Mensch 2009 : Des combattants juifs, les armes à la main

Mardi 2 Février 2010 par Roland Baumann

 

Les cinq anciens Partisans armés juifs auxquels le CCLJ et Regards décerneront le 19 avril le titre de « Mensch de l’année 2009 » ont compté parmi les résistants belges les plus actifs et les plus déterminés contre les nazis. Modestes lorsqu’on évoque leur action héroïque, ils témoignent d’un même attachement aux valeurs humanistes et veillent à entretenir le souvenir de leurs camarades disparus.

Au printemps 1942, en Belgique occupée, les autorités poursuivent la politique du moindre mal adoptée après mai 40. Malgré l’accumulation de décrets antisémites, la plupart des Belges sont assez indifférents au sort des Juifs. Mais à Bruxelles, une poignée de jeunes, souvent étrangers, se jettent dans la lutte armée. L’épopée des Partisans armés (PA), bras armé du Front de l’Indépendance (FI), a été étudiée par Maxime Steinberg et décrite dans un recueil de témoignages publié en 1991 par « Les Enfants des Partisans juifs de Belgique ». Dans Du rouge au tricolore (1992), l’historien José Gotovitch a montré comment ces guérilleros urbains, vite décimés par la répression nazie, parviennent à rompre le consensus du moindre mal dans lequel s’était installé le pays occupé, favorisant la montée d’un mouvement général de résistance. Dans L’étoile et le fusil - La Traque des Juifs (1986), Maxime Steinberg a mis en exergue les actions des jeunes du corps mobile des Partisans armés, pour la plupart Juifs de Pologne, Hongrie et Roumanie. Sous le commandement d’Angheloff, vétéran de la Guerre d’Espagne et militant de la MOI (l’organisation clandestine de la Main-d’œuvre immigrée du Parti communiste), ils multiplient entre 1942 et 1943 les attaques contre les sympathisants de l’Ordre Nouveau et les collaborateurs des nazis, y compris ceux qui, au sein de la communauté juive, servent les Allemands. Moins d’un an après ces premières actions, le corps mobile a perdu plus de la moitié de ses combattants. Exécutés comme otages en représailles aux attentats de la Résistance, condamnés à mort, déportés comme politiques vers les camps de concentration ou transportés à Auschwitz-Birkenau « parce qu’ils sont juifs », la plupart de ces partisans n’ont pas connu la victoire.

Doublement traqués

Maxime Steinberg a mis en évidence la coexistence d’une structure centralisée et pyramidale et du cloisonnement entre les détachements de cette organisation secrète, contrôlée par le Parti communiste, avec les besoins d’assise populaire et de relations personnelles de ses combattants. Une tendance accélérée à Bruxelles par l’importance du recrutement de jeunes partisans juifs issus d’un même milieu culturel et sociopolitique. Disparu en mars 2009, David Lachman, dit « Le rouquin », figure emblématique des mémoires résistantes en Belgique, a témoigné devant des dizaines de milliers de jeunes de son expérience de Partisan armé, survivant de la Shoah. Jeune garde socialiste, il avait fait ses armes à Anderlecht lors de bagarres de rues avec les rexistes, pour devenir ensuite un « combattant de l’ombre » dans l’Armée belge des Partisans. Les liens unissant ces jeunes, partisans et « courrières », étant d’autant plus forts qu’ils se trouvaient séparés de leurs familles. Doublement traqués, pour leurs actions résistantes et parce que juifs, ils vivent intensément leur fraternité, une fraternité d’armes, mais aussi une fraternité juive. N’hésitant pas si nécessaire à se mobiliser de leur propre initiative pour sauver un camarade en danger, tel Rik Szyffer, qu’ils enlèvent à l’hôpital d’Alost le 3 janvier 1944, malgré les objections de la direction des PA. Fondateur des Compagnons de la Mémoire, Johannes Blum a réalisé des centaines d’interviews de résistants. Allemand, il a voulu savoir qui étaient ces gens prêts à s’insurger contre l’occupant : « J’admire l’héroïsme de ces partisans juifs qui ont défendu la Belgique alors qu’ils n’étaient pas belges et dont le sacrifice, occulté à la Libération, reste ignoré de l’opinion publique ». Et d’ajouter une qualité particulière qui les caractérise tous : « Ils font preuve d’une grande pudeur lorsqu’ils évoquent cette période. Leur modestie est inversement proportionnelle aux exploits qu’ils ont accomplis, contrairement aux résistants de la dernière heure dont la tendance à s’épancher et à se mettre en avant est énorme ». David Susskind exprime lui toute son admiration : « Ces résistants armés ont sauvé l’honneur du peuple juif en combattant l’occupant et leurs actions ont souvent permis de sauver des vies sans qu’ils n’en tirent jamais de vanité ni de gloire ».

LÉON FINKIELSZTEJN DIT « SIM »

Né à Lodz en 1923, Léon (Lajzer) Finkielsztejn a 6 ans lorsque sa famille s’établit à Charleroi. Léon fréquente le Dror, à Charleroi puis à Bruxelles, où déménage sa famille. Mai 1940, lancés sur les routes de l’exode, les Finkielsztejn sont arrêtés par la percée allemande et rentrent à Bruxelles. Léon devient apprenti tailleur. Espérant échapper aux réquisitions de main-d’œuvre, lui et ses frères partent travailler dans la région de Charleroi mais sont vite déportés dans les camps de travail du Mur de l’Atlantique. Apprenant que ses parents ont été déportés, il s’évade et regagne Bruxelles où il se cache dans une mansarde avec ses frères. Révolté par la disparition de ses parents, il rejoint les Partisans armés en novembre 1942. « Sim », de son nom de guerre, a 18 ans et n’a jamais tenu une arme à feu. Dans ses premières missions visant des militaires allemands, il est chargé de couvrir des partisans plus expérimentés. La lucidité et la précision de ses témoignages quant à la tension qu’il éprouvait lors des actions impressionnent toujours. Chargé d’abattre un épicier rexiste, il « se dégonfle » le jour décisif lorsqu’il entre dans le magasin, en pardessus, les mains dans les poches, : « Le marchand braque ses yeux sur moi. Je panique. Il me demande ce que je veux, m’a-t-il reconnu ? Je lui demande une boîte de conserve, il me la donne, je paie et je sors. J’ai dit à mon chef que je ne pouvais pas le faire ». Sim participe aussi à des sabotages ferroviaires et des « réquisitions » de timbres de rationnement, d’armes et d’argent. Enfin, un petit matin d’avril, déguisé en télégraphiste, il se présente à la maison d’un dénonciateur de Juifs et se fait ouvrir, sous prétexte de lui apporter un télégramme. Il sort alors un revolver de son petit sac à lettres et abat le délateur. Lorsqu’il témoigne, Sim ne manque jamais de raconter comment il a raté une action contre « le Gros Jacques », le 27 avril 43. Lorsque l’arme de « Joss » (Michel Lando) s’enraye, Léon ne parvient pas à prendre le relais. Figé sur place, il est incapable d’intervenir pour liquider le « traqueur de Juifs » qui s’enfuit : « Je n’ai jamais été aussi mortifié que lors de cette action. Je n’ai pas eu le courage de tirer alors que j’avais la cible au bout de mon revolver ».

Mort en sursis

Le 1er avril 1944, « Sim » est au rendez-vous fixé par son nouveau chef, boulevard de Waterloo. Arrêtés par des Gestapistes, les deux suspects sont démasqués comme « Jüdische Terroristen ». Avenue Louise, interrogatoires et confrontations avec d’autres partisans se succèdent. La Gestapo sait visiblement tout sur l’organisation des PA mais Sim s’acharne à ne pas parler. Enchaîné, au secret, dans l’attente d’une exécution imminente, il survit à l’enfer de Breendonk. Commentant son transfert à Buchenwald, il ajoute : « Le lendemain de mon arrivée, je me suis dit que j’avais quitté l’enfer pour le paradis ». Soigné tant bien que mal des sévices infligés à Breendonk, il est affecté à un camp de travail, dans les mines de sel. Interrogé à nouveau par un officier de la Gestapo, Sim est un mort en sursis. A l’approche des armées alliées, le camp est évacué et Sim survit à la Marche de la Mort jusqu’à sa libération sur l’Elbe. De retour à Bruxelles, à « Solidarité Juive » il apprend que ses frères sont vivants. Entré chez les Partisans en juin 43, son frère Mayer, alias « Tom », arrêté lors d’une rafle rue Neuve, a survécu à Auschwitz. En 1947, Sim épouse Rosa qu’il avait rencontrée avant la guerre et aidée à se cacher. Tailleur, il fait des costumes. En 1965, il participe à la création de l’Union des Anciens Résistants Juifs de Belgique (UARJB) dont il est l’actuel président. Chaque année, il témoigne au cours d’histoire juive donné par sa fille, Annie, à l’école Beth Aviv : « Il raconte aux enfants comment il est entré en résistance, il leur parle de tous ses copains et leur lit la lettre que Sam Potasznik a écrit à sa femme avant d’être fusillé au Tir National le 9 septembre 43, la priant de diriger leurs enfants “dans la voie du travail honnête et propre, celle que j’ai suivie moi-même et quand ils seront en âge de comprendre, parle-leur de mes efforts pour être un homme, pour acquérir plus de connaissance et pour développer le goût du Beau” ».

IGNACE LAPIOWER DIT « FRANCOIS » OU « GRÉGOIRE »

Ignace Lapiower est né en 1923, à Boryslaw en Galicie orientale. Au contact d’un oncle communiste, il entre à l’Hashomer Hatzaïr, puis aux Jeunesses socialistes. En 1938, Ignace et sa mère émigrent à Anvers où vit une tante, très engagée dans le soutien à l’Espagne républicaine. Apprenti tailleur dans un petit atelier, Ignace adhère au YASK (Yddisher Arbeiter Sport Klub), le club sportif ouvrier juif animé par Dov Lieberman. Dès l’automne, ce dernier réunit un groupe de jeunes Juifs décidés à lutter contre l’occupant. Ignace en fait partie. Par l’entremise de Dov, il prend contact avec la Jeunesse communiste à Bruxelles. Ses premières actions sont modestes : chaulage, distribution de tracts, etc. Refusant de répondre à la convocation de l’AJB, le jeune résistant et sa mère plongent dans la clandestinité. En septembre 42, Ignace passe à la résistance armée, avec son ami Henri Dobrzynski. Ignace, alias « François », puis « Grégoire », est sous les ordres de David Lachman. Fin 42, la direction de l’Armée des Partisans ordonne d’attaquer des officiers allemands en représailles à l’exécution d’otages par l’occupant. Une première action menée rue d’Arlon se solde par un échec : l’Allemand, soupçonneux, dégaine lorsque les Partisans font mine de l’aborder. Peu après, son camarade Henri Zilberstein, chargé d’exécuter un légionnaire wallon, parvient à l’abattre mais tombe aux mains des Allemands. Il est fusillé après d’atroces tortures. Ignace n’a pas oublié les contraintes auxquelles ils étaient soumis : « Etre constamment en alerte partout, c’était ça notre vie; une chasse à l’homme permanente. Ceux qui étaient pris et qui n’avaient pas le temps de se débarrasser de leurs armes le payaient très cher ». Lors de l’exécution d’un collaborateur à Laeken, le revolver de « Robert » (M. Edelsztein) s’enraye. Chargé de couvrir l’action, Ignace surgit, tirant en l’air pour dégager son camarade. Les Partisans en fuite se précipitent dans un grand parc, réalisant trop tard qu’il s’agit du domaine royal ! Ignace perd ses chaussures dans leur course désespérée, sous les balles des gardes allemands de la résidence de Léopold III...

Indésirable

Devenu commandant de compagnie, il poursuit les actions jusqu’à la Libération. Sa mère, déportée, est morte à Ravensbrück. Seule sa tante revient des camps. Les camarades belges rentrent chez eux, peuvent penser à fonder un foyer. Après avoir tant lutté, tant espéré, le partisan étranger démobilisé est écrasé du sentiment de la défaite. « Moralement, vous étiez déjà un indésirable qu’on refoulait et matériellement, on vous accordait généreusement une pièce d’identité “blanche” avec l’inscription : “doit émigrer” », se souvient Ignace. Il n’a pas de métier et vit replié sur lui-même. Il se joint à un convoi d’ex-prisonniers de guerre et déportés civils soviétiques, rapatriés de Belgique vers l’Union soviétique. Arrivé à Dessau, confronté à la méfiance hostile des agents du NKVD, il entrevoit la réalité terrifiante du stalinisme. A l’USJJ (Union sportive des jeunes Juifs), il rencontre Janina Wajsburt, originaire d’une famille bundiste et l’épouse en 1948. Alain et Hélène naissent de cette union, tous deux très marqués par le parcours résistant d’Ignace. Alain précise : « Tailleur pour dames, mon père travaillait le plus souvent à domicile. Les autorités ont tout d’abord rejeté sa demande de naturalisation en raison de son engagement politique. Peu disposé à témoigner en public, il considère qu’il a eu de la chance de n’avoir pas été arrêté et déporté dans les camps mais ne voit pas trop bien de quoi parler, ne correspondant ni au modèle des victimes, ni à celui du combattant héroïque. La première fois qu’il a témoigné de son expérience de Partisan, c’est quand André Dartevelle est venu le chercher pour son film TV “A mon père résistant” (1995), lui consacrant le deuxième volet d’un documentaire sur les PA ». Johannes Blum confirme volontiers l’extrême pudeur d’Ignace Lapiower : « Lorsque j’ai pris contact avec lui, il était plutôt hésitant pour témoigner. La résistance qu’il a menée contre les Allemands s’inscrit dans un élan de fraternité ».

ABRAHAM NEJSZATEN DIT « NAYCHI »

Abraham Nejszaten est né en 1921 à Scierpe en Pologne. En 1926, sa famille émigre à Anvers. Très sportif, « Naychi » adhère au YASK en 1936. Son frère aîné, Szmul, apprenti mécanicien dentiste, de même que sa sœur, Blima, apprentie couturière, et son fiancé, Michel Lando, partagent les mêmes rêves d’un monde nouveau. Admis au Parti communiste en 1939, Naychi fuit dans le Midi de la France en mai 1940 puis regagne Anvers. Au chaulage et aux jets de tracts succèdent les premières actions armées visant à empêcher la fabrication de vestes et de manteaux fourrés pour le front de l’Est. Le groupe de Partisans juifs anversois est vite décimé par les arrestations. Naychi rejoint les Partisans armés à Bruxelles, où Szmul, alias « Jules », commande un détachement. Naychi, alias « Marcel », et sa compagne, Sura Wolfova (« Louise »), partagent un appartement clandestin, rue Victor Hugo, avec deux autres Partisans. Pendant la journée, Naychi travaille dans un atelier de fourrures. Naychi participe à une première action à l’explosif contre un bureau de recrutement forcé d’ouvriers, puis à des attaques d’officiers et sous-officiers allemands, comme en décembre 1942, place Sainte-Croix (l’actuelle place Flagey). En février 43, à la maison communale de Molenbeek, les Partisans « récupèrent » 63.000 feuilles de timbres de ravitaillement et des revolvers de police. Michel Lando et Blima sont arrêtés le 18 juin 43. Blima est déportée à Ravensbrück. Michel est torturé puis fusillé à Breendonk le 30 novembre 43. Naychi et sa compagne trouvent un nouveau refuge où les rejoignent ses parents. La Gestapo y opère une descente en l’absence de Naychi. Sa mère, Rachel, et sa compagne Sura sont incarcérées à la prison de Forest. Sura survivra à Ravensbrück, mais Rachel disparaît à Auschwitz. Son père, Joseph, religieux et étranger à l’engagement partisan de ses enfants, est détenu à Breendonk et assassiné. « Mon oncle ne s’est jamais pardonné d’avoir placé ses parents dans cette maison où étaient cachées des armes ! », précise Yilona Nejszaten, fille de Szmul. Nommé commandant de la 13e compagnie de Partisans en août 43, Naychi abandonne la fourrure et se consacre entièrement à la lutte armée. En janvier 44, à Alost, avec David Lachman et une poignée de PA, il participe à la libération de Rik Szyffer.

Miraculé de Buchenwald

Après une dernière action à Bruxelles visant une dénonciatrice, Naychi est muté dans le Brabant wallon comme chef de bataillon. Grièvement blessé lors de son arrestation à Nil-Saint-Vincent, le 5 avril, il est transféré à Breendonk, après un séjour à l’hôpital Brugmann. Déporté à Buchenwald, il est pris en charge par les prisonniers politiques, retrouve Sim, Jospa et d’autres résistants belges. Par un incroyable hasard, il lit dans un journal belge l’annonce de son exécution ! Un kapo de l’hôpital lui sauve la vie en faisant remplacer sa fiche par celle d’un Flamand de son âge. Un cadavre de l’infirmerie est inscrit dans le registre sous son nom de détenu et Naychi échappe ainsi au peloton d’exécution ! Envoyé au camp d’Halberstadt, il parvient à s’évader pendant l’évacuation du camp et rentre en Belgique par ses propres moyens, en costume de prisonnier. Il épouse Sura à leur retour des camps et travaille comme fourreur. Dans les années 50, sa vie professionnelle le mène à Cologne, où il finit par installer ses ateliers et ouvre un magasin. Naychi n’a pas oublié le bon accueil des habitants de Nil-Saint-Vincent. Il y séjourne souvent et finit par s’y installer définitivement. Confronté à la marginalisation de la Résistance dans la société belge, puis à la perversion des idéaux universalistes du socialisme par l’URSS, ses espoirs de fraternité se trouvent progressivement déçus après la guerre. Son fils Michel explique qu’il n’a pas pour autant perdu son optimisme : « Mon père s’est rabattu sur le sport pour rapprocher les peuples, en organisant par exemple des rencontres de volley-ball entre clubs allemands et tchèques ». Yilona ajoute : « C’est un homme de bon sens et d’un grand courage physique qui a toujours lutté pour qu’on honore la mémoire de ses camarades disparus ».

BERNARD FENERBERG & PAUL HALTER DIT « STÉPHANE »

Bernard Fenerberg est né en 1926 à Paris d’une famille juive polonaise. Ouvrier chez Renault, mineur à Charleroi, puis tailleur travaillant à domicile, son père et sa mère partagent la vie précaire de la majorité des familles juives émigrées de Pologne en France et en Belgique. En 1942, son père est astreint au travail obligatoire dans les chantiers du Mur de l’Atlantique, puis déporté à Auschwitz. Habitant rue Terre Neuve, au cœur des Marolles, les Fenerberg échappent à la rafle du 3 septembre. Bernard se rend chez l’abbé Bruylants de la paroisse Notre Dame Immaculée à Anderlecht. Aidé par Marieke, une vieille cuisinière, ce prêtre héberge et nourrit des enfants juifs dans une petite maison voisine de l’église. Bernard trouve une mansarde, chaussée de Mons et continue à travailler avec son ami Toby Cymberknopf chez un fourreur non juif à côté de l’église du Béguinage. Le soir, il se rend à la cantine de l’abbé Bruylants pour y prendre ses repas et emporter son déjeuner du lendemain qu’il mange à l’atelier. Le 20 mai 2003, un hommage était rendu aux auteurs d’un incroyable sauvetage par l’inauguration d’une plaque commémorative au 70 avenue Clémenceau. L’occasion pour Bernard Fenerberg d’évoquer son rôle dans cet acte de résistance.

Sauvetage de 14 filles

En mai 43, la chaleur excessive le pousse à prendre aussi les repas de midi à la paroisse. Le 20 mai, il y trouve Marieke en pleurs. Elle lui explique l’arrivée de la Gestapo et du « gros Jacques » au couvent du Très Saint Sauveur, avenue Clémenceau, où sont cachées 14 filles juives et leur accompagnatrice que les Gestapistes vont embarquer le lendemain. Bernard retourne aussitôt à l’atelier, où il expose les faits à Toby, ami intime de Paul Halter. Ils vont trouver le chef partisan et celui-ci décide d’agir sans l’accord préalable du commandement des PA. Paul, Andrée Ermel, Bernard Fenerberg, Toby et deux autres jeunes font irruption dans le couvent à la tombée de la nuit. Après un moment initial de terreur, les petites filles sont prêtes à suivre leurs sauveteurs. Tandis que Paul et Andrée se chargent des deux plus jeunes enfants, Toby et Bernard conduisent le reste du groupe à l’appartement de ses parents rue Terre Neuve, craignant à chaque instant de croiser des patrouilles allemandes. Toute la nuit, ils veillent les enfants qui sont prises en charge le lendemain par les résistantes du CDJ. Après cette incroyable action, Paul Halter accepte d’incorporer Bernard dans les Partisans. Début 44, suite aux arrestations massives, celui-ci perd le contact avec ses camarades. C’est à l’USJJ qu’il rencontre Cécile dont toute la famille a disparu. Nés de leur union, Patricia et Gérald admirent le courage de Bernard, « révolté de toujours », acharné à témoigner, dans les écoles ou l’an dernier lors de visites guidées évoquant la vie juive à Anderlecht. Johannes Blum ne peut cacher son admiration : « Il s’est lancé dans une action de sauvetage avec détermination, conscient des enjeux de son intervention et faisant preuve d’une maturité exceptionnelle pour un jeune homme. Son jeune âge lui a permis de surmonter la peur qui avait envahi tout le monde. Il avait peur, mais il a agi ». En 1995 à l’occasion du Congrès de l’enfant caché, Bernard retrouve celles qui ont pu être sauvées grâce à son initiative : « La veille du Congrès, nous nous sommes réunis, cinq des fillettes -Rachel, Mimi, Sarah, Yvette et Jeanine-, Paul, Toby et moi-même, et c’est alors que j’appris que toutes les filles et leur accompagnatrice Gutki avaient survécu à la guerre ». Le hasard a bien fait les choses, répète Bernard : « Si je n’avais pas changé mes habitudes ce 20 mai 1943 en me rendant chez Marieke pour prendre le repas de midi, et si je n’avais pas eu la chance de contacter très rapidement Paul Halter, que seraient devenues ces fillettes ? ».

Paul Halter, partisan de la mémoire

Cousin germain de l’écrivain Marek Halter, Paul Halter évoque dans son autobiographie (Paul Halter, numéro 151.610. D’un camp à l’autre, Labor, 2004) ses racines juives. Son grand-père Abraham est typographe d’un journal du Bund. Son père, Joseph, né à Varsovie, spécialiste du montage des mécanismes d’horlogerie et lui aussi bundiste, épouse en 1911 Rywka Horowitz, issue d’un shtetl proche de Varsovie. Paul naît en 1920 à Genève. Dès 1921, la famille Halter s’installe à Bruxelles, ouvre un magasin d’horlogerie et de bijouterie chaussée d’Anvers, et très vite, devient belge. Son père lui apprend à réparer montres et réveils pour se faire de l’argent de poche. Son frère, Sam, fréquente la Jeune garde socialiste et Paul entre aux Faucons rouges. Devenu dirigeant, Paul participe à un grand rassemblement de ce mouvement de jeunesse à Liège, puis à un voyage en Tchécoslovaquie. Il souligne que l’atmosphère de solidarité militante du scoutisme socialiste le conduira dans la Résistance. L’été 40, après s’être réfugiés dans le Midi de la France, les Halter reviennent à Bruxelles. Son père inscrit toute la famille au registre des Juifs mais jamais Paul ni son frère aîné, Sam, ne porteront l’étoile. Médecin, Sam gagne l’Angleterre via le réseau Comète et organisera les hôpitaux de la Marine belge, tandis que Paul rejoint les premiers noyaux du corps de Bruxelles des PA, sous le nom de guerre de « Stéphane ». Manquant de tout et isolés parmi la population en majorité attentiste, les Partisans armés frappent l’occupant et ses collaborateurs. Stéphane participe ainsi à des actions sur les quais de gare pour convaincre les Juifs de ne pas aller à Malines, souvent en vain, précise-t-il. Il fournit des faux-papiers à ses parents afin qu’ils puissent se réfugier en Suisse mais la Gestapo trouve la liste de faux passeports établie par le fonctionnaire communal résistant. Arrêtés à Pontarlier, ils sont déportés de Drancy à Auschwitz : « Pourquoi bon sang ai-je fourni à mes parents ces faux passeports qui les perdirent ? », s’exclame Paul, soixante ans après cette tragédie personnelle.

Matricule 151.610 à Auschwitz

Arrêté le 16 juin 1943 par la Geheime Feldpolizei (GFP) avec la paie mensuelle de ses Partisans, des fausses cartes d’identité et des cartes d’alimentation, Stéphane, alors chef de compagnie, répète à ses bourreaux qu’il est juif et trafiquant en faux-papiers. Détenu à la prison de Saint-Gilles durant l’enquête, il est finalement envoyé à Malines et déporté dans le 22e convoi pour Auschwitz. Devenu le matricule 151.610, affecté aux mines de charbon du camp de travail de Fürstengrube, il parvient à survivre en réparant des montres. Janvier 45, Paul échappe de peu à la Marche de la Mort et au massacre des prisonniers restés sur place. Rapatrié via Lublin et Odessa, il arrive à Marseille en uniforme militaire soviétique. La même année, il épouse Paule, assistante sociale à la Solidarité juive. Deux enfants naissent de cet « amour instantané ». Il monte un commerce en gros de montres, puis quand ses affaires s’effondrent, ouvre une boutique de bijoux, galeries Saint-Hubert. Co-fondateur de l’Amicale des prisonniers politiques des camps et prisons de Silésie, Paul fait partie du petit groupe de survivants qui, en 1978, organisent un premier voyage de jeunes Belges à Auschwitz, un « pèlerinage-témoin » filmé par Frans Buyens et Lydia Chagoll dans Un jour les témoins disparaitront (1979). Travail pionnier de transmission de l’histoire et de la mémoire des crimes et génocides nazis, que poursuit la Fondation Auschwitz, créée en 1980 et que préside le Paul Halter, élevé au rang de baron par le Roi et titulaire de très nombreuses distinctions honorifiques. Directeur de la Fondation Auschwitz depuis 1983, Yannis Thanassekos souligne : « Paul est hostile à toute concurrence de mémoire, en particulier entre anciens prisonniers politiques et survivants de la Shoah. Concernant son propre parcours de résistant armé, il est peu prolixe, que ce soit par pudeur, réserve ou précaution. Son charisme certain l’a aidé à survivre dans les camps où son comportement était absolument irréprochable. Bon vivant, il n’admet pas la faiblesse. Il n’a pas du tout une mentalité “d’ancien combattant” : c’est un militant de la mémoire, mais au présent. Depuis peu, il a repris son bâton de pèlerin et fait des conférences dans les écoles ».

Lundi 19 avril à 19h30 Remise du titre de « Mensch de l’Année 2009 » à cinq anciens Partisans armés : Léon Finkielsztejn, Ignace Lapiower, Abraham Nejszaten, Bernard Fenerberg et Paul Halter


 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Henrik Hinder - 21/02/2011 - 12:07

    Dear CCLJ
    My name is Henrik Hinder and I live in Gothenburg, Sweden.
    I´m a member of VVN-BdA in Schleswig-Holstein and because
    of that a member of FIR also.
    I want to know more about you and about the Association of
    Belgian Jewish Ex-Combattants.
    Best Wishes
    Please Write Back
    Henrik Hinder
    Kommendörsgatan 38 E
    414 64 Göteborg
    Sverige/Suede ( European Country)

  • Par Pierre - 28/06/2011 - 12:35

    Cher CCLJ,

    Mon nom est Pierre Mandelbaum et j'habite Jerusalem. Mon oncle Moise Mandelbaum faisait partie des PA et il fut fusille le 13 octobre 43 a Bruxelles ( Sa photo figure p.26 dans " Partisans armes juifs,38 temoignages"). J'ai essaye vainement de recevoir des renseignements suplementaires sur mon Oncle. Quelqu'un pourrait m'aider?
    Merci d'avance

    P. Mandelbaum
    Jerusalem

  • Par kranouche - 27/01/2012 - 18:11

    j'avais 4 ans au début de la guerre et jusqu'à la fin de la guerre j'ai vécu avec mes parents à la lisière de la forêt à Boitsfort.
    Mon père était officier de police(le seul policier juif, à l'époque) et avec l'accord du bourguemestre de Bruxelles, il a " déserté " car par sa position il était trop en vue. Actuellement, à part mon mari, ma fille et ma petite-fille, je n'ai plus de famille et pourtant ma mère avait 5 frères (avec femmes et enfants) et mon père 1 frère et 1 soeur ( et son mari) : ils sont tous morts en déportation. Le jeune frère de mon père est mort à 25 ans pendu à Munich. Pour les autres j'ignore comment ils sont morts

  • Par Votre nomUdo Gigger - 2/02/2013 - 22:23

    Je suis allemand et j' ai vecu en Belgique. A l' époque j' ai acheté le livre de Marcel Liebman "Né juif".
    En lisant son histoire j' ai été trés ému. Est-ce qu' il y a des autres livres sur des clandestins et des résistants juifs en Bélgique?

    Udo Gigger

  • Par jeanmarc - 27/02/2015 - 11:58

    <p>
    Absolument. je vous conseille le livre de Bernard Fenerberg &quot;Ces enfants, ils ne les auront pas&quot; &eacute;dit&eacute; aux Editions Couleurs Livres.</p>

    <p>
    Jm</p>

  • Par jeanmarc - 15/01/2014 - 16:10

    <p>
    Absolument. je vous conseille le livre de Bernard Fenerberg &quot;Ces enfants, ils ne les auront pas&quot; &eacute;dit&eacute; aux Editions Couleurs Livres.</p>

    <p>
    Jm</p>

  • Par boubette - 13/01/2014 - 13:09

    Magnifique témoignage mais je déplore toujours de ne pas voir mon papa qui était ami avec tous ces gens
    c est triste. mais je accepte

  • Par RAPACE - 18/01/2014 - 9:08

    Respect devant tous ces hommes courageux dans la tourmente

  • Par Edgard Gunzig - 5/11/2015 - 17:51

    Je recherche des informations sur mon père, Jacques Gunzig dit Dolly,
    arrêté en avril 42 à Bruxelles par la gestapo, enfermé à la prison de StGilles et déporté vers le 5 juillet 42 à Mauthausen via Aachen, arrivé à Mauthausen le 17 juillet et fusillé le 28 juillet.