J'l'ai vu à la télé

Un jour

Mardi 4 juin 2013 par Michel Gheude
Publié dans Regards n°779

Parfois, à la télé, deux programmes diffusés sur deux chaines différentes se croisent et se répondent. Ce soir-là, sur Arte, Wagner’s Jews, un documentaire américain signé Hilan Warshaw et, sur BeTv, Le fils de l’Autre, une fiction de Lorraine Levi.

 

Le documentaire commence en Israël avec l’échec de la Fondation Wagner d’organiser un concert Wagner à l’Université de Tel-Aviv en 2012. Le chef Asher Fisch pensait que jouer Wagner en Israël serait une victoire sur Hitler. Mais les survivants de la Shoah ont vu les choses autrement. En 81, Ben Zion Leitner avait montré ses cicatrices sur scène et lancé à Zubin Mehta : « Play Wagner on my body ». En 2001, Barenboim avait fait scandale en jouant le prélude de Tristan à Jérusalem. En 2012, Wagner, compositeur culte du 3e Reich, reste non grata sur les scènes israéliennes. Warshaw replonge dans la vie de Wagner pour mieux comprendre ses relations avec les Juifs. D’autant plus complexes que cet antisémite forcené ne cessa de s’entourer de collaborateurs juifs. D’abord le pianiste Carl Tausig qui lui fut recommandé par Liszt et qu’il protégea comme un père à partir de 1858, huit ans après avoir publié, sous pseudonyme, son infâme pamphlet Das Judenthum in der Musik, dirigé contre Mendelssohn et Meyerbeer. Puis le pianiste Joseph Rubinstein, lui aussi élève de Liszt, qui lui resta fidèle dix ans et se suicida après la mort du maître. Et aussi le chef d’orchestre Herman Levi, qui trahit Brahms pour Wagner, lequel lui écrivit pourtant en 1881 : « En tant que Juif, vous n’avez droit que de mourir ». Car pour Wagner, les Juifs étaient des ennemis qu’il fallait expulser ou détruire. Le dernier mot de son Judenthum était « untergang » !

A Tel-Aviv, cette même année 2012, l’examen médical d’un gamin de 18 ans qui doit partir au service militaire fait apparaître qu’il n’est pas le fils de son père. Ni de sa mère. Pendant une alerte lors de la première du Golfe, le bébé a été échangé par erreur avec celui d’une famille… palestinienne. Les deux pères sont révoltés, les deux mères bouleversées et les deux gamins, Joseph et Yacine, ne savent plus comment ils s’appellent. Qui est juif ? Qui est palestinien ? Ils vont devoir apprendre à s’accepter. A se connaître. A se reconnaître. Ce n’est pas gagné. On avance; on recule. Un soir, le jeune Joseph débarque chez ses parents palestiniens. La maman sert un repas. L’atmosphère est tendue. Tout le monde est mal à l’aise. Et soudain, Joseph, qui est musicien, commence à chanter une chanson arabe. On arrête de manger, le père prend son instrument. Toute la famille chante. C’est gagné. La haine, c’est pas obligé. En 1869, quand Wagner republia son manifeste antisémite, Jacques De Decker rappelle dans sa biographie de Wagner que le texte fut accueilli par 170 articles hostiles. La haine, on peut dire non. « Un jour », dit Yossi Beilin à la fin du film de Warshaw, « la nouvelle génération écoutera Wagner ». Un jour -c’est évident, non ?- Joseph et Yacine iront ensemble écouter Wagner à Jérusalem. Un jour.


 
 

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