
Dans les rues...

...le cortège...

Philippe Séguin © M.
AZ.
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Une heure auparavant, l'image que
renvoyaient les pèlerins massés dans
un préau situé en face de la synagogue
(sorte de cour intérieure qui fait office de
lieu de rassemblement et qui comporte également
son restaurant, son café, ainsi que ses chambres
d'hôtes), était une image de liesse. Sur
une petite scène en bois, trois musiciens donnent
le ton, et voici les pèlerins entraînés
par des rythmes endiablés. Ils accompagnent
les airs de leur enfance en tapant des pieds, en battant
des mains, en poussant ces fameux cris inimitables
caractéristiques des réjouissances juives
sépharades.
Difficile d'imaginer qu'il y a quelques semaines, 18 personnes
trouvèrent la mort à 100 mètres de là.
En témoigne, pour les habitués du pèlerinage
de la Ghriba, le nombre presque dérisoire de pèlerins
présents cette année. René Trabelsi, directeur
d'une agence de voyage française spécialisée
dans le pèlerinage, et fils du grand Rabbin de la Ghriba,
le sait mieux que quiconque : Nous avons eu des centaines
d'annulations de vols. Bien sûr, les gens ont peur
Son
portable se met à sonner, une demande émanant de
son agence, les affaires doivent bien reprendre leur cours.
Les chants terminés, dans un coin, comme par magie, la
Menorah prend vie. Déposée sur une planche à roulettes
que les pèlerins exhiberont fièrement dans le village,
elle est décorée de jasmin, de thym et autres fleurs
et plantes aromatiques. Cette tradition remonte à la nuit
des temps ; elle est célébrée peu de temps
après Pessah, à l'approche de Lag Ba'Omer. Si l'ancienneté de
la coutume a charrié son lot de rajouts fétichistes,
en y perdant peut-être en pureté, elle y gagne certainement
en folklore. La ferveur que témoignent les pèlerins à la
Menorah revêt d'ailleurs des allures d'adoration païenne,
un mélange de pratiques religieuses et de superstitions.
Avant que ne débute la procession, un petit incident survient
lorsqu'une femme tâche de se faire une place sur la planche
au côté de la Menorah. Le rabbin le lui interdit;
les autres pèlerins s'en mêlent, certains l'encourageant,
d'autres lui jetant des mauvais sorts. Cela fait vingt-cinq
ans que je viens ici!, s'exclame-t-elle indignée, on
ne nous l'avait jamais interdit! Finalement, elle obtiendra "ses" 200
mètres jusqu'au seuil de la cour. Les distances parcourues
par les pèlerins sont "vendues" aux enchères.
Pour quelques centaines de dinars, l'heureux donateur pourra
tirer ou escorter la Menorah jusqu'à la prochaine étape.
Les dons sont intégralement reversés au comité de
gérance de la Ghriba. Autant dire que les recettes seront
bien maigres cette année. Dans les rues, et ce malgré les
cris de joie, une peur palpable s'installe. Et si, et si
?
La procession avance sous l'il apathique des riverains
musulmans. Questionnés sur la signification de ce cortège,
d'aucuns détournent les yeux, d'autres font mine de ne
pas comprendre. La sécurité a été renforcée
et elle en devient presque étouffante. Partout, des unités
de police spéciales (des agents plus ou moins secrets)
sont repérés sur les toits. Le tour du village
durera un peu moins d'une heure, sans heurt, et au soulagement
de tous.
A la tombée de la nuit est organisée une conférence
de presse à laquelle assisteront toutes les personnalités
présentes lors du pèlerinage, ainsi que les nombreuses
délégations de journalistes dépêchées
du monde entier. L'entrée du ministre du Tourisme est
particulièrement remarquée. Les questions sur l'attentat
ou le bon déroulement du pèlerinage sont bien vite
réglées, c'est un Ministre en sueur qui devra s'atteler
aux interrogations sur le processus de paix au Proche-Orient,
au rôle de la Tunisie dans celui-ci.
Une journaliste s'efforce en vain de recueillir une déclaration
sur la fermeture du bureau de liaison israélien à Tunis
depuis le début de la seconde intifada. Le Ministre réaffirme
le droit du peuple palestinien à l'autodétermination
et pour le reste, il demande aux journalistes de se référer
aux déclarations de Yasser Arafat. Un journaliste anglais
se lance dans la formulation d'une question. On en retient le
mot "kamikaze", compréhensible par tous. Prétextant
des lacunes quant à sa connaissance de la langue, le Ministre
balaie la question d'un revers de la main. Il ne condamnera donc
pas expressément les attentats-suicides perpétrés
contre des civils israéliens
Analyse
Le 11 avril dernier, la synagogue
de la Ghriba, installée sur l'île de Djerba
et considérée comme l'une des plus vieilles
au monde, fut la cible d'un terrible attentat. Malgré les
considérables efforts déployés
par les autorités tunisiennes pour camoufler
cette action terroriste, la vérité est
aujourd'hui reconnue.L'attentat, vraisemblablement
commandité par l'organisation terroriste islamiste
de Oussama Ben Laden, avait deux objectifs clés
: un, toucher une cible juive; deux, s'attaquer à la
richesse première de la Tunisie : le tourisme.
En un coup, deux objectifs furent atteints par les
terroristes : ce haut-lieu du judaïsme séfarade
fut gravement endommagé et une dizaine de touristes
(allemands) furent fauchés. Ce fait d'actualité a
fait le tour du monde et est un très mauvais
coup porté au tourisme.Le but de cet attentat
avait aussi pour objet de créer des tensions
artificielles entre la communauté juive tunisienne
constituée d'environ 2.000 personnes (contre
120.000 avant la Seconde Guerre mondiale) et le reste
de la population.Les Juifs de Tunisie expriment une
allégeance répétée pour
le pouvoir en place. Impossible d'échapper aux
nombreux portraits de l'omnipotent président
Zine El Abidine Ben Ali. Et lors de la procession dans
les rues de Hara Kébira, les pèlerins
juifs scandaient à tue-tête : Ben Ali,
Ben Ali...La Tunisie est le "pays proche",
comme nous dit le célèbre slogan de publicité.
Mais un voyage organisé en Tunisie peut aussi
rappeler les aventures de Tintin chez les Picaros...Car
la Tunisie, c'est aussi un régime qui ne tolère
qu'un seul discours, qu'une seule voix : celle de son
président et de ses disciples.L'opposition politique
y est bien contrôlée. Les dissidents sont
intimidés, pourchassés et souvent arrêtés.
Les procès politiques se font à l'ombre
des plages tunisiennes. Pour s'en convaincre, il suffit
d'ouvrir une nouvelle fois le rapport annuel d'Amnesty
International. Ou d'entendre le récit de Simone
Susskind de retour d'une audience du procès
intenté à trois leaders communistes sortis
de la clandestinité.La Tunisie, le pays proche,
oui, mais...
Extraits
Alexandre Arcady, réalisateur : Même si je
ne suis pas tunisien, mais algérien, j'ai pensé que
c'était important d'être là, suite à l'attentat.
Jozef Cattan, natif de l'île résidant à Paris
: Nous sommes venus soutenir notre président
(Ben-Ali) ainsi que nos concitoyens. Nous voulons
montrer aux terroristes que nous n'avons pas peur.
L'ancien homme fort du RPR, Philippe Séguin, né à Tunis,
a quant à lui rappelé son attachement à son
pays natal et a appelé à la tolérance et
la compréhension entre les peuples. Il a également
fermement condamné l'attentat dans un discours prononcé au
cur de la Ghriba.
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