Israël/Analyse

L'initiative arabe suscite l'indifférence

Mardi 4 juin 2013 par Denis Charbit
Publié dans Regards n°779

Fin avril 2013, la Ligue arabe a relancé l’initiative de paix proposée en 2002 par l’Arabie Saoudite en assouplissant ses critères. Censée normaliser les relations entre Israël et le monde arabe en échange du retrait de territoires palestiniens, cette initiative n’a suscité presque aucune réaction en Israël.

 

Le secrétaire d’Etat américain John Kerry a entamé une nouvelle tournée en Israël et dans les territoires palestiniens. C’est la quatrième depuis sa nomination. Voilà une preuve incontestable de la détermination de l’administration américaine, en rupture avec l’attitude antérieure qui avait consisté à s’incliner devant les conditions et les refus des deux parties de revenir à la table des négociations. L’objectif est le même, mais la prudence est de règle, d’autant que la réouverture en tant que telle n’est pas une fin en soi.

Si c’est pour aboutir à un fiasco de plus, autant ne rien entreprendre. Les informations sont distillées au compte-gouttes, la couverture médiatique réduite au rabais. Dans un premier temps, le but est de créer un effet-surprise tant les opinions publiques blasées se montrent indifférentes et n’attendent plus rien. Côté américain, il semble qu’on ait appris la leçon : tout ce qui pourrait fâcher Israël est soigneusement écarté. L’idée est de ne fournir aucun prétexte au gouvernement pour se dérober. L’Union européenne est-elle saisie d’un projet visant à signaler les produits fabriqués dans les colonies israéliennes en Cisjordanie ? Voilà que le Département d’Etat prie le Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne de repousser le vote à une date ultérieure. Le gouvernement israélien déclare-t-il vouloir légaliser cinq avant-postes promis au démantèlement que le Consulat américain se contente d’envoyer son deuxième secrétaire à l’audience de la Cour suprême réunie pour arbitrer la légalité de la décision.

Sans tambour ni trompette

Profil bas dans le blâme, profil bas dans l’éloge : un événement qu’on est tenté de qualifier d’historique s’est produit dans l’indifférence générale. Au lieu de faire la une, l’information a été divulguée sans tambour ni trompette comme un événement ordinaire. Réunie fin avril 2013 pour déterminer le sort de l’initiative arabe de paix votée en 2002, la Ligue arabe ne s’est pas contentée de confirmer sa validité, elle a admis le principe d’une modification des frontières au lieu de l’injonction traditionnelle au retour d’Israël à la Ligne verte. Cet amendement lève un obstacle de taille dans la négociation puisqu’il autorise Mahmoud Abbas à accepter, à son corps défendant, les fameux blocs d’implantation en contrepartie d’un bout de territoire israélien correspondant. Par cette déclaration inattendue, Mahmoud Abbas bénéficie d’une plus grande marge de manœuvre.

Cette décision de la Ligue arabe est une révolution. On peut la tenir avec dédain pour une déclaration symbolique. Après tout, la Ligue arabe n’a pas vocation à négocier avec Israël, mais n’oublions pas qu’elle est susceptible de multiplier les obstacles, comme elle le fit, au demeurant, lors des négociations de Camp David en juillet-août 2000. Il semble pourtant qu’une conspiration du silence ait étouffé l’incroyable nouvelle. Les Etats-Unis ont approuvé sans tapage. Le gouvernement n’a pas cru bon exprimer une quelconque gratitude. Rien à signaler. Netanyahou, qui sait y faire avec les craintes et les peurs, en perd son hébreu dès qu’il s’agit de constater qu’un pas dans le bon sens a été fait. Seule Tzipi Livni est montée au créneau pour saluer le tournant. Elle n’a pas été suivie. L’écho fut très faible, sinon inaudible.

Faute de classe politique, c’est donc aux intellectuels de remplir leur vocation. Un colloque s’est tenu à Tel-Aviv pour relancer l’affaire. Rien de plus. Mais où est donc passée la presse ? Connue pour ses capacités d’investigation et sa disposition à susciter le débat public, elle n’a pas échoué, elle n’a tout simplement pas relevé le défi. Elle est en réalité tétanisée. L’opinion publique aussi, surtout. Au mois de mars dernier, Obama déclarait à Jérusalem que nul leader ne prend de décision grave s’il n’y est poussé d’abord par les électeurs. Eh bien, l’opinion ne pousse pas, n’incite pas, elle ne se sent pas concernée.

Chaos syrien

Pourquoi cette discrétion de tous et par tous ? Je n’y vois qu’une seule raison : le chaos qui règne en Syrie. Il frappe tous les jours des victimes innocentes par centaines et des réfugiés par milliers. Toute cette activité diplomatique, côté américain et côté Ligue arabe, semble dérisoire et vaine face à l’absence de décision qui caractérise les mêmes acteurs sur le dossier syrien. Je sais bien qu’en relations internationales, on ne règle pas nécessairement le dossier le plus urgent en priorité, mais celui que l’on est en mesure de régler. Et c’est bien ce qui justifie que l’on garde profil bas.

Et cependant, le compartimentage des dossiers présente quelque chose de troublant. Le traitement apporté à un problème n’exige point de mettre l’autre en sourdine. Mais quand bien même l’échelle des priorités nous ordonne de chercher la fin immédiate des violences en Syrie, on ne peut, faute de solution, estimer que rien ne doit être entrepris dans un autre théâtre d’opérations sous prétexte que celui-ci serait moins meurtrier. Il serait absurde au nom du chaos qui règne au nord d’Israël de ne rien faire pour éviter un nouveau cycle de violence ici, même si son paroxysme n’a jamais atteint celui qui déchire aujourd’hui la Syrie en lambeaux.

Aussi voudrait-on voir John Kerry préoccupé de trouver une solution au cataclysme syrien. Qu’il écarte une intervention militaire américaine, on le comprend après les fruits amers récoltés en Afghanistan et en Irak. Les incidents multiples à la frontière turco-syrienne comme à la frontière syro-israélienne risquent d’embraser la région. L’Iran souffle sur les braises et attend que ce scénario se réalise. La situation est tendue surtout depuis qu’Assad a averti qu’il ripostera si Israël attaque un troisième convoi d’armes en provenance de l’Iran destiné au Hezbollah. Ce n’est plus du conditionnel, mais un futur proche potentiel.

Les colons pavoisent

Cette constatation de l’urgence localisée en Syrie n’est pas un appel à relâcher les efforts. Le conflit israélo-palestinien a une antériorité qui mérite bien qu’on s’en préoccupe, même si actuellement il ne se manifeste pas par un déploiement effréné de violence. Mais le calme est toujours provisoire : les guerres d’autrefois se déroulaient une fois par décennie; depuis que ce sont des organisations qui mènent les combats, la violence s’invite plus souvent : 2000-2003, 2006, 2009, 2012. En outre, chaque année qui passe sans résoudre le conflit israélo-palestinien compromet un peu plus les chances de la solution de deux Etats.

Même si aujourd’hui les colons et les partisans de la colonisation pavoisent et sentent que le temps roule pour eux, il importe de leur rappeler -ainsi qu’à ceux du camp de la paix qui désespèrent- que le machiavélisme dure quelque temps, parfois longtemps, et, en l’occurrence, plus de quarante ans, jamais indéfiniment.

 

Lapid plus à droite que prévu

Yaïr Lapid a rompu le silence. Après s’être bien gardé de dévoiler ses positions politiques en matière de négociation pour ne s’en tenir qu’au dossier des finances qui lui a été confié, voilà qu’il a accepté de donner récemment une première interview au New York Times. Le représentant de la nouvelle génération politique israélienne, loin de confirmer l’image de centriste qu’il avait peaufinée durant la campagne, révèle une sensibilité de droite qui ne trompe pas. Après tout, il avait débuté sa campagne à Ariel, une des plus grandes colonies de Cisjordanie. Et il semble plus à l’aise de ce côté-là de la Ligne verte, cédant volontiers à Tzipi Livni le soin de jouer le rôle de l’aile gauche du gouvernement. Faut-il voir dans cette inflexion à droite une conversion stratégique ? Ou alors l’héritage de son père qui n’a jamais eu de tendresse particulière pour la gauche ? L’expression d’un populisme plus raffiné ? Ou enfin est-ce l’opportunisme qui l’a emporté chez lui, ce qui a été de tout temps la tentation du centrisme ? Mais au moins les centristes avaient-ils l’ambition de tracer une troisième voie. Il y avait, d’ailleurs, un parti qui portait ce nom-là autrefois, mais Lapid ne semble pas tenté de le ressusciter. Cette alliance avec Bennett de La Maison juive aurait-elle déteint sur lui ? Est-ce une affaire de génération ?

Les observateurs politiques suggèrent une autre hypothèse. Yaïr Lapid se voit déjà candidat au poste de Premier ministre et tente donc de se draper de la toge du successeur de Netanyahou. Autrement dit, il s’aligne sur les positions consensuelles en cours.

En réalité, nous avons eu droit pendant longtemps à la petite musique du Parti travailliste au sein du gouvernement que, somme toute, cet alignement à droite apparait sans conséquence significative. Faire entendre sa petite différence alors même qu’elle est sans retombée dans les faits n’est pas d’une importance majeure. En termes de leadership, tout cela manque bien d’audace et d’ambition. Ne glosons pas trop vite sur le thème de « Lapid trahit ses électeurs ». C’est à l’œuvre qu’il faudra le juger.


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Daniel Donner - 13/06/2013 - 15:22

    "Lapid plus à droite que prévu"

    Prevu par qui? Lapid pere etait une sorte de Poujade israelien, critiquant les pratiquants, comme fond de commerce, mais n'epargnant pas les mauvais mots concernant les homosexuels par exemple, ou pour la femme au menage.
    Le fils? Il est plus moderne. Mais probablement encore plus liberal que Natanyahou. Belle gueule de la tele. Genre americain donc: sera president (elu) celui qui presentera le mieux, physiquement, pas celui qui allignera le meilleur CV (pauvre McCain).
    Lapid et Benet avaient donc tout pour s'entendre, des avant les elections, tout deux jeunes, tout deux liberaux, tout deux voulant du changement. Lapid se fout des defavorises. Il roule pour les bourgeois qui ont vu leur pouvoir d'achat diminuer et sont descendus dans la rue. Mais en tant que ministre des finances, il faut trouver l'argent ou il est accessible, et il a ainsi trahi ses electeurs.
    La haine des orthodoxes aidant, il a presque su detourner la colere de ses electeurs.
    Quant au point de vue national, il n'a pas beaucoup change ses dires: on ne doit pas montrer a l'avance ses cartes a l'adversaire, cela se fait lors de negociations (a mon avis il a bien raison, et d'ailleurs on n'exige que d'Israel de devoiler ses cartes avant les negociations, pas des Palestiniens...). De son parti, beaucoup de gens de gauche elus. A commencer par une ministree. Et un depute qui vient de declarer a nouveau que l'occupation corrompt.
    Alors, Lapid plus a droite que prevu? Prevu par qui? Par tout ceux qui l'ont fait elire en repetant qu'il etait de gauche sans l'ecouter?

  • Par Samwel - 15/06/2013 - 10:07

    [...] cette initiative n'a suscité presque aucune réaction en Israël.

    À quoi vous attendiez-vous? Tout le monde (réaliste) sait depuis longtemps que le régime ne veut en aucun cas entendre parler de paix! Ce que veux l'occupant, c'est la soumission inconditionnelle des Palestiniens!
    Pourquoi sinon aurait-il assassiné Rabin?

  • Par Daniel Donner - 18/06/2013 - 9:45

    Qui a assassine Rabin?