Shoah en Belgique

Le Sénat minimise la responsabilité des autorités belges

Lundi 14 janvier 2013 par Joël Kotek et Nicolas Zomersztajn

Les Sénateurs édulcorent la portée du discours historique de notre Premier ministre quant à la responsabilité de l'Etat belge dans la déportation des Juifs.

 

Jeudi 10 janvier 2013, les membres de la commission des affaires institutionnelles du Sénat ont examiné la proposition de résolution visant à reconnaître la responsabilité des autorités belges dans la persécution des Juifs en Belgique.

Après avoir procédé à l’audition des auteurs du rapport du Centre d’études et de documentation Guerres et sociétés (CEGES) sur les autorités belges et la persécution des Juifs en Belgique durant la Seconde Guerre mondiale, et des représentants des institutions et des associations juives, les membres de cette commission sénatoriale ont adopté une proposition de résolution qui a profondément édulcoré largement la portée de la "Proposition de résolution visant à reconnaître la responsabilité des autorités belges dans la persécution des Juifs en Belgique". Cette résolution déposée notamment par les sénateurs Mahoux, Brotchi et Morael était pourtant des plus clairs : « La réalité étant la suivante, dans de nombreux pays occupés (le nôtre ne faisant pas exception), les autorités en place ont souvent mené vis-à-vis de l'occupant allemand une politique de collaboration passive, voire active, en ce qui concerne la persécution des Juifs ».

Manifestement, le passé de la Belgique occupée reste « un passé qui n'arrive toujours pas à passer » auprès de certains de nos élus, comme en témoigne l'incroyable amendement adopté, à l'unanimité, sur proposition d'un des derniers thuriféraires de la Belgique de papa, Francis Delperée, vice-président de la commission des Affaires institutionnelles : « Jeudi, c’était l’heure des votes, du texte dont les amendements étaient loin d’être cosmétiques. Comme l’avait souhaité Francis Delpérée (CDH), ce sont bien certaines et pas toutes les autorités belges qui ont donné un coup de pouce aux nazis. C’est loin d’être un détail car à bien des niveaux officiels, il y eut aussi des sauveurs de Juifs » (LLB, 11 janvier 2013).

Comme le reconnaît l'auteur de l'article, Christian Laporte, l'amendement est loin d'être cosmétique, Il remet en cause, en effet, plus de trente années de recherches, augurées en leur temps par Maxime Steinberg, puis poursuivies par le CEGES. Il remet surtout en question le discours historique de notre Premier ministre M. Di Rupo.

Retour sur ce discours historique : « Même si le gouvernement belge a quitté la Belgique pour Londres et s’est rangé dans le camp des alliés. Même si la Belgique était sous régime d’occupation. Même si de très nombreux Belges se sont illustrés par leur courage dans la résistance, en cachant des Juifs ou en sabotant l’action de l’occupant. Il n’en reste pas moins qu’à travers l’implication d’un certain nombre d’autorités, l'Etat belge a adopté une attitude beaucoup trop docile. Il faut le reconnaître officiellement : ces autorités ont mené avec l’occupant allemand dans des domaines cruciaux une collaboration indigne; indigne d’une démocratie, indigne de nos valeurs fondamentales ».

Responsabilité de l'Etat belge

Notre honorable sénateur CDH a joué sur les mots. En effet, lorsque M. Di Rupo dénonce le rôle d'un « certain nombre d'autorités » dans la persécution des Juifs de Belgique, il ne le fait pas pour minimiser le rôle de la Belgique mais, au contraire, pour mieux souligner la pleine responsabilité de « l'Etat belge ».

A cet égard, son discours ne prête pas à la moindre confusion. Revenons sur la clef de son discours : « Cette collaboration a eu des conséquences dramatiques pour la communauté juive. Oui, en prêtant leur concours à l’entreprise d’extermination mise en place par les nazis, ces autorités et ,à travers elles, l’Etat belge, ont manqué à leurs devoirs. Elles se sont rendues complices du crime le plus abominable. Cette faute criminelle restera une tache indélébile dans l’histoire de notre pays. Une tache moralement imprescriptible, une responsabilité ineffaçable. Je ferai tout ce que je peux pour que jamais elle ne tombe dans l’oubli. Je veux, dès maintenant, sur la base des informations avérées que nous possédons, exprimer les regrets et la honte que cette collaboration nous inspire. En tant que Premier ministre du Gouvernement belge, je présente les excuses de la Belgique à la communauté juive, même si les comportements de l’époque sont inexcusables ».

Ainsi, si d'autres autorités jouèrent de la passivité ou de l'indifférence, l'essentiel à retenir est « ces autorités » : celles qui avaient la charge des rouages de notre Etat prêtèrent, bel et bien, main forte aux nazis. « Sans ce registre des Juifs, jamais les arrestations progressives, puis la rafle de septembre 1942 n'auraient eu le même impact à Bruxelles », a reconnu le bourgmestre de la ville, Freddy Thielemans.

Il ne saurait être question de mettre sur un même plan une collaboration institutionnelle (l'Etat belge) et des actes individuels (Justes), à moins d'excuser Vichy du fait de la réalité de la Résistance française. On aura beau jeu de rappeler alors que la France de Vichy sauva bien davantage de Juifs que la Belgique : « seuls » 30% des Juifs de France furent assassinés par les nazis et leurs collaborateurs contre 50% en Belgique. De la même manière, le courage exemplaire de nombreux de nos concitoyens chrétiens ne doit en rien excuser le silence coupable, ici, de l'Eglise institution, là du Palais royal. Ce fut bien les institutions, et notamment « l'Etat belge » (souligné par M. Di Rupo), qui abandonnèrent les Juifs de Belgique et des Belges qui, fort héroïquement, choisirent à titre individuel la Résistance.

Faute majeure

Il serait temps que le président de la communauté israélite de Bruxelles, l'illustre Philippe Markiewicz, le comprenne enfin. Lui qui, seul contre tous, s'embarrassa lors de son audition par les sénateurs, et comme à l'accoutumée et, naturellement, au grand contentement de certains sénateurs, à minimiser les responsabilités belges. On se doute aisément que son intervention et l'amendement qu'il permit ne relève en rien du lapsus ni de l'erreur. Il faut parler, ici de faute. Faute majeure même. Le moins qu'on puisse dire, en effet, est que si cette formulation est entérinée en séance plénière par le Sénat de Belgique, les sénateurs poseront non seulement un acte politique douteux, mais feront un grand pas en arrière. Comment ignorer les conclusions du rapport du CEGES ?

Nous espérons que les sénateurs réunis en séance plénière auront la clairvoyance et le discernement de reformuler la proposition de résolution pour que l’acte de mémoire que le Sénat de Belgique posera ne soit pas contraire à l’Histoire. A cet égard, nous nous permettons de citer la dernière phrase du rapport de plus de mille pages du CEGES : « Les autorités ont ainsi adopté une attitude docile en accordant dans des domaines très divers, mais cruciaux une collaboration indigne d’une démocratie à une politique désastreuse pour la population juive de Belgique (belge comme étrangère) ».


 
 

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  • Par Eric Picard - 14/01/2013 - 16:52

    Bravo! Et maintenant, quand et où se réunit-on pour penser et coordonner les initiatives nécessaires à empêcher l'adoption en plénière de ce texte révisionniste ?

  • Par Daniel - 14/01/2013 - 21:15


    Je ne comprends pas cette obstination de la part de Francis Delpérée. Pourquoi ne veut-il pas admettre que les secrétaires généraux, le pouvoir judiciaire et l'Eglise catholique aient méprisé la Constitution belge.

  • Par Hennenberg - 15/01/2013 - 12:03

    Monsieur le senateur CDH Delperee s'est largement deconsidere; comme constitutionaliste, il a toujours fait preuve d'une erudition etourdissante qui lui a permis d'expliquer les decisions du legislateur en tenat compte de tous les arguments. Maintenant qu'il est rentré en politique, ce qui est son droit le plus strict d'ailleurs, il est devenu esclave et faire-valoir de son parti, en renoncent à sa liberté intellectuelle. Que des Belges aient sauvé des Juifs, personne n'en doute et gloire leur soit rendue. Mais ce n'est pas le fait d'une administration quelconque. Aucune que je sache, n'a eu une attitude consequente de refus. C'est en cela que le senateur se trompe et que le senat ne sera que trop heureux de le suivre. L'attitude courageuse de Di Ruppo est bien mal recompensée par la mediocrité des senateurs que la réflexion de Delperée atteste,
    M. Hennenberg.

  • Par Douenias David - 15/01/2013 - 13:51

    Excellent texte.
    Que pensez vous que la Communauté devrait faire?
    DD

  • Par Kalisz - 15/01/2013 - 16:22

    L'invraisemblable Delperée.
    Ces jours-ci, ce dinosaure qui s'est auto- proclamé constitutionnaliste pour faire autorité, a plombé tous les débats sur la dotation de la Reine Fabiola et sur sa "Fondation". Il faut s'attendre à ce qu'il dresse tous les obstacles possibles et imaginables pour empêcher que "notre"monarchie devienne protocolaire. Ce qui est pourtant hautement souhaitable avec la succession prévisible prochaine de Philippe.

  • Par Henriette Irène - 15/01/2013 - 16:49

    La Belgique face aux nazis.

    Je ne comprends pas comment on ose minimiser un tel problème, car il suffisait de quelques personnes "bien intentionnées" qui dénonçaient des Juifs, pour que la machine allemande se mette en marche pour éliminer un maximum d'innocents. Et ces Allemands étaient monstrueusement bien organisés.....Dès le début avant tout se mettait déjà en marche.

    Je suppose que beaucoup de dénonciations se faisaient pour occuper l'appartement et ramasser les biens des Juifs dénoncés, sans compter ce qu'on pourrait nommer "la bêtise humaine". Beaux de gens étaient antisémites sans savoir réellemenet pourquoi.......



  • Par Sylvie (CAL) - 15/01/2013 - 18:27

    Triste constat mais très bon texte! Oui, il faut agir! Comment? La communauté doit s'interroger par la voix du président du CCOJB à mon avis. Il faudrait également contacter Philippe Mahoux et Olivier Maingain qui sont à l'origine de la demande faite au Sénat. Ils pourront sans doute donner des pistes pour que leurs efforts ne soient pas réduits à néant par le CDH.. et P.M., ancien président du CCOJB!

  • Par Jacques Kemp - 15/01/2013 - 23:38

    Bravo, merci.

    Le Bien Heureux Delperée est de Woluwé-St-Pierre, comme mes parents. Lorsqu'ils le croiseront au marché de Stockel, ils pourront leur dire combien ils étaient soulagés, lorsqu'ils voyaient devant les parcs bruxellois 'interdits aux juifs et aux chiens', de penser qu'il ne s'agissait pas là d'une injonction des autorités belges, mais uniquement de certaines d'entre elles.

    Markiewicz n'est pas de Woluwé je pense.

  • Par JEA - 16/01/2013 - 13:42

    Comment body text

  • Par Bobvian - 16/01/2013 - 23:40


    Il me semble que le rois chrétiens se portaient toujours garants pour leurs Juifs. Le roi Léopold III, responsable de son peuple et de ses Juifs, ne s'est pas manifesté. La Reine Elisabeth oui.

  • Par herman.vangoethem - 17/01/2013 - 17:04

    M. Delpérée se trompe en proposant son amendent.

    Son souci est sans doute celui-ci: pas toutes les autorités belges ont été impliquées dans la discrimination et la persécution des Juifs en Belgique. Ainsi, disons, le petit-fils d'une receveur des douanes et accises à Poperinge ou d'un fonctionnaire de l'Etat civil à Eghezée pourrait se sentir concerné, à tort, par cette résolution.

    Mais il y a aussi la responsabilité de l'Etat belge comme tel. D'une part un certain nombre de fonctionnaires ont été impliquées concrètement, mais d'autre part il y avait aussi l'Etat belge, en Belgique ou ailleurs. Les hautes autorités compétentes savaient bel et bien ce qui se passait sur le terrain dans les administrations communales et autres, mais il ne faisaient rien. Aucune instruction contraire, aucun signe, ni en 1941, ni en 1942 tout au moins jusqu'à l'introduction de l'étoile et les rafles. C'est cette grave responsabilité d'un Etat faisant défaut, qui est à l'ordre avec cette proposition de résolution.

    L'on pourrait concilier les soucis en changeant l'intitulation de la motion comme suit:

    "Proposition de résolution visant à reconnaître la responsabilité d'autorités belges, et à travers eux de l'Etat belge, dans la persécution des Juifs en Belgique."




  • Par Edith Kuropatwa - 17/01/2013 - 18:40

    Heureusement que de nombreux citoyens belges ont risqué leur sécurité et leur confort pour nous cacher, nous procurer de faux papiers et, dans mon cas me permettre de continuer ma scolarité! et dans le village où je me trouvais (Marloie), les religieuses de l'école primaire et le curé n'ont jamais fait pression pour que je sois baptisée! Edith Kuropatwa-Fèvre.

  • Par Edith Kuropatwa - 17/01/2013 - 18:49

    Tout le monde, dans le village de Marloie, où j'étais cachée, a su qui j'étais réellement, car, petite fille de 9 ans à mon arrivée là-bas, je le disais à qui voulait l'entendre, afin de recevoir câlins et bisous, dont j'étais en manque dans ma famille d'accueil, au caractère un peu trop ardennais! Il y avait pourtant dans le village quelques rexistes, mais aucun ne m'a dénoncée!
    Edith Kuropatwa-Fèvre.

  • Par chaja pesztat - 19/01/2013 - 11:39

    Pourquoi "pudiquement" éviter la responsabilité de l'AJB qui, sur ordre de l'occupant, a invité les Juifs à venir se faire recenser sur ses listes? C'est l'AJB qui faisait porter les convocations à se présenter à Malines. Mon père a refusé de s'inscrire et nous n'avons jamais recu de "kwitelech". Des résistants se sont inscrits sous de faux noms et adresses, et ont recu les convocations sur base de ces faux! La nouvelle a été répandue, les inscriptions ont cessé et les locaux de l'AJB ont été saccagés par des résistants.
    Le processus de convocations anéanti, les Juifs ont essayé de se cacher, et les nazis ont organisé la grande rafle d'août 1942.
    JAMAIS il n'a été question d'incriminer les dirigeants de l'AJB, de responsabilité dans les premières vagues de déportation.
    Pourquoi ? pour ménager ces membres de la communauté qui avaient aidé, par leur soumission aux nazis, à faire déporter les jeunes Juifs de plus de 15 ans, premières vagues qui n'ont pas laissé de survivants!

  • Par michel devaivre - 24/01/2013 - 7:32

    madame, monsieur,

    attribuer une responsabilité aux autorités officielles belges, dans le sort des Juifs pendant l'occupation, c'est justifier l'antisémitisme, en affichant une mauvaise foi inqualifiable. la principale des autorités belges était alors à Londres, où agissait le seul gouvernement régulièrement investi. nier ce gouvernement est une forme de négationnisme. Francis Delpérée ne demandait que de respecter un peu la hiérarchie des pouvoirs politiques. on voit mal pourquoi on refuserait de désigner plus précisément quelles autorités publiques ont effectivement des responsabilités coupables, et à l'occasion criminelles la volonté, une fois de plus, de présenter la communauté Juive comme partout, toujours, et nécessairement comme victime de tous et de tout ? ne mériterait-elle pas, dans ces conditions, que ce soit vrai ? votre correspondant cite les secrétaires généraux, le pouvoir judiciaire et l'église catholique. quel mal il y aurait-il à les citer, avec tous les autres éventuels ? l'église catholique est-elle une autorité publique ?

  • Par Tonton Mordechai - 24/01/2013 - 16:43

    "...Jacky Morael, sénateur écolo, a heureusement pris le contrepied de la tonalité très belgicaine de son collègue MR, en apportant une précision historique essentielle : « Lorsque le Gouvernement belge se réfugie à Londres, il délègue explicitement les pouvoirs aux Secrétaires généraux des administrations belges. Ce sont donc bien les autorités belges qui sont responsables, et non pas certaines d'entre elles ».

    Monsieur Devaivre, ce n'est pas nous qui le disons mais un sénateur serviteur de l'état, suivi en cela par ses collègues membres de la Commission des Affaires Institutionnelles. Je vous laisse aussi la responsabilité des propos tendancieux dont vous faites preuve et le glissement sémantique que vous souhaitez "subtil" de victime à coupable...

  • Par nicolas - 25/01/2013 - 9:31

    <p>Cher Monsieur Devaivre,</p>
    <p>Je ne pense pas que le souci du s&eacute;nateur Delp&eacute;r&eacute;e se limitait au respect de la hi&eacute;rarchie des pouvoirs politiques. Son analyse est en contradiction avec le rapport du CEGES sur la particpation des autorit&eacute;s belges dans la pers&eacute;cution des Juifs.</p>
    <p>Si le r&eacute;tablissement de &nbsp;la v&eacute;rit&eacute; et&nbsp;la r&eacute;paration &eacute;ventuelle&nbsp;des fautes graves suffisent &agrave; susciter l&#39;antis&eacute;mitisme, alors il y a a quelque chose de pourri dans ce royaume.</p>
    <p>Quant &agrave; l&#39;Eglise catholique, il est vrai qu&#39;elle ne constitue pas une autorit&eacute; publique. Elle apparaissait toutefois comme une autorit&eacute; morale dont la parole comptait &eacute;norm&eacute;ment pour une majorit&eacute; de Belges. Or, les autorit&eacute;s cl&eacute;ricales n&#39;ont rien entrepris pour d&eacute;noncer une politique contraire au message du Christ. Heureusement pour les Juifs, le bas clerg&eacute; a&nbsp;pris des initiatives importantes de sauvetage, mais sans l&#39;appui des hautes sph&egrave;res de l&#39;Eglise.</p>
    <p>Nicolas Zomersztajn, r&eacute;dacteur en chef de Regards</p>

  • Par VoSamwel - 13/02/2013 - 11:55

    N'y avait-il pas également des chrétiens déportés, et des israélites collabos?

  • Par Daniel Donner - 13/02/2013 - 13:50

    Certes, mais ils ne furent pas deportes parce que chretien, tout le probleme est la. Vous comprenez ce "detail"?

    Quand aux Juifs collabos, si la resistance ne les a pas tues, leurs "protecteurs" l'ont fait! Comme "Jacques", vous connaissez?