Goldstone : Un pavé dans la mare

Mardi 3 novembre 2009 par Denis Charbit

 

La publication du rapport Goldstone suite à l’intervention de Tsahal à Gaza en décembre 2008 a été très mal accueillie par l’opinion publique israélienne qui refuse de mettre en doute les agissements de ses soldats. Explication de cette unanimité israélienne face à la condamnation internationale.

La surprise désagréable pour mes concitoyens qu’a révélée la publication du rapport Goldstone, c’est évidement la constatation de l’abîme de plus en plus profond qui sépare le sentiment collectif de l’opinion israélienne de la réaction internationale officielle dont on peut craindre qu’elle ne finisse par imprégner les opinions publiques. Cet écart est inquiétant. Il attise, du coté israélien, les soupçons d’une vaste conspiration antisémite et, de l’autre, accrédite l’idée qu’Israël fait figure d’Etat d’exception. Un peu plus de neuf mois après le déclenchement de l’opération « Plomb durci », les Israéliens la perçoivent globalement comme une opération réussie. Deux raisons justifient cette conviction : tout d’abord, l’exigence zéro victime israélienne a été peu ou prou respectée. Depuis la seconde guerre du Liban, ce facteur est devenu un critère majeur pour déterminer les performances de Tsahal. Comparé aux inquiétudes et aux prévisions des pertes consécutives à une intervention terrestre dans la bande de Gaza et compte tenu de l’envergure de l’opération, les dégâts ont été minimes côté israélien : quatre personnes ont succombé à des roquettes Kassam tirées en territoire israélien et neuf soldats sont tombés sur le théâtre des opérations, dont quatre du fait de « tirs amicaux ». Facteur nécessaire mais insuffisant, si les Israéliens considèrent l’opération comme un succès, c’est surtout au vu de ses conséquences sur le terrain : les Kassam ont cessé depuis de pleuvoir sur Sderot et ses environs, après trois ans de bombardements réguliers durant lesquels la population civile fut mise à l’épreuve par des tirs qui pour n’être pas mortels n’en perturbaient pas moins la vie quotidienne. La vie -il faut le rappeler- était intenable; l’inquiétude et les nerfs à vif à chaque sirène d’alarme déclenchée, à chaque sifflet indicatif de la trajectoire du Kassam.

La légitime défense

A quel prix ? C’est là la question que les Israéliens refusent de considérer, à cause de la réussite de l’opération, laquelle donne au critère de « la fin justifie les moyens » tout son sens puisque les moyens employés ont réalisé la fin dont personne ne conteste la réalité ni le caractère positif, la situation étant calme aujourd’hui. Certes, ne versons pas dans de vaines illusions : ce n’est pas la paix ni même un cessez-le-feu en bonne et due forme et, à cet égard, l’opération n’a rien résolu sur le fond car, à tout moment, les armes peuvent se remettre à parler. Mais les Israéliens estimant que la préoccupation principale d’un gouvernement doit être d’assurer la sécurité de ses citoyens, le gouvernement a fait son devoir lorsqu’il a rétabli le droit des habitants de Sderot à la sécurité. Mais encore, à quel prix ? Les Israéliens persistent à ne pas vouloir répondre et lorsqu’ils répondent c’est pour dire qu’aussi cher qu’il ait été pour les Palestiniens, c’était sans doute le prix à payer pour mettre un terme à cette situation. Ce refus de revenir en arrière s’explique aussi par le sentiment que mettre en cause l’exécution de l’opération -et non le bien-fondé, car le rapport n’a pas contesté la légitime défense d’Israël-, c’est s’en prendre à cette institution qui, pour les Israéliens, est placée au-dessus de tout soupçon : Tsahal, l’armée; non pas tant ses chefs que les soldats du contingent qui sont nos enfants, vos enfants, ceux que l’on envoie, à 18 ans et pour trois ans, remplir une mission pour laquelle ils mettent leur vie en danger. C’est sans doute à cause de ce consentement non dit à leur sacrifice -insupportable et inconcevable quand on y pense pour des parents ordinaires- que cette décision est compensée par une protection, une surprotection, une immunité vis-à-vis de toute critique visant les soldats, « vos enfants, nos enfants », y compris et surtout lorsqu’elle vient de l’extérieur. Certes, l’opinion approuve les sanctions qui frappent un soldat ou plusieurs d’entre eux lorsque la justice israélienne les a jugés coupables de telle ou telle mesure. Mais une condamnation collective, anonyme ? Les Israéliens ne s’y rendent point. Telles sont les raisons profondes qui les poussent à rejeter toute considération du rapport Goldstone.

Une commission indépendante

C’est sans doute aussi la difficulté, l’impossibilité à admettre que le visage que l’on présente d’Israël dans ce rapport soit le vrai, le bon, le juste. La raison et le cœur ne peuvent l’admettre. Ils préfèrent l’ignorer. Ce visage-là, défiguré, ce n’est pas nous, ce n’est pas le nôtre; voilà ce que signifie la réaction israélienne unanime, confirmée par les réactions officielles du pouvoir comme de l’opposition. Tout au plus, certains prennent du recul par rapport à cette ligne pour estimer qu’Israël a commis une lourde erreur en refusant de se présenter devant la commission pour apporter son témoignage et équilibrer la représentation unilatérale de l’opération puisqu’au final les membres de la Commission n’ont entendu grosso modo qu’un seul point de vue. Ce refus a priori ne traduit pas seulement la défiance traditionnelle d’Israël vis-à-vis des instances internationales; on ne peut pas s’interdire de penser qu’Israël pressentait les résultats de l’enquête et préféra que la commission Goldstone établisse son rapport sans qu’elle puisse se prévaloir de la coopération israélienne. Pour l’heure, la seule concession entendue dans le débat public concerne l’exigence présentée à Israël de procéder à sa propre enquête à condition qu’elle ne soit pas confiée à Tsahal. Le dilemme n’est pas mince : créer cette commission, c’est admettre que les enquêtes auxquelles Tsahal avait procédé n’avaient aucune valeur; refuser de le faire, c’est prendre le risque que la Cour internationale de La Haye n’en soit saisie. Inspirons-nous du précédent en la matière : c’est lorsque la Cour suprême est intervenue sur la question du mur de sécurité, imposant aux autorités militaires de redessiner un tracé plus équitable dans plusieurs cas que la pression internationale en général et du tribunal de La Haye en particulier a cessé. Il faut cependant que cette commission soit indépendante dans sa composition et surtout dans son mandat. On ne peut réclamer d’elle qu’elle se conforme a priori aux attentes du gouvernement et de l’opinion. Toutes les fois que le doute subsiste -et il subsiste-, il est bon qu’une commission judiciaire prenne le relais du gouvernement pour rendre son verdict indépendamment des pressions intérieures et extérieures exercées pour qu’elle blanchisse ou noircisse Israël.

Le sacerdoce des démocraties

Comme une pierre (d’or ou non) jetée dans les eaux dormantes du statu quo au Proche-Orient, le rapport Goldstone est venu troubler la satisfaction qui régnait dans les milieux officiels. Après s’en être plutôt bien tiré avec Obama, révélant un savoir-faire diplomatique là où tout le monde prévoyait une montée aux extrêmes, Netanyahou affronte cette fois un rapport qui met à mal le prestige d’Israël. Un vent de panique souffle désormais dans les couloirs ministériels et il a suffi d’un rapport pour effacer le sourire sur les lèvres de ceux qui avaient tout prévu sauf l’imprévu. Au milieu de cette confusion et de la guerre psychologique qui se déroule depuis sur ce qu’il faut penser du rapport, de son auteur, des instances internationales, du droit de la guerre face au terrorisme, il importe de dégager la position juste, le « juste milieu » dirait-on entre la réception aveugle et unanime du rapport et la fin de non-recevoir qu’on lui a opposé en Israël. Tentons modestement d’y voir clair en commençant par une exigence que, par courtoisie, il convient de formuler comme une recommandation : à l’heure d’Internet et de Google, il suffit aujourd’hui de deux ou trois manœuvres élémentaires pour lire le rapport dans le texte (tapez : Goldstone Report UN). Certes, il ne s’agit pas d’en lire l’intégralité. Il faut du temps pour avaler 575 pages, mais au moins devrait-on consulter avec profit les 38 pages de résumé qui le précèdent. « Va et étudie » disait sagement Hillel; eh bien, nous sommes allés y voir de plus près. Le rapport est accablant sans aucun doute. Il n’y avait pas lieu d’élargir son mandat à la situation en Cisjordanie, c’est certain; qu’Israël soit soumis à un contrôle auquel échappent tous les pays en guerre, surtout lorsqu’ils sont puissants, nul n’y contredit; la nature des pays membres du Conseil des droits de l’homme et les majorités automatiques contre Israël altèrent les capacités de procéder à une lecture du rapport qui, en dépit de son langage juridique, est livré à une enceinte qui ne peut prétendre avoir le même détachement. Mais à la précision du rapport, il faut répondre point par point; examiner les allégations une par une, apporter un autre éclairage lorsqu’il y a lieu de le faire, et le cas échéant, reconnaître ses erreurs et admettre que le rapport dit vrai. C’est le sacerdoce des démocraties : s’en abstenir par une condamnation globale, c’est entrer dans le club des pays où la parole est censurée.


 
 

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