Regards croisés

La mécanique des discours complotistes

Mardi 3 mai 2016 par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°840

Les discours complotistes connaissent depuis plusieurs années un succès considérable et inquiétant auprès d’un public dépassant largement celui des groupuscules complotistes. Emmanuelle Danblon, professeur de rhétorique, et Rudy Reichstadt, politologue spécialiste du complotisme, confrontent leurs points de vue sur ce phénomène et la manière de le combattre.

 

Lorsqu’on parle de complotisme, le terme théorie est-il approprié ?

Rudy Reichstadt L’expression de « théorie du complot » est contestée et contestable, ne serait-ce que parce qu’on n’est pas face à un propos qui présente les caractéristiques d’une « théorie » au sens scientifique du terme. Mais nous devons composer avec les mots dont nous disposons. Le complotisme peut se définir comme l’attitude consistant à attribuer abusivement l’origine d’un événement, d’un fait ou d’un phénomène à l’action concertée d’un petit groupe d’individus agissant secrètement et le plus souvent au détriment de l’intérêt général.

Emmanuelle Danblon Le terme de théorie est effectivement trompeur parce qu’on laisse croire qu’il s’agit de théorie scientifique. Or, nous disposons de critères pour considérer qu’il ne s’agit en aucun cas de théorie scientifique. Contrairement à cette dernière, le discours complotiste est une machine à s’immuniser contre la critique. A chaque fois qu’on essaie d’apporter un contre-argument ou de le réfuter, on perdra du terrain, car dans le chef du complotiste, cela signifie nécessairement qu’on appartient au grand complot.

Le débat avec un complotiste est donc impossible ?

E.D. Tout à fait. Et paradoxalement, le complotiste adopte toujours la posture de l’hyper débatteur. Mais le débat est vicié, car il renverse toujours la charge de la preuve en imposant celle-ci à son adversaire. Ce n’est jamais à lui à prouver ce qu’il avance. Il se présente comme une machine à argumenter et à débattre, mais il impose un cadre de débat impossible.

Un autre élément essentiel de la posture complotiste est le doute. Pourtant le doute est inhérent à l’approche scientifique ?

E.D. C’est vrai. Dans la culture des Lumières et du rationalisme, le doute est valorisé parce qu’il est considéré comme une garantie contre le dogmatisme. Toutefois, derrière le doute, il y a aussi la suspicion et la défiance envers des élites, une autorité ou un système, tous accusés d’avoir trahi. Ce qui passe donc pour un doute cartésien relève en réalité de la psychologie, ce que la rhétorique peut expliquer par la défiance. Cette dernière caractérise tous les discours complotistes. Mais il faut aussi mentionner la paranoïa qui doit être mise sur le compte du besoin de donner un sens global aux événements complexes auxquels nous sommes confrontés. Pour le complotiste, il s’agit de mettre en récit les événements d’une manière confirmant sa vision du monde. Et cela produit chez lui de la paranoïa, car il se demande chaque fois à qui profite le crime et il recherche aussi ce qu’il considère comme des causes cachées.

R.R. Le doute méthodique n’est pas en cause. Ce qui l’est, c’est le doute dogmatique des complotistes. Contrairement à une idée reçue, ils ne doutent pas de tout. Leur doute est très sélectif. D’un côté, ils se montrent hyper critiques envers les éléments qui contrarient ce qu’ils stigmatisent comme étant la « version officielle » et, de l’autre, ils font preuve d’une crédulité déconcertante envers les éléments confortant la thèse du complot. Il ne faut pas être dupe des postures rhétoriques qu’ils adoptent à la seule fin de faire passer leurs messages.

Pour le complotiste, rien ne relève du hasard. Les causes de tout phénomène sont-elles pour lui inévitablement politiques ?

E.D. Que tout soit politique ou idéologique n’est pas propre au complotiste. On le retrouve dans certaines visions politiques du monde. Nous avons tous besoin de donner des raisons plutôt que des causes, parce que cela donne du sens dans une situation de crise. Et paradoxalement, les causes cachées sont rassurantes parce qu’elles apparaissent comme limpides et claires. C’est le fameux effet de révélation qui est psychologiquement très rassurant.

R.R. Là aussi, il faut faire une distinction entre ce qui relève de la posture rhétorique et de la vision du monde. Le discours complotiste a tendance à rejeter le hasard. Mais il semble, comme le suggère une récente étude (Nothing Happens by Accident, or Does It ? A Low Prior for Randomness Does Not Explain Belief in Con-spiracy Theories de Dieguez, Wagner-Egger et Gauvrit), que la psychologie de ceux qui adhèrent à ce genre de thèses ne soit pas très différente de celle des autres.

Les discours complotistes sont-ils nécessairement antidémocratiques ?

R.R. C’est une intuition qu’avait l’historien américain Richard Hofstadter dans son célèbre livre The paranoid style in American politics. Selon lui, la vision paranoïaque du monde, qui prête des intentions proprement diaboliques à nos élites politiques, œuvre non seulement à les discréditer, mais conduit aussi « à remettre en cause la validité d’un système qui ne cesse de porter de telles personnes au pouvoir ». Des études ont depuis lors montré la corrélation très nette entre adhésion aux discours complotistes et extrémisme politique. En outre, on a pu voir à travers l’histoire que les thèses complotistes ont toujours été mobilisées comme armes rhétoriques et idéologiques privilégiées des régimes autoritaires, pour stigmatiser des minorités ou diaboliser des opposants.

E.D. C’est une question délicate et contrairement à Rudy Reichstadt, je ne pense pas que ce soit toujours le cas. Beaucoup de complotistes se voient comme les garde-fous de la démocratie, et ce, essentiellement à travers le critère de la transparence. Je n’ignore pas que leur souci de transparence prend des allures obsessionnelles et tordues. C’est la raison pour laquelle je ne pense pas qu’ils soient les garants de la démocratie. Mais comme la dimension émotionnelle est très présente auprès de ceux qui croient aux discours complotistes, certains « déçus du système » ont alors tendance à se présenter comme les vrais démocrates en adhérant à ces discours complotistes. C’est ici que l’ethos libertaire de « ni Dieu ni maître » intervient et que le discours complotiste les console. Je vois plutôt le complotisme comme un radicalisme soft, même si je n’exclus pas qu’il puisse être utilisé à des fins politiques pour remettre en cause le système démocratique.

Peut-on venir à bout des discours complotistes ?

R.R. En venir à bout est une chose. Les circonscrire en est une autre. Je pense en tous cas que l’on doit et que l’on peut contre-argumenter. Il y a des complotistes que l’on ne pourra jamais convaincre. Il y a aussi une très large fraction de l’opinion qui est sincèrement ébranlée par ce type de discours dont l’effet peut être très intimidant. Il faut donc parier sur l’intelligence, la bonne foi et ce qu’il y a de raisonnable en chacun. En gardant à l’esprit que l’on est de toute façon certain de perdre les batailles qu’on ne mène pas. On a trop longtemps négligé le phénomène complotiste en considérant qu’il ne touche que des marginaux et qu’il ne faut surtout pas lui accorder une importance qu’il ne mérite pas. Cette réponse ne me paraît plus tenable aujourd’hui. On ne peut ignorer toutes ces théories du complot et il serait irresponsable de croire qu’on peut s’en débarrasser en se contentant de les moquer. Il faut donc les critiquer et les déconstruire avec rigueur. Lorsqu’on s’intéresse aux preuves tangibles avancées par ce type de discours, on découvre assez rapidement qu’elles reposent sur du sable. Toute la toxicité du discours complotiste réside en réalité dans le mélange du vrai et du faux, du plausible et de l’invérifiable, des faits avérés et de l’imagination.

E.D. Je pense qu’il faut lutter contre ce type de discours et qu’il y a moyen de le faire. En revanche, contrairement à Rudy Reichstadt, je ne pense pas que la bonne approche soit celle de la déconstruction ou du démontage. Comme ils cultivent l’idée normative du raisonnement, les enseignants et les professeurs sont convaincus qu’ils peuvent démonter sans peine le discours complotiste. Or, bien souvent, face aux élèves ou aux étudiants, ils n’y arrivent pas. Certains ne veulent pas l’avouer, mais d’autres commencent à en parler ouvertement. Il faut donc d’abord comprendre que sur le terrain des arguments, les complotistes sont plus forts que nous, car ils agissent comme des machines à donner du sens. Et comme les êtres humains ont un besoin vital de sens, les complotistes font mouche. Il est donc plus que temps que nous, laïques et démocrates, balayions devant notre porte. Nous avons trop longtemps cru que ce besoin de donner du sens relevait de l’enfantillage et que le triomphe de la raison écraserait ces besoins émotionnels puérils. Or, tout cela est faux. Nous avons un besoin vital de donner du sens. Le complotiste mélange tout et récupère ce besoin que nous ne prenons plus en considération. Il faut donc oser s'aventurer sur le terrain de la rhétorique, ce qui me semble infiniment plus efficace que toute tentative fastidieuse et vouée à l'échec de « démonter » le raisonnement conspirationniste réputé fallacieux.

Emmanuelle Danblon est professeure à l’Université Libre de Bruxelles où elle enseigne la rhétorique, les théories de l’argumentation et l'histoire des idées linguistiques. Ses domaines de recherche sont la rhétorique, l’argumentation, les discours et leurs liens avec les institutions, la nature des raisonnements, l’épistémologie et la rationalité. Ses travaux cherchent à concilier la tradition rhétorique avec les acquis contemporains de la linguistique. Elle a notamment publié en 2004 Argumenter en démocratie (éd Labor) et en 2010 Les rhétoriques de la conspiration (éd. CNRS).

Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, Rudy Reichstadt est le fondateur de Conspiracy Watch info (www.conspiracywatch.info), site consacré à l’approche critique du conspirationnisme et des théories du complot, qu’il anime depuis 2007. Membre de l’Observateur des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès, il a publié de nombreux articles consacrés au conspirationnisme.

 
 

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