Regards croisés

La mémoire de la Shoah, pour quoi faire ?

Mardi 4 novembre 2014 par Propos recueillis par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°808

La mémoire de la Shoah a permis aux Juifs de se reconstruire et de structurer leur identité. Mais aujourd’hui, quelle fonction remplit-elle et comment faut-il la décliner face aux autres crimes de masse ? Georges Bensoussan, historien et responsable éditorial du Mémorial de la Shoah (Paris), et Philippe Mesnard, directeur scientifique de la Fondation Auschwitz (Bruxelles), tentent de répondre à ces questions.

 
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    La mémoire de la Shoah est-elle un devoir, un droit ou un travail ?

    Philippe Mesnard : Le problème du terme « devoir », c’est qu’il est devenu un lieu commun du discours sur la Shoah qu’on retrouve presque partout. On peut évidemment utiliser d’autres termes comme travail de mémoire, mais il y aura toujours un désarroi face à des zones d’incompréhension de cet événement. Ces lieux communs qu’on utilise par facilité renvoient en négatif photographique à cette impossibilité à circonscrire l’événement. Si on utilise tant ce lieu commun, c’est qu’il recouvre encore quelque chose qui pose encore problème.

    Georges Bensoussan : Ce n’est pas un devoir. Il faut d’ailleurs éviter d’utiliser ce terme, parce qu’il implique l’idée d’une contrainte. Comme si l’histoire de la Shoah s’était réifiée pour devenir une sorte de catéchisme. En parlant de devoir de mémoire comme on parle du devoir de dire ses prières, on puise dans le vocabulaire religieux. Pour ma part, il convient plutôt de se livrer à un travail d’histoire.

    Comment la mémoire de la Shoah se décline-t-elle face aux autres génocides du 20e siècle, ainsi qu’aux autres crimes de masse ?

    Ph. Mesnard : Sans remettre en cause la singularité de la Shoah, il faut mettre en exergue les processus propres aux génocides du 20e siècle, ainsi qu’aux violences de masse. Il y a la singularité de l’événement, la Shoah en l’occurrence, puis il y a la mémoire. Celle de la Shoah s’est édifiée progressivement en se frayant une voie à travers les mémoires résistantes, jusqu’à un point où, en tant que mémoire, elle a pu constituer un modèle de rapport au passé pour des rescapés d’autres génocides. Des passerelles peuvent ainsi se développer dans le domaine de la mémoire. Il s’agit de maintenir la singularité de l’événement tout en considérant qu’à partir de cette singularité, on peut concevoir des modèles mémoriels qui puissent contribuer à édifier d’autres mémoires. On obtient de cette manière une singularité exemplaire. On a ainsi vu les grandes institutions dépositaires de la mémoire de la Shoah s’ouvrir aux mémoires d’autres génocides et violences de masse. Cette ouverture mémorielle fait justement partie de l’orientation éthique de la mémoire de la Shoah à une échelle planétaire.

    G. Bensoussan : Il est essentiel de ne pas isoler la Shoah en veillant à replacer ce génocide dans le contexte des autres génocides et crimes de masse du 20e siècle. Pour ce faire, il faut développer une approche comparatiste. Bien qu’il n’y ait pas de superposition d’un événement sur l’autre ni aucune analogie, il existe en revanche des passerelles entre la Shoah et ces autres génocides ou crimes de masse.

    En comparant la Shoah à ces autres génocides et crimes de masse, on ne risque pas de diluer la mémoire de génocide ?

    G. Bensoussan : Au contraire. C’est en refusant de recourir au comparatisme qu’on aboutirait à diluer la Shoah. Dans ce schéma, la Shoah devient une horreur comme une autre. Grâce à l’approche comparatiste, on peut mieux cerner la dimension anthropologique et culturelle de la Shoah qu’on ne retrouve pas ailleurs, où les motivations de ces génocides ou crimes de masse sont plus politiques ou plus territoriales. Or, dans la Shoah, il existe une dimension supplémentaire : l’antisémitisme qui n’est pas un racisme. S’il est vrai que pour les nazis les Juifs constituent la pire des sous-espèces, ils ont aussi peur des Juifs qu’ils considèrent comme les maîtres de l’univers. Cette contradiction conduit l’Allemagne nazie à commettre ce génocide. En s’enfermant dans leur complexe obsidional, les Allemands finissent par se cristalliser sur le « eux ou nous ». Cette dimension universelle de l’antisémitisme fait du Juif le responsable du malheur sur terre qu’on ne retrouve pas dans les racismes, où l’on se contente de dire que l’autre est inférieur. Or, pour les nazis, le Juif est à la fois un sous-homme et un surhomme.

    La mémoire de la Shoah remplit-elle une fonction ?

    Ph. Mesnard : Oui. Il s’agit de penser autrement notre rapport à l’événement et de s’en servir comme le fondement d’une éthique. C’est ce qu’exprime le prix Nobel de littérature Imre Kertész dans une de ses conférences, lorsqu’il déclare que la compassion et le regret ne suffiront pas à donner toute sa place à la Shoah dans la culture. Il faut arriver à établir des jugements de valeur en termes éthiques, selon Kertész. Les témoignages des rescapés de la Shoah doivent nous permettre d’établir une passerelle avec des questions éthiques actuelles. C’est un engagement difficile de penser la mémoire de la Shoah en termes éthiques, parce que cela nécessite de prendre de la distance et d’objectiver les dangers de la récupération politique de cette mémoire. A la fin de sa vie, Primo Levi se demandait si les témoins de la Shoah n’avaient pas simplifié la vision de la terreur nazie en observant que les jeunes attendent précisément qu’on leur serve cette vision simplifiée. Le questionnement éthique dépasse ce problème, car on n’a pas besoin d’éthique quand tout est déjà tranché entre le bien et le mal. Cela ne signifie pas pour autant que les positions de victime et de bourreau soient interchangeables ! La victime ne devient pas le bourreau et celui-ci ne devient pas la victime. Une fois ce principe clairement établi, on peut se confronter à la complexité du génocide qui peut avoir une part d’actualité, en prenant soin d’éviter tous les raccourcis et amalgames avec la Shoah.

    G. Bensoussan : Oui, elle remplit une fonction, mais je préfère l’histoire à la mémoire. Et l’histoire de la Shoah, comme toute histoire, doit permettre d’élucider les mécanismes qui nous mènent à penser ce que l’on pense. De cette manière, on peut mieux comprendre le présent. Cela ne signifie pas que connaître le passé c’est empêcher qu’il se reproduise. Le passé ne se reproduit jamais ! Quant à la fonction éthique, elle est inhérente à la fonction politique. Dès lors qu’on se met à réfléchir politiquement, c’est-à-dire qu’on questionne les mécanismes menant à la barbarie de masse, on se situe dans l’éthique.

    Que faut-il transmettre ?

    G. Bensoussan : C’est à la fois raconter « des événements vrais qui ont l’homme pour acteur », comme l’a écrit très justement Paul Veyne, le grand spécialiste de la Rome antique, dans Comment on écrit l’histoire, et décrypter les mécanismes de la domination, du rejet et de l’aliénation. Autrement dit, aider à réfléchir politiquement sur ce qui nous permet à un moment donné d’exclure, de dominer et d’aliéner sans même le savoir. On peut ainsi donner aux exclus, aux dominés et aux aliénés les outils pour se libérer. Tel est l’objectif de la réflexion historique et politique, et non pas l’idée moralisante de la transmission d’un monde meilleur aux jeunes générations. Avec cette dernière, on court droit vers l’échec. Malheureusement, ces leçons moralisantes sont fréquentes. Les génocides sont des catastrophes d’une telle ampleur qu’ils induisent une compassion qui n’est pas forcément synonyme de réflexion. Je ne dis pas qu’il faut exclure tout sentiment de compassion, mais celle-ci n’est pas en soi une vertu intellectuelle. Un travail de mémoire exclusivement fondé sur l’émotion et la compassion n’a aucun avenir. D’autant plus que dans nos sociétés, une émotion chasse l’autre.

    Peut-on envisager un droit à l’oubli ?

    Ph. Mesnard : Peut-on parler de droit dans ce cas ? J’en doute. Si l’on intégrait toutes les valeurs éthiques nous permettant de changer la société et si on était enfin capable de ne plus parler d’Auschwitz, cela pourrait être un oubli positif. Mais tout cela est à mettre au conditionnel évidemment. C’est comme les manières d’être ou la civilité. Elles sont le résultat d’un processus de civilisation. Quand on respecte ces règles de civilité, on ne doit évidemment pas en faire le rappel ni l’historique. On peut espérer que tout le monde respecte cette civilité, mais ce n’est pas le cas malheureusement. Pour la mémoire de la Shoah, c’est la même chose. Si tout ce qui a mené au génocide, et l’antisémitisme en fait partie, disparait, on pourra alors affirmer qu’on est entré dans une ère d’après Auschwitz et qu’il ne sera plus nécessaire de se souvenir. Ce n’est pas le cas, et on est encore loin de cette utopie.

    G. Bensoussan : Je ne vois pas ce que signifie le droit à l’oubli. Dès lors qu’une société ou un groupe d’individus a besoin de se souvenir, il le fait parce que cela structure son identité. Mais si le droit à l’oubli signifie qu’il faut tourner la page pour se décharger du poids d’une culpabilité, c’est aberrant politiquement. Cela peut aboutir à virginiser les assassins et à diaboliser les victimes. Dans le cas de la Shoah, on risque alors de tomber dans la rhétorique qu’on a malheureusement beau—coup entendue cet été, durant la dernière guerre entre Israël et le Hamas : Israël = nazi et Gaza = génocide. Il s’agit bien d’une illustration parfaite du droit à l’oubli. Comme la Shoah suscite un sentiment de culpabilité auprès des non-Juifs, toute occasion est bonne pour se décharger de cette culpabilité. Si l’on parvient à montrer que les victimes d’hier, les Juifs en l’occurrence, se comportent comme les nazis, on se libère du fardeau de la culpabilité. Et derrière cette diabolisation d’Israël, on trouve la délégitimation qui prépare les esprits à l’idée que sans Israël, tout irait bien. Il s’agit d’une vieille idée du 19e siècle selon laquelle l’humanité se portera mieux une fois les Juifs éliminés. Recyclée aujourd’hui contre Israël, cette idée est très dangereuse, car elle est véhiculée par des gens qui ne se veulent pas antisémites. Ils commencent à questionner la nécessité de créer ou non l’Etat d’Israël en 1948. On entend beaucoup de remarques sur la légitimité ou l’artificialité d’Israël. Ce processus prépare les esprits au pire.

    Historien, Georges Bensoussan est rédacteur en chef de la Revue d’histoire de la Shoah et responsable éditorial au Mémorial de la Shoah à Paris. Ses travaux sont consacrés à l’antisémitisme, à la Shoah, au sionisme et à la problématique de la mémoire. Il a notamment publié Un nom impérissable. Israël, le sionisme et la destruction des Juifs d’Europe (éd. Seuil) en 2008. Dans son dernier livre publié en 2012, Juifs en pays arabes (éd. Tallandier), il explore les racines du départ massif des Juifs des pays arabes.

    Professeur des universités en littérature française et littérature comparée, Philippe Mesnard est directeur scientifique de la Fondation Auschwitz depuis 2011. Spécialiste de l’œuvre de Primo Levi auquel il a consacré une biographie, Primo Levi, le passage d’un témoin (éd. Fayard), il mène des recherches sur les logiques de production et de réception des textes et des discours testimoniaux et mémoriels dans les domaines littéraire, cinématographique, dramatique et artistique.

    Fraternité 2014 
    Devoir(s) de mémoire(s) : enrichissement commun ou concurrence victimaire ? 
    Vendredi 28 novembre 2014 à 20h30 - Avec Annette Wieviorka, David Berliner, Jérôme Jamin et Philippe Mesnard.
    Centre culturel Jacques Frank, 94 chaussée de Waterloo, 1060 Bruxelles. infos et réservations : 02/543.02.70 ou [email protected]

     
     

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    http://www.respectzone.org/fr/
    • Par Englander - 24/11/2014 - 16:20

      Bonjour,
      Je tiens à exprimer mon désaccord avec Georges Bensoussan à propos du devoir de mémoire concernant la Shoah.
      Devoir de Mémoire et étude de l'Histoire (celle avec une grande hache dont parle G.Perec) sont en effet en liées. La mémoire est parfois une contrainte et demande un effort, il est plus facile, moins angoissant pour les survivants de ne pas s'astreindre à raconter ce qu'ils ont vécu en tant que bébés, enfants ou adultes pourchassés ni à énumérer les noms de leurs disparus afin de rappeler qui ils furent.
      Dans sa campagne pour la collecte de documents lancée récemment sur internet ( le 30 janvier 2014), le Mémorial de la Shoah de Paris, sous-titrait son annonce par ce slogan éloquent : "Racontez votre histoire pour servir l'Histoire".
      Amicalement
      Ginette Pik-Englander