Le judaïsme laïque, une nouvelle tradition

Mardi 8 décembre 2009 par Géraldine Kamps

 

En élaborant un programme de rites juifs laïques comme alternative aux cérémonies synagogales, le CCLJ a fait preuve d’innovation dans le judaïsme, quitte à s’attirer les foudres des plus religieux.

Pouvoir donner aux familles qui ne veulent pas célébrer les fêtes de façon traditionnelle la possibilité de se raccrocher à autre chose, était l’un des premiers objectifs du CCLJ, lorsqu’en avril 1980, à l’occasion de Pessah, le rédacteur en chef de Regards, Eliyahou Reichert, élabore avec l’aide d’Armand Szwarcburt le texte d’une Haggadah un peu particulière. « Je me suis inspiré de la Haggadah des kibboutzim de l’Hashomer Hatzaïr qui existait à l’époque » raconte-t-il. « J’en ai gardé une partie des texte traditionnels, j’en ai traduit d’autres, et j’ai enlevé les références à Dieu. L’ordre du Seder a plus ou moins été maintenu, et j’ai transformé les brahot (prières) en toasts (“nous buvons à l’épanouissement du CCLJ…”, “à la paix au Proche-Orient”). Au milieu du Seder, comme dans les kibboutzim, j’ai repris des textes à la mémoire de la Shoah et des combattants. Les midrashim (textes bibliques) ont été remplacés par un passage plus historique lu par les convives. J’ai retenu aussi la première strophe de l’Hatikva pour clôturer la cérémonie, elle sera supprimée par mes successeurs… ». Très vite, cette Haggadah, qui continuera en effet d’évoluer avec les années, sera reprise au sein de nombreuses familles juives qui s’y reconnaissent. La suite ne sera que logique. Militante féministe et laïque convaincue, Simone Susskind arrive à la présidence du CCLJ en 1985, et n’envisage pas d’envoyer ses enfants à la synagogue alors qu’elle-même ne la fréquente pas. « Je me suis rendue compte d’une terrible injustice entre les filles et les garçons en âge de bar-mitzva, mais aussi entre les religieux et ceux qui ne l’étaient pas » relève-t-elle. « Avec Béatrice Godlewicz, nous avons donc créé un nouveau programme : une année de judaïsme pour les 11-14 ans », inspirée elle aussi en certains point d’un programme des kibboutzim de l’Hashomer. Tamara et Paul Danblon, à l’origine de la « communion laïque », y ajouteront leur touche, et notamment l’idée d’une grande menorah vers laquelle chaque enfant se dirige pour adresser une bougie à la personne qu’il souhaite. Le titre « Année de judaïsme des Bnei-mitzva » sera préféré à celui de « Bar-mitzva laïque » pour ne pas heurter les sensibilités. « La moitié des enfants étaient issus de couples juifs, l’autre de couples mixtes » se souvient Simone Susskind. « Certains arrivaient chez nous en catastrophe avec une réelle demande de transmission ».

« Le choix de David »

David Kronfeld sera le premier bar-mitzva du CCLJ. A la Une de Regards, le 9 juillet 1987, son choix marque la naissance d’une nouvelle tradition, avec « un programme de travail ayant pour centre l’enfant lui-même, dans le but de l’intéresser, dans son langage, au monde, au judaïsme qui est le sien, celui dans lequel il sera appelé à vivre » (Regards n°188, p5). « Le Juif non croyant n’est pas dans une situation aisée. Il pallie souvent son manque de foi par une étude et une connaissance approfondies du judaïsme », y souligne Béatrice Godlewicz qui anime la première cérémonie. Pendant un an, David constitue son arbre généalogique, il étudie les symboles du judaïsme et la laïcité juive sur base d’interviews qu’il réalise auprès de Juifs de la communauté. « J’étais très fier d’avoir pu faire une bar-mitzva qui corresponde à mes convictions » explique-t-il aujourd’hui. « Je me suis toujours considéré comme un athée et je ne souhaitais en aucun cas jouer la comédie. Mon entourage l’a très bien compris, mais on a assisté à une levée de boucliers chez les plus religieux. Nous avons même reçu quelques lettres assez violentes ». Premier rite de passage créé par le CCLJ, l’Année de judaïsme des Bnei-mitzva réunit désormais chaque année une vingtaine d’enfants autour d’un programme qui se concentre sur trois axes. A l’histoire de sa famille et la constitution d’un arbre généalogique, un stage bénévole d’une quinzaine d’heures dans une institution communautaire (« je deviens un adulte responsable ») a été ajouté, ainsi que l’étude de la Paracha ou « comment retenir certaines idées très actuelles dans un texte jugé souvent poussiéreux », précise Delphine Szwarcburt, la petite-fille de David Susskind, qui en a repris l’organisation, après Monique Susskind et Gaëlle Szyffer. « La Torah appartient à tous les Juifs, il s’agit d’un texte fondateur du judaïsme et de l’humanité, avec une portée philosophique et morale essentielle. On ne peut donc pas priver les enfants juifs de leur héritage sous prétexte qu’ils sont laïques ! ».





Dans ce même esprit, la Jeunesse juive laïque, mouvement de jeunesse du CCLJ, a été créée à la fin des années 60. Elle rassemble désormais chaque samedi une moyenne de 130 enfants de 6 à 18 ans, constituant pour beaucoup de jeunes Juifs laïques le seul lien avec le judaïsme.  David Auerbacher, juif par son père, en est un des responsables. « Certains enfants issus de couples mixtes ou aux origines juives éloignées sont venus chez nous pour avoir été rejetés ailleurs… » affirme-t-il. Doté d’une identité sioniste, tout en conservant son esprit critique vis-à-vis de la politique israélienne, interpellé par la politique belge, le Moyen-Orient et la laïcité, le mouvement sera de tous les combats du CCLJ, en participant notamment à la Conférence en faveur des Juifs d’URSS en 1971.

Outre les activités plus « classiques » d’un mouvement scout, jeux et peoulot (discussions), un Lag Baomer annuel (événement sportif avec les autres mouvements de jeunesse juifs de Belgique) ou le Pèlerinage de Malines, la JJL prend part aux fêtes juives organisées par le CCLJ. Elle n’hésite pas non plus à s’ouvrir à l’Autre grâce à des activités prônant le dialogue interculturel ou à vocation plus sociale. En début d’année, elle récoltait ainsi du matériel scolaire pour les enfants défavorisés de Saint-Gilles.

Un mariage contre l’assimilation

Pour ne rien perdre de son identité juive, sans pour autant la pratiquer selon les préceptes religieux, une célébration juive laïque du mariage a également vu le jour en 2002.

Naomi Benchaya et Lionel Buschaert étaient les premiers à en faire l’expérience. « Je suis juive et Lionel, laïque » explique Naomi, « cette formule permettait à chacun de nous de garder son identité et ses valeurs. Considérant l’échange de culture comme un enrichissement, l’association entre le culturel et l’ouverture d’esprit reflétait au mieux notre union ». Le mariage juif laïque a permis ici de mettre fin à une rupture familiale, « une grande partie de ma famille plus traditionaliste a été assez compréhensive et a même assisté au mariage » poursuit Naomi. « Cela a été une vraie découverte pour la famille de mon mari. Pour certains, cela a été une façon de renouer avec le passé en retrouvant les racines d’une affiliation juive cachée depuis la Seconde Guerre mondiale ». Avec deux belles conséquences : la naissance de Nathaniel et Ben, « deux petits Juifs laïques épanouis ! », sourit le couple. Depuis, ce sont une vingtaine de mariages que Delphine Szwarcburt a déjà célébrés en Belgique, en France et même en Israël. Si certains se sont déroulés dans les mairies françaises, c’est tout à fait exceptionnellement qu’il y a un peu moins d’un an, l’un d’eux se tenait à la Maison communale de Saint-Gilles, rassemblant dans un établissement public les traditions juive et irlandaise, sous la houppa… « C’est un mauvais pari que de vouloir rester entre nous » estime Delphine. « Nous avons opté pour la démarche plus constructive d’accueillir les gens, même s’ils ne correspondent pas aux critères traditionnels de la famille juive. Si l’on fait preuve d’ouverture, ils continueront de fréquenter ensuite nos institutions plutôt que de s’en détourner. La communauté compte de plus en plus de couples mixtes, c’est une réalité à laquelle il faut s’adapter, sans porter de jugement moral. C’est notre façon de lutter contre l’assimilation ». Il y a trois ans, une fête de naissance était célébrée selon le rite juif laïque et une aide a pu être apportée à plusieurs reprises dans l’accompagnement d’enterrements, le CCLJ ne disposant pas des concessions nécessaires à une cérémonie propre. « Ici encore », conclut Delphine, « avoir été laïque toute sa vie et s’en aller dans la religion serait un non-sens… ».

 

 


 
 

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