
Anita Weinstein, directrice de l'AMIA |
Dernier tango à Buenos Aires
La crise économique qui secoue l’Argentine depuis 2001
(une dette extérieure qui a bondi à 132 milliard de dollars,
un taux de chômage de 20 % et 14 millions de personnes vivant
en dessous du seuil de pauvreté sur 37 millions d’habitants2)
a évidement des répercussions aux niveaux social et religieux.
Le
manque de liquidités a contraint de nombreuses familles à renoncer à ces
petits extras qui leur permettaient de célébrer les fêtes
juives, de commémorer les événements marquants
d’une vie dans la tradition. Nourriture casher ou de fête,
abonnements aux clubs sportifs, aux mouvements de jeunesse passent
désormais au second plan, après les dépenses quotidiennes
qui assurent aux membres de la communauté un toit et de quoi
subsister.
Les classes moyennes sont paupérisées et certaines familles
juives ont été obligées d’aller vivre dans
des bidonvilles. Ici, il n’y a pas de place pour les vieux mythes
antisémites sur la situation économique enviable des
Juifs. Mais l’entraide n’est jamais loin. Depuis deux ans,
la synagogue de l’Avenida Libertad, la plus ancienne d’Argentine,
accueille des familles entières pour le repas du Shabbat. Suite à la
crise, nous nous sommes organisés quasi spontanément
pour accueillir des familles qui sans nous ne pourraient plus fêter
Shabbat, explique Ruth Feinsilber, bénévole auprès
de l’organisation El Comedor (la salle à manger). Chaque
semaine, nous lançons des invitations formelles pour que les
gens sentent qu’ils sont conviés à une célébration,
en minimisant le côté charitable de la soirée,
qui gêne certains. L’AMIA, dont le bâtiment reconstruit
abrite des services d’aide à l’emploi et à l’éducation,
propose quant à elle une aide sous forme de bons de nourriture
et de médicaments. On assiste également à un formidable
phénomène de solidarité, note la directrice Anita
Weinstein. Ceux qui ne sont pas dans le besoin font don de leur temps
en travaillant bénévolement pour l’association.
Plus que n’importe où dans le monde, les communautés
juives d’Argentine, cimentées par l’entraide, prennent
au pied de la lettre la notion de tsedaka.
L’immigration est la seule alternative. Les Argentins non juifs
font usage de leur propre loi du retour en regagnant les pays d’origine
de leurs parents, l’Espagne et l’Italie pour la plupart
d’entre eux. La communauté juive s’est naturellement
tournée vers Israël, préférant immigrer vers
un Moyen-Orient déchiré par la guerre plutôt que
de rester embourbée dans le chaos économique du pays.
L’an dernier, 6.500 Argentins firent le pas, motivés entre
autres par la promesse du gouvernement israélien d’une
aide à l’installation de 40.000 shekels par famille et
de prêts hypothécaires avantageux.
Ann-Eve Fillenbaum,
Buenos Aires
1. Issue de la société civile,
suite à la fin de la dictature en 1983, l’association
des Mères de la Place de Mai est aujourd’hui
considérée comme un groupe de pression politique
qui rassemble mères, sœurs, femmes et filles
de disparus. Ces derniers, opposants politiques à la
dictature en place ou tout simplement étudiants,
travailleurs et même artistes de gauche ont été enlevés,
torturés et tués. Les corps de la plupart
d’entre eux n’ont jamais été retrouvés.
Les Mères militent pacifiquement pour le droit de
savoir, en manifestant chaque jeudi face à la Casa
Rosada, siège principal du gouvernement.
2. cf. Le magazine Manière de voir du Monde diplomatique n°69
juin-juillet 2003 propose des dossiers complets sur la situation politique, économique
et sociale en Amérique latine, dont deux sur l’Argentine.
L’antisémitisme d’Etat en Argentine.
Perón, Videla, Menem
La montée au pouvoir de Juan Perón en 1946 inquiéta
la communauté juive en raison de sa sympathie envers les nazis
et de ses penchants fascistes. Perón mit fin à l’immigration
juive vers l’Argentine et accueillit des centaines d’anciens
criminels nazis. D’un autre côté, il instaura des
relations diplomatiques avec Israël en 1949. Il fut renversé en
1955, après quoi une vague d’antisémitisme déferla
sur le pays.
Le général Jorge Videla, dont la dictature fut instaurée
en 1976, s’est toujours défendu d’avoir exercé une
répression particulière envers les Juifs. Le ministre
de l’Intérieur de l’époque déclara à ce
sujet en 1981 qu’il eut été impossible de contrôler
tous son «personnel» (faisant référence aux
commandos de la mort). Pourtant, la Commission nationale des personnes
disparues (la Conadep) relate, dans un rapport très complet
daté de 1984, que de nombreux membres des forces de police ont été entendus
se réclamer des écrits d’Adolf Hitler et d’autres
dirigeants nazis ou fascistes. L’adoption de cette idéologie
a conduit à un traitement encore plus cruel envers les opposants
d’origine juive. Des témoignages d’anciens détenus
font état de traitements humiliants en relation avec leur religion.
Lors de séances de torture, certains bourreaux firent crier «Heil
Hitler» aux victimes et des swastikas furent peintes sur leurs
corps avant de les rouer de coups.
Carlos Menem fut élu président en 1989. Ses origines
arabes et son admiration pour Perón firent à nouveau
craindre le pire à la communauté juive. Menem y répondit
en intégrant de nombreux Juifs à son équipe gouvernementale.
Il se rendit maintes fois en Israël et joua même un rôle
de médiateur dans le conflit israélo-palestinien. Menem
ordonna aussi la mise à jour de dossiers faisant état
du rôle de l’Argentine dans l’accueil d’anciens
dirigeants nazis. Par contre, les deux attentats perpétrés
contre la communauté juive, commis sous son mandat, ne furent
jamais élucidés. Si les rumeurs l’ont souvent directement
mis en cause, suggérant qu’il aurait fourni du matériel
aux terroristes, il ne fut jamais inculpé, faute de preuves.
La vérité se situerait plutôt à mi-chemin,
le plaçant dans la position tout aussi peu envieuse de praticien
zélé de la politique de l’autruche, du «je
ne savais pas».
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