Jérusalem accueille les enfants cachés en Belgique

Mercredi 6 juin 2007

 

Du 15 au 19 avril 2007 se déroulait pour la première fois à Jérusalem la Conférence internationale des enfants cachés en Belgique, rassemblant quelque 330 personnes du monde entier, venues partager leurs souvenirs, leurs souffrances, et rendre hommage à leurs sauveurs. Andrée Geulen était bien sûr du voyage. « Un beau jour du mois de mai 1943, tu es venue me prendre par la main... Sans toi, je ne serais probablement pas ici... Tu nous as sauvés de la barbarie, et la meilleure récompense pour toi, c'est de nous voir réunis, nous, tes enfants cachés, dont la plupart ont déjà construit toute une vie. Qui sauve une vie sauve l'humanité, dit-on. Moi, je n'ai pas de mots pour te remercier. Andrée, je t'aime, tu es ma deuxième maman, tu es notre maman à tous, et tu resteras dans mon coeur jusqu'à mon dernier souffle ». Cette déclaration d'amour faite à Andrée Geulen, aujourd'hui âgée de 86 ans, Henri Lederhandler y tenait énormément. C'est d'ailleurs essentiellement pour cette « seconde maman » qu'il a fait le voyage, lui qui avait 9 ans à l'époque, et se souvient précisément de cette femme qui a bouleversé sa vie.
Comme Henri, ils sont venus nombreux et parfois de loin, d'une douzaine de pays au total, d'Angleterre, des Etats-Unis, d'Australie, du Brésil, et de Belgique bien sûr, puisque c'est là que tous ont été cachés pendant la guerre. « Après une première conférence à New York en 1991 pour les enfants cachés dans le monde entier, et une 2e conférence à l'ULB réunissant 850 participants, nous avons décidé de réunir à Jérusalem uniquement les enfants cachés en Belgique » explique David Rossler, président de l'Enfant caché. Pourquoi en Israël ? « C'est là que vit Shaul Harel, professeur de neuropédiatrie renommé, qui voulait rendre hommage à ses sauveurs, et à la Reine Elisabeth qui a, elle aussi, soustrait de nombreux Juifs, enfants et adultes, de la déportation. Caché en Belgique par le réseau CDJ, parti en Israël à l'âge de 12 ans, il n'a découvert son histoire qu'il y a deux ans, grâce à Andrée Geulen... ».
Shaul Harel concrétisera son projet avec l'aide de David Inowlocki, vice-président de l'Enfant caché, et Robert Fuks (voir encadré), connus dans l'orphelinat qui les a accueillis, ainsi que Siegi Hirsch, leur moniteur de l'époque. Avec ensuite le concours de David Rossler, représentant des enfants cachés de Belgique. L'objectif de cette conférence : se parler, se reconstruire, se raconter, et participer à des ateliers, « en espérant que cela puisse peut-être aider certains d'entre nous à apaiser leurs douleurs » confie ce dernier.
Débutant le jour de Yom Hashoah, par les discours du Premier ministre Ehoud Olmert et de la ministre Tsipi Livni, la Conférence et ses ateliers susciteront chez les participants d'intenses émotions, ravivant souvent un lourd passé, atténuant aussi des souffrances partagées. A Yad Vashem, Andrée Geulen, seule survivante de son groupe de résistantes (CDJ), à l'origine du sauvetage de quelque 3.000 enfants, rallumera la flamme. Un moment très fort pour tous les enfants cachés qui auront fait le voyage, suivi du dépôt d'une couronne de fleurs au nom de l'Enfant caché de Belgique.
« Beaucoup voulant en savoir davantage sur leur histoire, Andrée a été très sollicitée tout au long du séjour » admet Henri Lederhandler. « Elle ne quittait d'ailleurs pas ses 5 carnets codés retraçant le parcours de chacun de nous. Je me souviens d'un homme qui lui a donné son nom, grâce auquel elle a pu retrouver toutes les informations le concernant, son nom pendant la guerre et l'endroit où il avait été caché. Il est tombé à genoux, il était effondré et ne cessait de l'embrasser, c'était terriblement émouvant ».
Avant de raconter son histoire personnelle : « Comme l'explique le film de Bernard Balteau et Frédéric Dumont, « Un simple maillon », je vivais avec mes parents dans le quartier juif du Midi, rues de la Querelle, du Lavoir, quand a eu lieu la première rafle. Le soir même, mon père a décidé de notre déménagement dans une cache à Forest. C'est là qu'Andrée Geulen est venue nous chercher mon frère et moi, pour nous emmener au château Philippe de Cul-des-Sarts. Ma soeur a été cachée dans un couvent de Braine l'Alleud. Mon frère cadet est né en juillet 44, un mois après l'arrestation de mon père, qui n'est jamais revenu ».

Un secret « honteux » ?
C'est aussi parce qu'il s'est toujours intéressé aux traumatismes laissés à la génération des enfants cachés, voire aux générations suivantes, qu'Henri voulait participer à la Conférence. « On a occulté le sujet pendant des années, car cela ravivait trop de souvenirs. Moi-même, je n'en ai jamais parlé à mes enfants et eux ne me posent aucune question. Pourquoi ? On essaie parfois de nous convaincre que les enfants cachés ont nécessairement un traumatisme. Cela laisse des traces sans aucun doute, et l'âge nous rend plus sensibles, mais nous gardons aussi de bons souvenirs de notre enfance, et je pense que sans oublier, il faut réussir à passer à autre chose ».
Outre de nombreux intervenants tels Siegi Hirsch, psychothérapeute, venu parler de son travail avec les 2e et 3e générations, l'historien Maxime Steinberg, l'ambassadrice de Belgique en Israël, Danièle del Marmol, la députée Viviane Teitelbaum, Sylvain Brachfeld, Daniel Berman et bien d'autres, pour la plupart spécialistes du terrain, la psychologue Eva Littmann co-animait un atelier avec l'ethnopsychologue française Nathalie Zajde (1), auteur de Guérir de la Shoah (éd. Odile Jacob), qui rend compte de 15 ans de travail clinique avec les survivants et descendants de victimes de la Shoah, en recréant un lien avec les traditions ancestrales juives. « En pratiquant la thérapie transgénérationnelle pour éclairer chaque cas individuel, je me suis rendue compte qu'avoir une image valorisante des Juifs lorsqu'on est juif soi-même est très structurant » souligne Eva Littmann. « Personne ne peut sortir indemne de ce qui est arrivé, mais on peut parvenir à mener une existence pleine et épanouie. Pour certains, la blessure est restée ouverte, d'autres ont bien cicatrisé, même si cette cicatrice reste sensible... Le traumatisme initial peut être surmonté, surtout s'il est reconnu. S'il est nié, il risque de se répercuter et de se transmettre aux générations suivantes ». Avant de confier : « Le fait d'avoir été cachée avec ma mère nous a permis de beaucoup parler, ce qui m'a probablement aidée. Je n'ai pas dans ma tête de case « secret honteux ». «Parler», c'est aussi raconter ce qu'on sait de la vie familiale avant la guerre, de ses joies et difficultés, des valeurs que nos parents et grands-parents nous ont léguées et du courage qu'ils ont montré pour assurer notre survie».
Très heureux du déroulement de ces 4 jours, comme tous les participants, et alors que l'Enfant caché vient de fêter son 15e anniversaire, David Rossler conclut : « Les années avançant, cet événement était sans doute le dernier du genre. S'il a révélé aux Israéliens une réalité que bien souvent ils ignorent, celle des enfants cachés, il nous a permis de nous rendre compte que nos problèmes n'étaient pas personnels, qu'ils étaient partagés par le plus grand nombre. Soixante ans après les faits, beaucoup d'entre nous surprotègent leurs enfants et petits-enfants, sursautent encore lorsqu'on sonne à la porte, ou font des cauchemars. La plupart n'ont rien raconté à leurs enfants, mais ont écrit des livres ou des documents à l'attention de leurs proches. Il nous faut vivre avec ces problèmes en nous disant que nous avons la chance d'être en vie. Sans nous en sentir coupables ». Et de rendre un dernier hommage à Andrée Geulen, Yvonne Jospa, Ida Sterno, Brigitte Moens, Maurice et Esta Heiber, à Solange, Catherine et à tous ceux, Juifs et non-Juifs, qui ont mis leur vie en péril pour sauver celle des autres.

(1) Plus d'infos : ethnopsychiatrie.net/guershoa.htm

Andrée Geulen, citoyenne d'honneur de l'Etat d'Israël
Après avoir reçu en 1991 le titre de « Juste parmi les nations », unanimement reconnue par la communauté juive de Belgique, élue « Mensch de l'année 2004 » par le CCLJ, Andrée Geulen, qualifiée de véritable « héroïne », s'est vu remettre lors de la Conférence la citoyenneté israélienne à titre honorifique. Une mesure rarissime pour cette ancienne enseignante qui, choquée par une rafle d'enfants juifs en 1942, avait rejoint le Comité de Défense des Juifs (CDJ), une organisation clandestine qui cachait des enfants dans les familles belges. Opérant sous le nom de Claude Fournier, elle sauvera la vie de plus de 3.000 enfants juifs en les plaçant dans des familles d'accueil, et en tenant scrupuleusement un registre secret de leur identité qui permettra à certains, après la Libération, de retrouver leurs proches. « Un motif de fierté » pour le pays, déclarera à son endroit l'ambassadrice de Belgique en Israël, Danièle del Marmol, à quoi Andrée répondra en toute humilité : « Je n'ai fait que mon devoir ».

Robert Fuks : Pourquoi pas moi ?
Le 3 septembre 1942 eut lieu la rafle du quartier de la gare du Midi à Bruxelles, quartier habité à l'époque par de nombreux immigrés juifs. Nous habitions rue de Mérode 120, au rez-de-chaussée. Vers 20h, coups de crosses dans la porte d'entrée, puis irruption de trois membres de la Gestapo, armes au poing. Mon père, ma mère, mon frère (9 ans) et moi (6 ans) devions partir sur le champ, avec quelques vêtements. Mon père s'est rebellé, il a été violemment giflé. Ma mère a alors fait une grave crise de nerfs en poussant des hurlements, ce qui m'apparaît aujourd'hui comme une arme ultime de défense de sa part pour sauver sa famille. Cette situation tragique et de « folie » n'était sans doute pas prévue par les Allemands. C'est ainsi que ma mère, mon frère et moi pûmes rester provisoirement à la maison. Mon père a lui été immédiatement embarqué et déporté de la caserne Dossin à Malines vers Auschwitz avec le VIIIe convoi le 8 septembre 1942, je ne l'ai jamais revu. Mon frère et moi sommes restés quelques semaines chez une amie de mes parents, avant d'être cachés sous le nom de Lambrecht au Couvent St Joseph à Gilly jusqu'au 1er avril 1944, puis transférés au Home Reine Elisabeth à Jamoigne, jusqu'à la Libération. C'est Andrée Geulen qui a opéré ce transfert. Je l'ignorais jusqu'en 1987 lorsqu'elle m'a raconté les détails de mon histoire d'enfant caché, histoire que j'ai reconstituée* après l'avoir enfouie au fond de moi pendant plus de 40 ans.
La Conférence de Jérusalem m'a permis de donner une relecture des événements tragiques de la rafle et la déportation de mon père. Ma mère a subi un choc émotionnel intense, provoquant chez elle une profonde dépression. Il lui a fallu plusieurs années pour en guérir.
* L'histoire de Robert Fuks a été racontée par Alain van Crugten dans Pourquoi pas moi ?, Averbode éd., 2006.


 
 

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