International/Allemagne

Berlin inaugure le premier mémorial dédié aux Roms

Mercredi 5 décembre 2012 par Paul Achilli
Publié dans Regards n°767

Soixante-sept ans après l’Holocauste, la chancelière Angela Merkel a dévoilé un monument qui commémore la déportation de 500.000 Tziganes. Un ouvrage qui marque l’aboutissement d’un très lent processus de reconnaissance.

En arrière-plan, le Reichstag, siège du Parlement allemand

En plein cœur de Berlin, c’est un grand bassin rond, rempli d’une eau sombre. En son centre : une stèle sur laquelle repose une rose fraîchement cueillie. Gravé sur les rebords, le poème « Auschwitz » du poète rom italien Santino Spinelli. Conçu par l’artiste israélien Dani Karavan, ce mémorial inauguré le 24 octobre 2012 par Angela Merkel est dédié à des victimes longtemps oubliées de l’Holocauste : les Roms et les Sinti, qui furent pourtant parmi les premiers à être envoyés dans les camps de la mort, au nom de la pureté de la race.

Officiellement, 500.000 d’entre eux ont été exterminés par les nazis. L’ordre de déportation avait été donné dès 1938 par Himmler. Mais le « Porajmos » (nom donné à l’Holocauste de la communauté tzigane) a fait « sans doute beaucoup plus de morts », estime l’historien Wolfgang Wippermann, de l’Université libre de Berlin. Car, selon lui, les pays occupés étaient beaucoup plus enclins à collaborer avec les nazis pour livrer des Roms que des Juifs. « Les Tziganes étaient davantage méprisés », affirme-t-il.

Ce mémorial marque l’aboutissement d’un très lent travail de mémoire. Il aura fallu attendre 1982 pour qu’un chancelier, le social-démocrate Helmut Schmidt, reconnaisse le génocide contre les Roms. Dix ans plus tard, le gouvernement d’Helmut Kohl lancera le projet d’un mémorial. Mais l’ouvrage prendra un retard considérable, suite notamment à une querelle d’ordre sémantique. Le Conseil allemand des Sinti et des Roms ne voulait pas voir apparaître sur le monument le nom « Tzigane », jugé discriminatoire. Il faut dire que pendant le IIIe Reich, les déportés devaient porter sur leur uniforme la lettre « Z » pour « Zigeuner », qui signifie tzigane.

« Nous avons dû attendre longtemps, mais cette inauguration marque une césure »,souligne aujourd’hui Romani Rose, le président du Conseil allemand des Sinti et des Roms qui se félicite du lieu choisi pour implanter le mémorial : juste à côté du Reichstag, le Parlement allemand. « L’Allemagne place sa responsabilité dans l’extermination des Roms au cœur de ses lieux de pouvoirs ».

Concurrence mémorielle

L’ouvrage est par ailleurs situé à proximitéde plusieurs autres mémoriaux : celui dédié aux Juifs d’Europe assassinés, ce vaste champ de stèles inauguré en 2005, et celui rappelant la déportation de 50.000 homosexuels ne sont qu’à quelques dizaines de mètres de là. Un peu plus loin se dresse le monument consacré à l’euthanasie des handicapés sous le IIIe Reich. Les uns saluent une pièce supplémentairedans le puzzle rappelant l’horreur des crimes nazis. Les autres s’interrogent face à cette « course à la mémoire », où chaque groupe de victimes réclame son propre monument : la multiplication des commémorations individuelles encouragerait la concurrence entre les différentes communautés de déportés. Et perpétuerait d’une certaine façon les catégories créées par les nazis.

Dès le lendemain de l’inauguration du mémorial aux Roms et aux Sinti, la Pologne, par la voix de son secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, demandait ainsi à l’Allemagne d’ériger un monument aux victimes polonaises du nazisme.

« Nous aurions préféré un mémorial pour toutes les victimes du national-socialisme, quelle que soit la raison pour laquelle elles ont été discriminées ou le nombre de morts », rappelle Silvio Peritore, vice-président du Conseil allemand des Sinti et des Roms. Un projet commun qui n’a jamais vu le jour. Et pour Romani Rose, ce mémorial spécifique pour les gens du voyage a toute sa place à Berlin : « Les députés passent devant lorsqu’ils se rendent à l’Assemblée. Cela leur rappelle qu’ils ont le devoir de les défendre, face aux discriminations », espère-t-il.

Un message également relayé par Angela Merkel lors de l’inauguration : « L’hommage aux victimes comprend aussi une promesse, celle de protéger une minorité. Un devoir pour aujourd’hui et demain », a ainsi lancé la Chancelière.

Depuis 1997, les 70.000 Roms vivant en Allemagne sont reconnus comme une minorité nationale. Reste que l’attribution de dédommagements aux survivants du génocide se fait au compte-gouttes : les victimes doivent fournir des preuves, difficiles à réunir.

Pour l’historien Wolfgang Wippermann, le très lent processus de reconnaissance de la communauté n’est toujours pas achevé. « Aujourd’hui encore, 60% des Allemands manifestent des signes de ressentiment envers la communauté tzigane », relève-t-il.


 
 

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