Les Juifs perdus d'Ethiopie

Mardi 2 Février 2010 par Armand Schmidt

 

Rien ne distingue Ankober (Gondar) des autres villages du nord de l’Ethiopie, si ce n’est l’étoile de David qui orne le portique d’entrée et la synagogue. Symbole juif par excellence, l’étoile à six branches relève plutôt dans le pays de la symbolique copte. Mais ce n’est pas le seul point qui distingue les Juifs d’Ethiopie des autres Juifs du monde, ce qui conduit à se poser la question suivante : sont-ils juifs ces Falashas ?

Pendant des siècles, ceux qu’on appelle communément les « Falashas » -terme à connotation péjorative puisqu’il signifie en amharique « exilé, étranger, immigré »- ont vécu isolés du reste du monde. Ce n’est que vers le milieu du 19e siècle qu’un groupe de chrétiens anglais membres de la London Society for Promoting Christianity among the Jews est allé à leur rencontre avec le but de les convertir au christianisme. Ils seraient ainsi parvenus à en convaincre environ 2.000. Pour quelle raison ? Bien que vivant en Ethiopie depuis des générations, leurs traditions et leurs coutumes les distinguaient -et les isolaient- du reste de la population. Avec l’introduction de la religion copte, à des degrés divers selon les périodes et les régimes, ils furent harcelés, persécutés ou forcés de se convertir. Ainsi, il leur était interdit de posséder des terres et de ce fait, ils se sont spécialisés dans l’artisanat, en particulier l’orfèvrerie, la poterie et la forge. Leurs talents leur ont d’ailleurs valu le surnom de « Buda’ », « Kayla » ou « mauvais œil ». Les Falashas qui avaient accepté de se convertir furent exclus de la communauté, sans toutefois être acceptés par leur environnement chrétien. Ils continuèrent à pratiquer certains rites judaïques, tout en ayant une couverture chrétienne : ce sont les « Marranes » d’Ethiopie que l’on rencontre aujourd’hui encore, et auxquels on a donné le nom de « Falash Mura ». En réaction à cette mission chrétienne, l’Alliance israélite universelle délégua un émissaire juif, Joseph Halévy, avec une double mission : d’une part, créer des écoles juives sur place pour donner un minimum d’éducation juive aux enfants, et d’autre part, faire émigrer vers la Palestine ceux qui désiraient quitter le pays. Nous sommes en 1867, soit bien avant la création du sionisme politique.

Des origines multiples Sur les origines des Falashas, ou « Beta Israël » comme ils préfèrent s’appeler, il existe plusieurs théories, ce qui démontre une part d’incertitude. Les Falashas eux-mêmes estiment qu’ils seraient les descendants du Roi Menelik Ier, fils d’une liaison entre le Roi Salomon et la Reine de Saba, qui a emporté avec lui l’Arche d’Alliance. Belle histoire certes, mais que rien ne vient attester puisque si d’après la Bible, la Reine de Saba a effectivement rendu visite au Roi Salomon et était en admiration devant sa sagesse et sa richesse, il n’est nulle part fait mention d’une quelconque liaison entre eux, encore moins d’un descendant mâle. Certains historiens font remonter les Falashas à la conquête du royaume d’Israël par les Assyriens en 723 av. J.-C., ils feraient notamment partie de l’une des dix tribus « perdues » (Dan). D’autres parlent d’Hébreux qui, à l’époque de l’Exode d’Egypte, auraient refusé de suivre Moïse en Terre sainte et auraient préféré se rendre en Ethiopie. Enfin, certains prétendent tout simplement que les Falashas ne descendent nullement des Hébreux, mais sont des Ethiopiens qui se seraient convertis au cours du 4e siècle de notre ère et auraient adopté des traditions religieuses proches du judaïsme... Les Falashas sont-ils juifs ? Cette question entraîne inévitablement une autre question, plus complexe, à savoir « qui est juif ? ». Pour y répondre, voyons quels sont les points communs que les Falashas partagent avec les Juifs et ce qui, dans leurs rites et coutumes, les distingue du judaïsme traditionnel. Tout comme les Karaïtes, les Falashas ne suivent que les lois figurant dans le Pentateuque, c’est-à-dire les cinq livres de la Torah attribués à Moïse. Ainsi, la circoncision le 8e jour -et l’excision pour les filles-, l’observation stricte des règles de casherout et du Shabbat et des fêtes telles que Yom Kippour, Souccot ou Pessah. En revanche, les fêtes liées à des événements plus récents (Hanoucca ou Pourim) leur sont inconnues. Les règles de pureté sont suivies de façon nettement plus contraignante que chez les Juifs occidentaux. Une des particularités qui distingue les Falashas, y compris les convertis, du reste des Ethiopiens est l’utilisation par les femmes au cours de leurs menstruations, des « huttes de sang ». A la différence des autres Juifs, la langue de la Bible est le « ge’ez » et non l’hébreu; la filiation se fait par rapport au père et non la mère; les rabbins, appelés « Qès », sont en réalité des prêtres, astreints au célibat, assez proches des moines de la tradition copte. La position du Rabbinat à leur égard est sinon mal définie, du moins fluctuante en fonction des époques et des rabbins. Le premier à reconnaître les Falashas en tant que Juifs fut au 16e siècle David ben Zimra, connu sous son acronyme Radbaz. En 1973, c’est le rabbin séfarade Ovadia Yossef, suivi par le rabbin ashkénaze Goren, qui les a reconnus comme Juifs et a incité le Premier ministre Rabin à appliquer à leur égard la « Loi du Retour ».

Moïse et Salomon Dès notre arrivée à Wolleka, appelé par les guides « le village falasha », nous sommes accueillis par des villageois qui se proposent de nous montrer la synagogue -« masgid » en langue locale (le mot arabe pour désigner la mosquée)- et de nous vendre quelques souvenirs. Mais de rencontre avec les Falashas, il n’est point question. Pour cause, ils sont tous partis… En 1975, le général Mengistu chasse du pouvoir l’Empereur Hailé Sélassié (Ras Tafari) et installe un régime pro-soviétique. Pour les Falashas, la conséquence est double : d’une part, l’abolition de toute forme de discrimination à leur égard, d’autre part, une intolérance générale vis-à-vis des pratiques religieuses, à l’instar des autres pays du bloc soviétique. Au début des années 80 éclate dans le nord de l’Ethiopie une insurrection contre le régime de Mengistu, entraînant le départ de populations -y compris de nombreux Falashas vivant dans les villages près de Gondar- qui fuient le climat d’insécurité. Avec l’aide du Mossad et en vertu de la « Loi du Retour », le gouvernement israélien mène une opération baptisée « Opération Moïse ». L’Ethiopie ayant rompu les relations diplomatiques avec l’Etat hébreu, c’est à partir du Soudan que sera organisé le premier pont aérien évacuant environ 8.000 personnes vers Israël. Après la chute du régime de Mengistu en 1991, une deuxième opération baptisée « Salomon » sera mise sur pied. En 48 heures, lors de la fête de Shavouot, ce sont cette fois 14.300 Falashas qui quitteront le territoire éthiopien. Dans les années qui suivent, et en vertu de la réunification des familles, l’Etat d’Israël autorise encore 6.000 Falashas à émigrer. Et pourtant, il reste dans le pays un nombre estimé à quelques dizaines de milliers de Juifs con-vertis, les « Falash Mura ». La majorité d’entre eux voudraient se voir reconnaître le statut de « Juifs » et bénéficier de la « Loi du Retour ». Si le Rabbinat s’est déclaré ouvert à les reconnaître comme Juifs, moyennant une conversion de pure forme, le gouvernement israélien est plus réticent puisqu’il exige des certificats ou autre preuve de leur filiation juive. Formuler cette exigence pour des personnes vivant dans les villages perdus du Tigré constitue évidemment un non-sens.

L’avenir des Falashas Pour quelle raison le gouvernement israélien est-il en l’occurrence « plus catholique que le Pape » ? Si certains citent le coût élevé et les difficultés d’intégration des Falashas dans la société israélienne, d’autres n’hésitent pas à parler ouvertement d’une attitude raciste. Ces mêmes exigences n’ont en effet pas été formulées à l’égard de ceux qui souhaitaient quitter les pays de l’ex-Union Soviétique. Mais ces derniers avaient un niveau d’éducation plus élevé et étaient surtout... blancs. En étant prudent, on peut affirmer que le gouvernement israélien -celui-ci ou le prochain- finira par s’aligner sur la position du Rabbinat et rapatrier les « Falash Mura » qui le désirent. Pour ce qui est des « Beta Abraham » (lire notre encadré), la question de leur avenir reste ouverte, tant pour ce qui est de l’application à leur égard de la « Loi du Retour » que de la reconstruction d’une communauté locale.

Plus d’infos : - Society for the Study of Ethiopian Jewry : www.sosteje.org - Marrano Chronicle, Ethiopia, film de Daniel Friedman

Une minorité dans la minorité : les « beta abraham » Ni Falashas, ni Falash Mura, les « Beta Abraham » constituent une minorité au sein de la minorité juive d’Ethiopie. Leurs rites sont un mélange de judaïsme et de christianisme, le signe le plus visible étant la croix à l’entrée de la pièce qui leur sert de lieu de prière. Qui sont-ils ? Ils viennent d’une région du Nord, « shawa », et ont vécu isolés et séparés du reste des autres populations juives depuis le 17e siècle. Au cours des années 1720-80, ils eurent le choix entre mourir ou se convertir. La plupart se convertirent et devinrent les protégés du Roi Menelik II, lequel appréciait tout particulièrement leurs talents d’artisans et de… fabricants d’armes. Ils suivirent le Roi lorsque celui-ci déplaça sa capitale vers Addis-Abeba, et c’est principalement à Kechene, dans les faubourgs d’Addis, qu’on les retrouve aujourd’hui. Mesfin Assefa est leur porte-parole et ne demande qu’une chose : qu’on les sorte de l’oubli et que l’on reconnaisse enfin leur identité juive.


 
 

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