L'interview

Georges Bensoussan : "L'enseignement de la Shoah ne protège pas de l'antisémitisme"

Mardi 6 septembre 2016 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°846

Dans Histoire confisquée de la destruction des Juifs d’Europe (éd. PUF) qu’il vient de publier, l’historien français Georges Bensoussan analyse sans complaisance comment l’histoire de la Shoah a été détournée par une religion de la mémoire incapable de penser cette césure anthropologique et attisant davantage la haine antisémite. Il abordera cette problématique lors d’une conférence qu’il donnera au CCLJ le jeudi 13 octobre 2016 à 20h.

 
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    Comment expliquez-vous que la centralité de la Shoah n’a pas suscité une réflexion politique permettant de comprendre en quoi cette tragédie est une césure anthropologique ?

    Georges Bensoussan Les réflexions politiques suscitées par la Shoah n’ont jamais touché un large public, lequel est surtout happé par l’émotion. Et c’est l’émotion qui, conjuguée au passage de relais des générations, permet d’aller du silence à l’hypermnésie. Percevoir la césure anthropologique de la Shoah nécessite des outils intellectuels spécifiques qui permettent d’aller au-delà de l’indignation et de la compassion. L’effet pervers de la centralité culturelle de la Shoah, c’est de nourrir une « religion de la mémoire » qui entrave la réflexion politique.

    Cette religion mémorielle se fixe sur la Shoah qui a la particularité de présenter une double dimension : singulière et universelle. Est-ce une contradiction ?

    GB Cette double dimension n’a rien de contradictoire, mais il faut reconnaître qu’elle ne facilite pas sa compréhension. La Shoah touche un groupe particulier : les Juifs. Mais ce crime, particulier, a aussi une dimension universelle, l’assassin ayant décidé qui doit ou ne doit pas habiter la planète, voulant modifier le visage de l’humanité. Les motifs du crime ne sont ni politiques, ni territoriaux, ni économiques, ni même religieux. Pour l’Allemagne nazie, héritière sur ce point d’une très ancienne démonologie, les Juifs constituent le mal sur terre. Sans rédemption possible, ils doivent être éliminés, et à ce crime on ne trouvera aucune motivation rationnelle. La notion de personne humaine a été balayée par la Shoah, la destruction d’êtres humains comme de l’ordure qu’on élimine constitue la transgression majeure. Ce crime biologique a été précédé par l’Aktion T4 (campagne systématique d’élimination des handicapés physiques et mentaux menée par l’Allemagne nazie entre 1940 et 1941), qui relève de la même matrice intellectuelle. Ce n’est pas seulement le peuple juif qui a été brisé. Avec la désacralisation radicale de la notion
    de personne humaine, on touche à la dimension universelle de la Shoah.

    Cette double dimension est-elle difficile à saisir ?

    GB Oui. Soit on met exclusivement l’accent sur la dimension juive de la Shoah et l’on refuse tout comparatisme. C’est le cas d’un certain nombre de Juifs qui se sentent offusqués que l’on puisse comparer la Shoah à d’autres crimes. Soit l’on ne voit que la dimension universelle de la Shoah, sans entendre que les Juifs, et eux seuls, ne furent tués que pour « crime de naissance » (l’expression est d’André Frossard). Il faut faire tenir ensemble les dimensions singulière et universelle de la Shoah.

    La mémoire et l’enseignement de la Shoah ont tendance à essentialiser les Juifs en victimes. Pourquoi estimez-vous que cette essentialisation victimaire exacerbe l’antisémitisme ?

    GB En réduisant le signe juif à l’histoire de la Shoah, on essentialise le Juif en victime, et, ce faisant, on justifie la persécution à venir. Le Juif n’existe plus que pour avoir été. Cette vision victimaire est d’autant plus perverse qu’elle s’accompagne souvent d’une conception occidentale du signe juif, dans lequel beaucoup veulent voir un symbole d’universel. C’est la thèse développée par Alain Badiou, qui n’admet l’existence du Juif que comme porteur du signe diasporique et universel. C’est là la reprise subliminale de la disparition du signe juif depuis Paul et la naissance de l’Eglise. Cette vision nourrit à la fois une compassion sans limite pour les Juifs morts (les victimes de la Shoah) et une incompréhension quasi totale pour le signe juif vivant aujourd’hui. Elle induit l’idée que les seuls Juifs à défendre sont les Juifs victimes, tandis que ceux qui portent haut le signe juif vivant d’aujourd’hui, religieux ou sionistes, apparaissent comme des gêneurs, sinon même des traitres à ce que les tenants de cette vision nomment, non sans emphase, le « message du judaïsme ».

    Est-ce cette manière que l’on glisse vers un antisionisme obsessionnel ?

    GB Avec la place centrale qu’il a prise dans l’histoire européenne, l’enseignement de la Shoah a théoriquement invalidé l’antisémitisme : comment être antisémite après Auschwitz ?  La trivialisation de la Shoah va aider à lever ce verrou, si l’on parvient à « prouver » que les Juifs d’aujourd’hui commettent à leur tour les exactions que les nazis perpétraient jadis contre eux. Bref, qu’ils se sont nazifiés, en levant du coup, pour l’Occident, une culpabilité trop lourde à vivre.  De là la nécessité de forger la rengaine vide de réalité (mais pleine de sens) des « crimes de l’Etat d’Israël », une rengaine qui vient déposséder la « victime ancienne » de son auréole de martyr. Les vraies victimes sont désormais les héritières d’un tiers-monde héroïsé, les immigrés et les réfugiés de toute nature, les Palestiniens en tête, victimes principales d’un Etat raciste voué à disparaître. Version triviale, cela donne sur le pavé des rues le slogan : « Gaza/Shoah ».

    On peut donc être paradoxalement très sensible à la Shoah en étant très antisémite à la fois ?

    GB Cet archétype antiraciste manifeste souvent une réelle empathie pour la Shoah, tout en se montrant impitoyable pour l’Etat d’Israël dont il exige un code éthique qui n’est réclamé à personne d’autre sur la terre. Cela n’a évidemment rien à voir avec du négationnisme, une secte qui continuera d’exister tout comme une maladie chronique avec laquelle il faut apprendre à vivre. L’antisioniste, lui, ne nie pas la réalité de la Shoah, il l’instrumentalise. Il déifie le Juif mort pour mieux condamner le signe juif vivant au nom de la tragédie passée. En postulant que tout nationalisme, et a fortiori le nationalisme juif, trahit la mémoire des victimes du génocide.

    Comment expliquer alors cette tendance à croire que l’enseignement de la Shoah soit le meilleur vaccin démocratique contre l’antisémitisme ?

    GB En France et en Belgique où la Shoah est bien enseignée, l’antisémitisme n’en a pas moins connu une augmentation considérable. Rappelons qu’en France, il a tué douze Juifs assassinés en tant que tels. Cet enseignement a fini par alimenter la concurrence des mémoires à partir de l’idée-socle du « Juif accapareur » des médias, de la finance et du commerce. Cela, on le savait. Ce qui est plus nouveau, c’est leur « prétention au monopole de la souffrance ». Or, la concurrence mémorielle est le propre des sociétés multiculturelles, où la reconnaissance sociale passe par la reconnaissance de la souffrance passée. Et, en la matière, qu’on le veuille ou non, et même si cela déplait, irrite voire met en colère, Treblinka marque l’acmé des violences du siècle et de la destruction de la figure de l’homme. La jalousie mémorielle suscitée par cette épouvante va renforcer la jalousie sociale envers une minorité juive qui est souvent, socialement, mieux placée que le reste de la population. Le culte mémoriel de la Shoah fait ainsi converger concurrence sociale et concurrence mémorielle pour nourrir de concert un puissant ressentiment antijuif. Il est naïf de croire que l’enseignement de la Shoah agirait comme le vaccin démocratique contre l’antisémitisme. Or, loin de prendre la mesure du phénomène, les élites juives françaises continuent de raisonner à partir des schémas obsolètes des années 60-70, lesquels correspondent à un autre type d’antisémitisme. L’hypermnésie de la Shoah ne protège donc pas les Juifs de l’antisémitisme. Et l’idée selon laquelle on peut amadouer la violence constitue l’une des pires défaites d’une partie des élites juives de la Diaspora.

    Pourquoi les Juifs ont-ils continué de jouer le jeu de la religion mémorielle alors qu’elle suscite tant de problèmes ?

    GB Il faut tenir compte de cette constante caractéristique d’une bonne part de l’attitude juive diasporique : l’angoisse de ne pas être aimé. Au moindre signe d’acceptation de la part du monde non juif, les Juifs se précipitent sans considérer que l’adhésion peut être à double tranchant. C’est ainsi que dans les sociétés européennes, la centralité de la Shoah a été perçue par beaucoup de Juifs comme le signe enfin arrivé d’une acceptation, voire d’une marque d’amour des non-Juifs. Sans comprendre que cet « amour » porte en lui les germes du ressentiment, voire de la haine. Pourquoi ? Parce qu’on ne peut pas vivre sans fin avec au cœur la culpabilité d’être les descendants des assassins. Pour s’en débarrasser, on retourne la violence symbolique contre les victimes. C’est ce que Jean-Jacques Rousseau exprimait en 1762 dans sa lettre adressée à l’archevêque de Paris, Monseigneur de Beaumont : « Le monde est plein de gens qui me haïssent à cause du mal qu’ils m’ont fait ». Des mots qui disent l’une des facettes de l’antisémitisme d’aujourd’hui, quand le rejet des Juifs est porté par des gens qui, dans le même temps, peuvent être des dévots du « devoir de mémoire ». 

    Propos recueillis par Nicolas Zomersztajn

    Infos et réservations 02/543.01.01 ou [email protected]

    Historien français, Georges Bensoussan est rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah. Dans ses nombreux travaux consacrés à l’antisémitisme, à la Shoah et au sionisme, il pose le problème de l’articulation entre histoire et mémoire. Il a notamment publié en 1998 Auschwitz en héritage? D’un bon usage de la mémoire, Paris (éd. Mille et Une Nuits), Une histoire intellectuelle et politique du sionisme (1860-1940) (éd. Fayard) en 2002, Europe, une passion génocidaire. Essai d’histoire culturelle (éd. Mille et Une Nuits, 2006), Un nom impérissable. Israël, le sionisme et la destruction des Juifs d’Europe (éd. Seuil) en 2008 et Juifs en pays arabes : le grand déracinement 1850-1975 (éd. Tallandier) en 2012. 

     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par ARABDIOU HAKIM - 8/10/2016 - 18:15

      M. Bensoussan, je trouve ses propos INDECENTS pour votre instrumentalisation de la SHOAH au service d'Israël, pour vos dénigrements envers les forces de paix et les Juifs humanistes. Vous figurez parmi les sionistes extrémistes qui creusent chaque jour la tombe d'Israël. Pour notre part, nous lutterons malgré vous et contre votre extrémisme pour que la justice soit donnée aux Palestiniens et la paix pour les Israéliens.