Médias

Pourquoi Israël voit la guerre à Gaza de façon différente du reste du monde.

Vendredi 1 août 2014 par Janine Zacharia,, Responsable du bureau du Washington Post à Jérusalem,

Sur Slate.fr*, Janine Zacharia, ancienne responsable du bureau du Washington Post à Jérusalem, explique que, en cas de guerre, les journalistes israéliens cessent d’être les grands professionnels qu’ils sont en général

 

 (…) J’ai connu et admiré de nombreux journalistes israéliens au cours des deux décennies durant lesquelles j’ai couvert ce conflit: leur professionnalisme n’est plus à démontrer. Ils savent être des interviewers tenaces et des analystes implacables, sans pour autant se couper des personnalités de premier plan.

Mais avec la guerre, de nombreux journalistes israéliens, peut-être même leur majorité –à quelques remarquables exceptions près–, préfèrent faire profil bas, tout comme le reste de la population.

Surtout dans les premiers jours d’une opération militaire, ils ont peur de poser les questions qui fâchent. Ils choisissent de répéter comme des perroquets les discours des leaders politiques et militaires du pays.

D’ailleurs, parce qu’il est interdit aux Israéliens d’entrer dans la bande de Gaza et que l’opinion publique montre étonnamment peu d’intérêt pour les questions palestiniennes, seuls de très rares journalistes israéliens ont développé un réseau de sources là bas.

Cela permet de comprendre pourquoi Israël voit la guerre à Gaza de façon si différente du reste du monde. Avec leur pays sous le feu des roquettes et leurs soldats se faisant tuer au combat, les journalistes israéliens cessent d’être des enquêteurs obstinés pour se transformer en fournisseurs d’informations prémâchées transmises par l’armée.

Le patriotisme prévaut soudainement sur le devoir d’offrir une information impartiale. Ce qui donne aux Israéliens –encore nombreux à préférer les médias en hébreu à la presse internationale, pourtant de nos jours facile d’accès– une vision incomplète et faussée des évènements. (…)  

Aujourd’hui en Israël, ils ne sont qu’une poignée à s’élever contre cette opération, aussi inconsidérée soit-elle aux yeux du reste du monde. Les rares qui s’y emploient sont critiqués avec véhémence. «Vous êtes un traître !», a-t-on hurlé à Gidéon Lévy du Haaretz, après une tribune où il mettait en cause les pilotes israéliens bombardant Gaza.

«Vous n’avez pas honte? C’est vous qui devriez vivre avec le Hamas. Nous avons les pilotes de chasse les plus responsables au monde. Vous pensez qu’il est normal que des enfants passent leurs vacances d’été dans un abri? Quelle honte!»

De la même façon, l’organisme de régulation d’Israël  a interdit une émission de radio produite par une organisation de défense des droits de l’homme parce qu’on y entendait les noms d’enfants palestiniens tués par des tirs d’obus israéliens.  « Trop polémique». (…)

Déjà avant cette calamiteuse guerre, une forme de lassitude vis-à-vis de la question palestinienne associée à une chute spectaculaire du nombre d’attaques contre Israël avait conduit le pays à se replier sur lui-même et à croire que le conflit avait disparu.

L’opinion voulait désormais des articles sur les succès d’Israël dans le domaine des technologies de pointe, et pas sur l’occupation militaire. La plupart des Israéliens sont devenus «post-palestiniens» et les médias ont suivi le mouvement (…)  

« Serrer les dents, détourner les yeux et faire notre job.»

 Pour s’informer, les Israéliens ont recours aux mivzak, des bulletins diffusés toutes les heures à la radio, aux journaux télévisés du soir de Channel 1, 2 ou 10, et aux analyses des deux quotidiens les plus largement distribués, le Yedioth Ahronoth et le Maariv.

Ces tabloïds en couleur mélangent informations, analyses sérieuses et photos de femmes en bikini. Quant au Haaretz –le média qui va le plus loin dans sa critique de l’opération militaire– il a beau être le quotidien israélien le plus lu à l’étranger (dans sa traduction anglaise), c’est celui qui, parmi les journaux d’importance du pays, est le moins consulté en Israël.

Car les Israéliens sont extrêmement friands d’informations... quand elles parlent d’eux-mêmes. Mabat, le magazine d’information diffusé en prime time sur Channel 1, est caractéristique de la façon de couvrir le conflit.

Son édition du dimanche 20 juillet a ainsi été entièrement consacrée à la mort de 13 soldats israéliens. C’est compréhensible: presque chaque Israélien connaît quelqu’un qui a été appelé à combattre à Gaza et un tel bilan pour une seule journée est le plus grave des huit dernières années. C’est ce dont les spectateurs voulaient entendre parler.

Des reporters avaient été envoyés près de la frontière avec Gaza, dans les hôpitaux, aux funérailles... partout, sauf à Gaza. Et, bien que le gouvernement interdise aux Israéliens d’entrer dans la bande de Gaza, l’émission aurait pu donner la parole à des journalistes américains, européens ou palestiniens pour raconter ce qui s’y passait (…)

Au beau milieu de l’émission, les présentateurs ont dû  laisser l’antenne à Benyamin Netanyahou. Celui-ci  a parlé de l’importance de détruire les tunnels du Hamas pour qu’ils ne puissent pas être utilisés en vue de prochaines attaques. La première question d’un journaliste tape dans le mille:

Il demande pourquoi le gouvernement a accepté, cinq jours plus tôt, un cessez-le-feu qui aurait évité l’actuelle offensive, si les tunnels sont bel et bien une menace pour la survie d’Israël? Netanyahou répond que la question des tunnels aurait pu être réglée par la voie diplomatique si le Hamas avait accepté le cessez-le-feu.

Or, reconnaître que l’opération terrestre aurait pu être évitée, qu’il y avait peut-être une façon pacifique de résoudre le problème, est un aveu stupéfiant. Pourtant, aucun journaliste ne renchérit. Ils laissent Netanyahou se vanter de la réussite de l’opération à ce jour. (…)

Vers la fin de l’émission, qui dure plus d’une heure, un reportage de trois minutes sur le quartier dévasté de Shejaia, utilisant des images d’une chaîne arabe, est finalement diffusé. Le journaliste israélien présente la séquence en disant que « selon certaines allégations » plus de 60 Palestiniens, principalement des femmes et des enfants, ont été tués.

Il ajoute qu’il préfère épargner aux Israéliens les images les plus choquantes, celles que l’on pouvait pourtant voir partout ailleurs dans le monde.

Dans les faits, compte tenu de la lamentable inertie de journalistes habituellement plus agressifs, Netanyahou a pu faire taire toute remise en question de sa stratégie. Et cela fonctionne parfaitement: un sondage a montré que 80% de la population soutient l’opération et que 94% s’estiment satisfaits de l’action militaire.

Si la guerre s’étend en longueur et que le nombre de victimes israéliennes augmente, d’autres journalistes deviendront sûrement plus critiques. Mais pour le moment, comme l’a écrit  Ben Caspit, l’un des analystes les plus influents d’Israël, dans le quotidien Maariv: «Nous devons continuer à serrer les dents, à détourner les yeux et à faire notre job.» (…)

*http://www.slate.fr/source/65165/janine-zacharia


 
 

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