malgré ses multiples occupations, de piloter tout visiteur
de marque ou simple curieux, juif ou non juif.
Car autant l'histoire de cette déportation est unique, autant
elle ne se raconte et ne s'appréhende qu'à partir de "la
visite du cimetière juif". Non seulement de nombreux anciens
détenus, venant d'Israël, d'Afrique du Sud ou encore d'ailleurs,
viennent régulièrement en groupe s'y retrouver et s'y
recueillir, mais encore, ce cimetière cimente aujourd'hui plus
que jamais les liens entre Maurice et Israël. Déjà deux
ans avant l'indépendance de l'île, en 1966 donc, fut créée
une Amicale Maurice-Israël (A.M.I.) dont aujourd'hui les 125 membres
cotisants appartiennent à toutes les communautés ethnico-religieuses
de l'île : hindoue, chrétienne, musulmane, chinoise. Un
magazine annuel (Mauritius Shalom Magazine) recense tous les
contacts amicaux, commerciaux, culturels et réceptions diverses
de l'année, en textes et en photos. A quoi s'ajoutent en français
ou en anglais, quelques articles, parfois inattendus mais de très
bon niveau (Les bienfaits de la Mer Morte, Political zionism, Israël
rescue team saved lives after Nairobi blast
).
Quant au Juifs vivant dans l'île, ils ne seraient d'après
M. O. Griffiths, qu'une trentaine, tous des expatriés, ayant
pour la plupart épousé des femmes non juives. Ce sont
en majorité des hommes d'affaires. Et, quoique pour la plupart "laïques" -les
quelques Juifs religieux ayant l'habitude de quitter l'île pour
les fêtes juives- ils n'en célèbrent pas moins
Pessah, Rosh Hashana et Yom Kippour, en famille ou en groupes d'amitié.
Ils suivent aussi de près l'actualité mouvementée
d'Israël et les efforts de paix dont ils espèrent, comme
nous tous, qu'ils finiront par aboutir.
Paradis touristique, lieu de mémoire
juive, Amicale Maurice-Israël
Le tour est loin d'être fait car Maurice-Mauritius est singulier à plus
d'un titre. Etat démocratique, en quoi il est exceptionnel dans
la région, modèle de tolérance religieuse, Etat
qui cultive presque "à la belge" un art du compromis
consensuel, et où, encore mieux qu'aux Etats-Unis, la vie d'un
chacun n'est nullement "nationale" mais "communautaire" :
Indo-mauricien, Franco-mauricien, Afro-mauricien. Tout le monde ou
presque y est bilingue si pas trilingue et parle aussi le créole.
Le paradoxe est que les Afro-Mauriciens arlant créole ne pouvant
se rattacher à une culture "lettrée" antérieure à leur
arrivée dans l'île en qualité, si l'on peut dire,
d'esclaves, sont au fond de par leur "créolité" plus
mauriciens qu'africains, ce qui ne leur est pas compté comme
un trait d'excellence "communautaire" ou "nationale",
mais plutôt comme un manque dont il n'est pas lieu de se vanter.
Si un jour, multiculturalisme et compromis consensuels devraient connaître
des turbulences, c'est bien de ce côté africain-là qu'elles
naîtraient ou pourraient s'amplifier. Certes, le tourisme en
expansion ou de nouveaux progrès économiques dont les
Afro-mauriciens seraient d'avantage bénéficiaires pourraient, à tout
le moins, colmater les brèches de l'inégalité sociale,
mais ils ne suffiraient pas à égaliser et à embellir
une coexistence inter-ethnique qui elle aussi se doit d'être
plus ouverte. La véritable démocratie est toujours à ce
prix. La culture aussi.
|