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Antisémitisme et islamophobie, même combat ?

Mardi 7 mai 2013 par Propos recueillis par Perla Brener
Publié dans Regards n°777

Les faits. Le 21 février 2013, six sénateurs belges déposaient une proposition de résolution relative à la lutte contre l’islamophobie, jugée par les uns salutaire, par d’autres, carrément liberticide. Si personne ne conteste l’existence réelle de discriminations à l’égard de la communauté arabo-musulmane, le CCLJ s’inquiète quant à lui des dérives qu’une telle proposition pourrait susciter, à savoir le cadenassage de toute critique portée à une religion, quelle qu’elle soit.

 

Peut-on défendre la loi contre l’antisémitisme et s’opposer à celle qui condamnerait l’islamophobie ? Peut-on mettre sur le même pied islamophobie et antisémitisme ? Une telle loi ne risque-t-elle pas de constituer un frein à la liberté d’expression ? Nous avons posé la question à une série d’interlocuteurs privilégiés.

Selon la présidente de RAPPEL (Réseau d’action pour la promotion d’un Etat laïque), Nadia Geerts, « le problème du concept d’“islamophobie” est que c’est un terme fourre-tout, et que cette proposition de résolution est loin de clarifier les choses. Or, autant je conçois que l’on condamne pénalement les actes d’agression envers une personne pour motif religieux, autant je m’insurge contre le fait qu’on pénalise le fait d’avoir une mauvaise opinion de la religion musulmane ». Comment peut-on se dire en faveur de la pénalisation de l’antisémitisme et contre celle de l’islamophobie ? « On ne peut mettre sur le même pied antisémitisme et islamophobie, car l’antisémitisme ne vise pas la critique, même virulente, d’une religion, mais une forme spécifique de racisme, qui vise les Juifs en tant que “race” et non en tant que communauté religieuse ». Nadia Geerts relève par ailleurs le caractère singulier de cette résolution qui ne trouve aucun équivalent pour les autres lois : « On peut penser et dire tout le mal qu’on veut du christianisme, du judaïsme, du bouddhisme ou de l’athéisme, et voilà que soudain, on voudrait interdire l’expression de certaines idées sur l’islam ! Cela rompt de toute évidence avec le principe d’égalité, fondamental en démocratie ».

Historien, auteur de nombreux ouvrages sur l’antisémitisme, le sionisme et la problématique de la mémoire, notamment de Juifs en pays arabes (éd. Tallandier, 2012), Georges Bensoussan remarque une même tendance en France à l’adoption de ce type de projet de loi qu’il critique fermement. « La notion d’islamophobie a été inventée de toutes pièces et  n’a aucun fondement politique », estime-t-il. « Elle a été créée pour faire pendant à la judéophobie, comme une façon de renvoyer les protagonistes dos à dos sous l’hypocrite formule de “troubles intercommunautaires”. L’historien voit encore dans l’islamophobie l’exact équivalent du blasphème au 18e siècle, « une atteinte caduque 200 ans après le Siècle des Lumières », poursuit-il. « On peut critiquer librement la religion chrétienne et personne ne s’en prive, sans que l’on crie pour autant à la christianophobie, mais comme on a aujourd’hui peur de cette masse démographique que constituent les musulmans d’Europe, on baisse la tête et l’on refuse d’affronter le péril. Or, pour la première fois, les musulmans se retrouvent en minorité alors que leur religion, de portée universelle, est de nature politique et hégémonique. L’islam doit se réformer s’il veut être compatible avec la démocratie qui nous constitue, comme l’a fait le christianisme avant lui. Et l’on doit pouvoir critiquer l’islam comme toute autre religion, et défendre l’identité de l’Europe des Lumières forgée après 1945, sans céder au terrorisme intellectuel qui vous stigmatise comme raciste, comme l’on était hier qualifié de “réactionnaire” et avant-hier d’“hérétique” ».

Jamila Si M’hammed est la présidente de Ni putes ni soumises. « Le concept “islamophobie”, déjà difficile à définir, laisse la porte ouverte au délit de blasphème que l’on ne peut accepter », confirme-t-elle. « S’il faut combattre la haine anti-religieux, cette dernière ne peut toutefois être mise en parallèle avec l’antisémitisme qui vise les Juifs comme peuple et non comme religion. Il existe certes un racisme contre les personnes issues de la culture arabo-musulmane, mais il ne s’agit en aucun cas des pogroms, du racisme d’Etat et des persécutions qu’ont vécus les Juifs. La comparaison de l’islamophobie avec la haine antisémite tout à fait ancrée n’est pas concevable selon moi ». Et de rappeler qu’une loi contre le racisme existe déjà, celui-ci étant reconnu comme un délit. « A quoi bon créer alors ce particularisme ? », poursuit la présidente de Ni putes ni soumises. « Cela me rappelle cette loi votée par plus de 57 pays musulmans pour interdire la critique de l’islam. Le risque de cette résolution n’est-il pas d’entrer dans cette lignée-là ? La religion est quelque chose que l’on choisit, contrairement au fait d’être noir, asiatique… elle est donc par essence critiquable ». Très satisfaite du retrait du sénateur Richard Miller (MR) de la proposition de résolution, Jamila Si M’hammed confie néanmoins sa crainte de voir cette confusion toucher l’ensemble des partis.

La directrice du CEJI - une Contribution juive pour une Europe Inclusive, Robin Sclafani, insiste, elle aussi, sur la distinction entre les deux concepts : « Islamophobie signifie la peur de l’islam. Le terme antisémitisme, utilisé la première fois par Wilhelm Marr, se traduit par la haine des Juifs. Les Juifs sont un peuple, l’islam est une religion. Une personne peut avoir peur d’une religion sans haïr les gens qui pratiquent la religion. L’antisémitisme est semblable à la haine musulmane. Un antisémite hait le peuple juif indépendamment de ce que font les Juifs. Une personne qui n’aime pas les musulmans hait les musulmans indépendamment de ce que font les musulmans. Cela signifie qu’ils ne font pas de différence entre les Juifs religieux, les Juifs non religieux, ni aucune différence entre les musulmans religieux et les non pratiquants. Ils utilisent les actes de certains Juifs ou musulmans pour confirmer leurs préjugés au sujet de tous les Juifs et tous les musulmans. Ils utilisent également les voix critiques au sein de la communauté juive ou musulmane pour démontrer que les Juifs ou les musulmans sont mauvais, dépassés, cruels... La critique de la religion des musulmans et des Juifs n’a rien à voir avec la haine des Juifs et des musulmans. La critique peut être sincère et avoir de bonnes intentions. De manière générale cependant, les musulmans sont beaucoup plus offensés par la critique sur leur religion que les Juifs et perçoivent les attaques à l’égard de leur religion comme de la haine à l’égard de tous les musulmans. La raison est que les musulmans sont définis par leur religion, alors que les Juifs sont définis par leur appartenance à un peuple ». Le CEJI ne se dit pas favorable à la loi, telle que proposée actuellement, estimant qu’elle « fera plus de mal que de bien. Une loi supplémentaire, additionnelle, qui apporte peu aux lois antiracistes déjà existantes », estime-t-il.

Dans leur communiqué du 17 avril 2013 titré « Islamophobie : les bonnes résolutions ne gagnent pas à être différées ! », les Musulmans progressistes de Belgique se prononcent clairement quant à eux en faveur de la proposition déposée au Sénat. « Selon ses détracteurs, ce texte serait inacceptable en ce qu’il conduirait à empêcher toute critique de l’islam », expliquent-ils,  « (…) le Sénateur MR Richard Miller qui avait initialement co-signé ce texte d’intention -une résolution de ce type n’a en effet pas d’effet contraignant- a été sommé de retirer sa signature et de s’atteler à la rédaction d’un texte amoindri sur les discriminations ». Selon eux, pourtant, « rien dans cette démarche ne permet d’affirmer qu’elle remettrait en cause des libertés essentielles dans une société démocratique ouverte telle que la liberté d’expression et en particulier la libre critique des religions (…) et la Ministre de l’Intérieur lorsqu’elle présente au Parlement son intention de “mieux lutter contre le ‘racisme anti-musulman’ en déployant une stratégie de lutte contre l’islamophobie en concertation avec les représentants de l’islam” entre ici parfaitement dans son rôle. Notre association s’est donné pour objectif d’exprimer et de défendre avec détermination, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la communauté musulmane, une vision de la citoyenneté partagée qui réfute toute utilisation de la religion musulmane aux fins de réduire l’espace des droits et libertés individuelles. C’est dans cet esprit que nous sommes intervenus en faveur des droits des communautés LGBT, en faveur de la liberté de choix concernant la fin de vie, en faveur d’une lutte résolue contre l’antisémitisme, en faveur du respect des minorités à l’intérieur de la minorité musulmane, etc. Nous aurions donc été les premiers à contester une volonté d’exploiter la religion à des fins liberticides. (…) Nous avons besoin qu’au sommet de l’Etat, on puisse entendre que les musulmans de Belgique souffrent de trop nombreuses formes de rejet. L’attitude des opposants à la résolution du Sénat conforte ceux qui, dans nos communautés, pensent que la Belgique minimise les actes et discours islamophobes. (…) Les musulmans n’ont certainement pas besoin de règles ou de législations dérogatoires. Ils ont surtout un besoin énorme que les règles du droit commun s’appliquent communément ».


 
 

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