CCLJ/Colloque sur l'antisémitisme

'Nous ne sommes pas revenus aux années 30, mais...'

Lundi 13 octobre 2014 par Géraldine Kamps

Pas moins de 300 personnes ont assisté au colloque « Brun-vert-rouge, les nouvelles couleurs de l’antisémitisme », organisé ce dimanche 12 octobre 2014 au CCLJ et rassemblant quelques pointures en la matière, parmi lesquelles Elie Barnavi, Mohamed Sifaoui, Jacques Tarnero et pour conclure le philosophe Alain Finkielkraut.

Menaces, insultes, agressions, en rue, sur les réseaux sociaux, jusqu’à l’attentat du Musée juif de Belgique encore dans toutes les mémoires… Les tragiques événements qui ont assombri l’année 2014 étaient l’occasion de faire un état des lieux de l’antisémitisme en Belgique et Europe. Un antisémitisme que plus aucun garde-fou ne semble pouvoir contenir, devenu « code culturel », « religion civile », au sein de tendances autrefois opposées, telles que l'extrême droite, l'islamisme et l'extrême gauche.

« Même si je comprends l’angoisse des Juifs, nous ne sommes pas dans les années 30 », soulignera dans son introduction l’ancien ambassadeur d’Israël en France, membre de Shalom Archav et de J Call, Elie Barnavi. « D’abord parce que les Juifs d’Europe ne vivent pas dans des Etats antisémites, que les élites ne sont pas antisémites, que l’antisémitisme ne constitue pas une force sociale, politique et culturelle significative, et que les Juifs restent présents dans tous les rouages de la société. Donc de la vigilance, oui, du catastrophisme, non ! »

Avant de revenir sur les porteurs de la « nouvelle judéophobie » : une minorité de musulmans, agissante et fortement motivée; une extrême droite heureusement encore marginalisée et dont les dérapages sont jusqu’à présent condamnés; les « idiots utiles » de la gauche extrême, sous couvert d’un antisionisme de façade, plus commode. Comment en est-on arrivé là ? Par le délitement des cadres intégrateurs et le manque de repères de la société qui mènent à une ghettoïsation inévitable. Par l’affaissement aussi de l’esprit public, la confusion entre multiculturalisme et diversité culturelle et le refus de l’Histoire ! « Si on ne sait pas qui on est, il est très difficile d’intégrer l’autre. Les Etats ne sont pas antisémites, mais ils sont devenus transparents et perméables à l’antisémitisme », poursuit Elie Barnavi. « La démocratie libérale est mal armée pour lutter car difficilement mobilisable. Les réformes nécessaires seraient contraires à ses fondements mêmes. Quant à l’Europe, elle vit en paix, sans ennemis. Rien ne la dispose à livrer bataille face à ses propres démons ». Il conclut : « Une société où les Juifs ne vivent pas en sécurité est une société malade ».

Mollesse de la société globale

Responsable de la cellule de veille antisemitisme.be qui répertorie notamment pas sa hotline (0498/913.93 ou info@antisemitisme.be) le nombre d’incidents antisémites en Belgique, avec le soutien des institutions communautaires et du Centre interfédéral pour l’Egalité des chances, Marco Loewenstein dressera le douloureux tableau de l’année 2014, avec 82 incidents signalés (jusqu’à présent), expliqués souvent par l’importation du conflit israélo-palestinien, mais pas seulement. « On assiste à une importation permanente en réalité, du fait notamment du traitement médiatique, d’une propagande antisioniste de la gauche, de l’extrême gauche et de la communauté polonaise, et de la libération de la parole antisémite sur internet qui permet d’agir à visage découvert ».

Si les Juifs paraissent préoccupés par une hausse inquiétante de l’antisémitisme, ce ne semble pas être le cas de la société globale, estime pour sa part l’historien et spécialiste de l’antisémitisme, Joël Kotek. « La haine du Juif a toujours existé, mais la société a du mal à

 l’accepter (les « paupières lourdes »). Les musulmans sont d’ailleurs présentés comme les nouveaux Juifs, comme si les anciens Juifs étaient parfaitement intégrés… L’islamophobie comme nouvel antisémitisme fait figure d'évangile ». Le frémissement après l’affaire Nemmouche est lui vite retombé, confirmant la mollesse de la société globale dans laquelle l’opposition à Israël fait consensus. Mais au-delà de « la passion anti-israélienne », Joël Kotek explique l’absence de réactions par un antisémitisme latent aux fondements chrétiens, un antisémitisme de gauche aux racines médiévales et révolutionnaires, et un antisémitisme secondaire comme conséquence de la Shoah (culpabilité pathologique des Européens). Enfin, « l’antisionisme pragmatique comme politique du moindre mal » d’une majorité PS/CDH/Ecolo « qui a opté pour l’antisionisme, mais refuse d’évoquer le génocide des Arméniens ! ». Joël Kotek voit l’antisémitisme comme un code culturel, l’expression de toute une série de rancœurs. Sa conclusion est des plus pessimistes : « Le statut des Juifs du 21e siècle sera celui de Marranes ou de collaborateurs, pour ceux qui ne sont pas partis… ».

Après la pause déjeuner, le comédien et humoriste Sam Touzani, connu pour son franc-parler et la critique des intégristes y compris dans son propre camp, interprétera son texte « L’art au service de la liberté », en dénonçant « le silence des babouches », l’incapacité de l’homme à penser par soi-même, et invitant les religions à plutôt « s’accommoder raisonnablement de notre laïcité ». « Je revendique le droit à l’indifférence », clamera le comédien maroxellois, « ou plutôt le droit d’être différent dans sa différence », rêvant d’« un chapelet de mots, sans Dieu ni prophète ».

« Si Israël tombe, nous tomberons tous »

Pour débattre du sujet « Brun-vert-rouge : trois couleurs, une seule voix ? », le rédacteur en chef de Regards Nicolas Zomersztajn donnera la parole à Mohamed Sifaoui, journaliste franco-algérien qui citera des extraits du Coran pour expliquer en quoi l’islam « est » et « n’est pas » antisémite. « Une explication qui exige de la nuance », soulignera-t-il. « Toutes les religions sont ce que les croyants en font. Le mal qui ronge l’islam est le littéralisme, la lecture du Coran à la lettre. Mais l’islam n’est pas antisémite par essence, si l’on observe son histoire, et notamment la période andalouse ». Nagy Sebbagh, étudiant en Sciences politiques, auteur d’un mémoire sur Laurent Louis, reviendra quant à lui sur l’extrême droite et le populisme, avant de céder la place à Jacques Tarnero et Claude Demelenne

pour débattre des « idiots utiles » de la gauche. Jacques Tarnero dénoncera la permissivité culturelle qui a permis à des Soral d’exprimer leur haine des Juifs et de polluer la pensée, résumant ce qui a conduit à de telles dérives : la guerre des Six Jours en 1967 et le changement de statut d’Israël, l’explosion du Faurissonnisme en 1980, suivie de la conférence de Durban en 2001. « Le discours a aujourd’hui changé. On ne met plus en cause l’existence des chambres à gaz, on dit : « Non seulement la Shoah a existé, mais elle est faite aujourd’hui par les Israéliens, avec des Juifs complices de l’Etat nazi » ». Il poursuit : « Cela va bien au-delà de l’Israël-bashing. Israël est considéré comme l’Etat de trop, qui empêche la terre de tourner rond ! ». Avant de reprendre, pour conclure, les mots de l'ancien Premier ministre espagnol, Aznar : « Si Israël tombe, nous tomberons tous ».

L’auteur de « Lettre à mes camarades qui diabolisent Israël », le journaliste Claude Demelenne, témoignera du « climat malsain » et du « terrorisme intellectuel » qui règnent au sein de la gauche, perceptibles depuis 2009 et l’opération « Plomb durci », allant jusqu’à qualifier le PTB de « facilitateur d’antisémitisme ». « La question est plus large que le PTB », affirmera d’ailleurs celui qui, du jour au lendemain, s’est vu considérer comme un « facho » parmi les socialistes. « La diabolisation de la politique d’Israël et la banalisation du Hamas concernent toute la gauche, pour qui être comme moi « sioniste et pro-palestinien » parait inconciliable ».

Après l’intervention du blogueur et écrivain Marcel Sel et d’Ina Van Looy du Centre éducation à la citoyenneté du CCLJ sur les dérives antisémites à l’école et sur internet, le président du CCLJ Henri Gutman questionnera les responsables politiques et communautaires (Jonathan Biermann, MR - Marc Loewenstein, FDF - Simone Susskind, PS - Maurice Sosnowski, CCOJB) sur une éventuelle politique pro-active de lutte contre l’antisémitisme, suivi d’un vif débat avec le public.

Un changement pour le pire

C’est le philosophe Alain Finkielkraut, auteur de L’identité malheureuse (Stock), virulemment critiqué par la gauche bienpensante lors de son élection à l’Académie française, qui nous fera l’honneur de conclure le colloque sur une note très pessimiste : « La vertu dans la France officielle, c’est le philosémitisme », rappellera-t-il, déplorant ensuite : « La France officielle n’est pas toute la France. Ce pays change de physionomie et est confronté à un double problème : une francophobie grandissante et un antisémitisme devenu un code culturel dans les banlieues, comme l’explique Bensoussan, l’auteur des Territoires perdus de la République. « Sale Français » et « sale Juif » sont les deux injures les plus répandues dans les cours de récréation de ces banlieues. Il s’agit d’une situation sans précédent, parce qu’on ne voit pas d’amélioration possible. C’est un changement pour le pire en ce qui concerne les Juifs, mais aussi ceux qu’on n’a même plus le droit d’appeler les Français de souche. D’où la tentation d’un certain nombre de Juifs de laisser tomber et d’aller voir ailleurs, que ce soit en Israël ou aux Etats-Unis. C’est une situation d’autant plus effrayante qu’on a beaucoup de mal à la penser ».


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par van Praag - 13/10/2014 - 20:03

    M e r c i infiniment à Tous....

  • Par chaja pesztat - 16/10/2014 - 0:43

    Mr Loewenstein parle de l'antisémitisme de "la communauté polonaise" ? En Belgique ? Dans quelles villes, quelles communes, dans quels quartiers ? De combien de membres est composée cette dangereuse communauté polonaise antisémite, dans notre pays ?
    Je pense que Mr Loewenstein confond avec une communauté qu'il n'ose citer: celle qui peuple aussi, largement, la commune de Forest , au conseil de laquelle il siège. La paille et la poutre ??

  • Par Marc Denoyer - 25/04/2015 - 19:30

    En fait, maintenant, ce n'est pas juste l'anti-sémitisme qui réapparaît. Toutes les formes de discriminations que l'on voyait avant la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme refont surface et on ne sait pas pourquoi. Peut-être que nous oublions l'histoire et qu'elle se répète pour nous montrer le bon chemin, à nouveau.http://bestforex.fr