De la délégitimation d'Israël

Mardi 2 mars 2010 par Denis Charbit

 

Un an après son retour à la tête du gouvernement, Benjamin Netanyahou peut afficher un bilan positif. Avec toutefois quelques ombres au tableau : les campagnes gouvernementales de désinformation menées contre les organisations humanitaires israéliennes, les projets de loi discriminatoires et l’image d’Israël dans le monde.

La reprise économique est réelle, les exportations sont en hausse et le chômage en baisse; la crise dans les relations israélo-américaines que l’on croyait inéluctable a été surmontée; la discipline parlementaire règne tandis que l’opposition est mise hors d’état de nuire grâce au climat de scission que fait régner Shaoul Mofaz, le rival de Tsipi Livni. En dépit de ce bilan positif, on ne peut cependant ignorer une détérioration de l’image d’Israël. Et ce ne sont pas les déclarations de certains ministres à l’égard des organisations humanitaires israéliennes soupçonnées de collusion avec le rapport Goldstone ni certains projets de loi de la droite dure qui vont apaiser cette situation. Si des années durant, c’est l’image qui a inquiété les amis d’Israël, on a désormais le sentiment d’avoir atteint un point de non-retour. Il y va aujourd’hui de la délégitimation de l’Etat.

La diplomatie préservée Cette situation qui frappe Israël est-elle un fait accompli, une réalité objective ? Ou bien faut-il voir dans cette dénonciation par Israël de la mise en cause dont elle est l’objet une tentative de disputer la place aux Palestiniens qui jouent presque exclusivement sur le terrain victimaire ? La remise en cause profonde d’Israël fait des progrès et des ravages. Il convient de relativiser le phénomène en désignant de manière précise les lieux où elle se propage à grande vitesse et ceux qui en sont préservés en commençant par la sphère diplomatique et politique. Il suffit de voir comment les Européens se mettent en quatre pour améliorer les relations bilatérales avec Israël pour considérer l’inanité de l’accusation, à l’exception peut-être de la Suède. Force est de constater la sympathie débordante de Silvio Berlusconi : il a repris à son compte l’idée qu’Israël soit membre à part entière de l’Union européenne. Ce n’est pas que la proposition soit sérieuse et bientôt inscrite à l’agenda de l’Union. Il n’est pas sûr, en outre, que les Israéliens, au-delà du geste de bonne volonté dont cette offre témoigne, accueillent la proposition avec enthousiasme tant elle heurte leur adhésion à une conception une et indivisible de la souveraineté, opposée au principe du transfert de compétences à une entité supranationale. Regardez également le soutien de la France -et cela a commencé avec Chirac- apporté à la production et à la promotion de la création culturelle israélienne : du salon du livre aux festivals de cinéma israéliens, de l’aide aux compagnies de danse contemporaine aux coproductions de longs métrages, la culture est aujourd’hui le prisme par lequel Israël suscite l’intérêt et la curiosité. Enfin, les réunions au plus haut niveau entre gouvernements allemand et israélien sont un symbole fort d’une coopération et d’une compréhension réciproque. Faut-il rappeler qu’à l’issue de la seconde guerre du Liban, de nombreux leaders européens se sont rendus en Israël pour saluer le cessez-le-feu unilatéral d’Olmert ? Certes, il y a une exception de taille à ce tableau idyllique : le rapport Goldstone. Contredisant la prétention israélienne à mener une guerre juste et propre, ce rapport accablant estime que l’intervention israélienne à Gaza fut particulièrement sale et a frappé indistinctement, au-delà du tolérable, militaires et civils. Mais en tant que tel, le rapport ne se prononce pas sur la légitimité d’Israël : il ne l’a pas fait et n’avait pas à le faire.

Les universités virulentes Si ce n’est sur l’arène diplomatique, est-ce donc sur la scène médiatique qu’Israël est encore et toujours traînée dans la boue ? Les rédactions de la presse écrite et télévisée ont appris peu ou prou à informer et à modérer le jugement. La critique s’exprime toujours librement et vise Israël comme par le passé, mais il y entre un peu plus de nuances : c’est que le Hamas règne à Gaza, le Hezbollah veille au grain et l’Iran inquiète. Il y a bien pourtant une sphère où la situation est désastreuse; c’est de là que la campagne anti-israélienne est la plus vive et remporte de vifs succès : les campus. Les idées reçues, les calomnies, les discours de la haine et les appels au boycott triomphent. Il est sans doute étrange que dans l’enceinte où la raison s’exerce, seule la passion l’emporte et la confusion et l’amalgame. Il ne faut pas sous-estimer le phénomène car la jeunesse qui s’y trouve sera l’élite de demain et pourrait bien être convaincue, à lire les pétitions et les tracts, les affiches et les harangues qu’on y distribue, de voir en Israël le mal du siècle, la réincarnation de ce qu’il y eut de pire dans le 20e siècle : nazisme, impérialisme, fascisme, colonialisme et apartheid. On peut redouter que bientôt le sionisme ne devienne lui-même un mot du même acabit et finisse non plus par désigner, même péjorativement, le mouvement d’indépendance nationale des Juifs, mais un mouvement qui, par essence, en opprime un autre. Pourtant, en apparence, Israël aurait dû connaître une année diplomatique sereine : à l’Université Bar-Ilan, Netanyahou a souscrit au principe de deux Etats et, quelques mois plus tard, il prenait la résolution de geler la construction dans les implantations pour une période de dix mois ! Cela a suffi, semble-t-il, pour convaincre les gouvernements; cela n’a guère affecté le scepticisme de l’opinion publique. Outre que le tandem Netanyahou-Lieberman ne suscite guère spontanément la confiance, on a bien vu que le cœur n’y est pas, que la conviction est absente, que la déclaration est faite du bout des lèvres. Et c’est ainsi que ce qui aurait pu et dû faire l’effet d’une conversion est apparu comme une manipulation de plus. Des actes qui ne reposent pas sur une intime conviction ne rétablissent guère la confiance. Des déclarations qui ne se traduisent pas par des actes réveillent la même suspicion.

Une part de responsabilité Quarante ans d’occupation militaire et plus de soixante ans durant lesquels les Palestiniens n’ont pas accédé à leur indépendance nationale ne sont pas mis sur leur compte mais sur le nôtre. Non que les Palestiniens n’aient pas leur part de responsabilité dans cet état de fait. Seulement, de nos jours, on nous soupçonne d’être plus que jamais attachés à la poursuite du processus de paix pourvu qu’il reste toujours un processus et n’aboutisse jamais à la fin de l’occupation. Tant que nous en resterons là, la délégitimation d’Israël continuera de faire son chemin auprès de personnes de bonne foi qui auraient pu être nos amis et nos alliés et que nous avons fini par désespérer.

Les « Israeli Doctors » Dans ce contexte d’une délégitimation croissante d’Israël on aura compris que la nomination d’Avigdor Lieberman n’est pas faite pour réduire la tension. La présence de Tzipi Livni à la tête de la diplomatie israélienne aurait-elle calmé le jeu ? Peut-être mais cela suppose qu’on dise un mot des fins et des moyens. Qu’on cesse de se gargariser avec le deus ex machina d’une bonne hasbara (propagande) ou d’un bon look. On a vu comment l’aide apportée aux Haïtiens par l’équipe de soins médicaux dépêchée par l’armée israélienne a été reçue comme une divine surprise : pour une fois, l’uniforme de Tsahal n’était pas perçu à l’étranger comme un signe de répression mais comme un signe de bienfaisance désintéressée. Il ne faut pas nier l’importance immédiate d’une telle opération : outre que cette mission de sauvetage constitue avant tout une aide à personne en danger, elle a aussi le mérite de réconforter les communautés juives ébranlées par tant d’hostilité à Israël; de secouer les esprits de bonne foi qui finissaient par croire que l’armée israélienne n’était plus qu’un quarteron de généraux assoiffés de sang et de violence. Elle a obligé les organisations qui ont pour vocation de défendre la cause palestinienne à s’incliner, dénonçant dans l’aide dispensée aux Haïtiens sur le terrain une opération de diversion. S’il est assurément méritoire qu’Israël puisse se ranger parmi les trop rares pays capables d’apporter une aide immédiate et efficace lors de catastrophes naturelles, si les Israeli doctors semblent déployer autant de savoir-faire et d’entraînement que les French doctors, qu’on ne se leurre pas : une action humanitaire sporadique ne remplace pas une politique. Qu’Israël ait des ennemis qui jurent sa perte, tout le monde en convient, que ses ennemis disposent de nombreux relais et de soutiens qui n’accordent pas le moindre crédit à ce que fait Israël, nul n’y contredit. Mais que fait-on sérieusement, profondément, pour arrêter l’épidémie, pour éviter le glissement de larges pans de l’opinion ? Ce n’est pas -il faut le dire vigoureusement- une opération à Haïti qui peut faire contrepoids. Si déjà les mêmes équipes médicales de Tsahal accomplissaient à Djénine ou à Hébron le travail exemplaire de l’association israélienne des Médecins pour les droits de l’homme ! Mais ce serait encore insuffisant : le seul théâtre d’opération sur lequel Israël retrouvera l’estime et le respect -comme l’obtinrent en leur temps Rabin en dépit de la première intifada et Sharon au début de la seconde- est celui de la négociation.


 
 

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