Regards croisés

La liberté d'expression contre elle-même

Vendredi 2 novembre 2012 par Propos recueillis par Nicolas Zomersztajn
Publié dans Regards n°765

Depuis que des caricatures suscitent encore des vagues de violence à travers le monde, la liberté d’expression est sensiblement remise en cause. Zineb El Rhazoui, journaliste à Charlie Hebdo, et Guy Haarscher, professeur de philosophie à l’ULB, échangent leurs points de vue sur cette problématique que l’édition 2012 de « Fraternité » abordera le mardi 12 décembre au Centre culturel Jacques Franck.

 
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    Certains responsables politiques français ont déclaré que Charlie Hebdo n’avait pas choisi le bon moment pour publier des caricatures de Mahomet. Pensez-vous qu’un journal doit mesurer les conséquences des articles ou des caricatures qu’il publie ?

    Zineb El Rhazoui : J’ai exercé le journalisme dans un pays au fonctionnement dictatorial comme le Maroc. J’ai l’habitude d’entendre ce discours. Les hommes politiques me disent qu’en cas de troubles que mes articles sur la religion suscitent, je dois en assumer la responsabilité. On comprend vite que l’objectif de cette soi-disant responsabilité du journaliste, c’est la censure. Or, le journalisme est déjà encadré par des règles déontologiques. Un journaliste ne doit absolument pas s’imposer cette logique de responsabilité qui n’incombe qu’à l’Etat. Le maintien de l’ordre doit être assuré par les pouvoirs publics. C’est la raison pour laquelle les déclarations du Premier ministre français sont scandaleuses, d’autant plus qu’elles sont formulées par un homme de gauche dans une République qui se veut la patrie des droits de l’homme. Rama Yade, ancienne secrétaire d’Etat aux droits de l’homme, a même parlé de « la Une de trop » de Charlie Hebdo ! Ces politiques ont outrepassé leurs prérogatives : ils n’ont pas vocation à faire la leçon à des journalistes indépendants et à leur dicter quand et comment ils doivent traiter une question d’actualité.

    Guy Haarscher : Un comité de rédaction peut considérer qu’on ne publie pas un article ou un dessin si des fous s’en emparent pour lancer une campagne de violence. Si on suit la morale des conséquences, il faut envisager le court terme et le long terme. A court terme, la non-publication des caricatures évite des morts. En revanche, à long terme, elle exprime l’intimidation. Si on ne publie pas un texte ou un dessin parce qu’il risque d’y avoir des activistes mettant en danger des ressortissants occidentaux, on s’engouffre dans une logique d’intimidation. A court terme, cela sauve des vies, mais à long terme, on accepte de s’autocensurer sur des caricatures. C’est dangereux, car elles relèvent de la liberté d’expression et elles sont indispensables pour mettre à distance le poids de la religion.

    Que pensez-vous des initiatives visant à instaurer le délit de blasphème en Europe et sur la scène internationale ?

    Z. El Rhazoui : Ces initiatives font partie d’une stratégie globale. Les religions cherchent à se substituer aux législations civiles et laïques pour imposer leur ordre moral à l’ensemble de la société. La volonté d’instaurer le délit de blasphème fait partie d’un processus plus large où les droits des femmes sont aussi remis en cause. Il faut donc être très vigilant par rapport à ces initiatives, surtout lorsqu’on observe que Charlie Hebdo est critiqué par les responsables politiques français pour avoir caricaturé le prophète. La prochaine étape peut être d’accepter de légiférer sur le blasphème. Dans ce contexte, il est important que des journaux comme Charlie Hebdo et des écrivains comme Salman Rushdie puissent défendre ce droit au blasphème qui apparaît précisément comme cette différence fondamentale entre la démocratie et la dictature, la civilisation et la barbarie.

    G. Haarscher : Cela fait longtemps que des pays de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) défendent la pénalisation du blasphème devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Ils introduisent une notion qu’ils n’appellent pas le blasphème, mais la « diffamation des religions ». Cela ne veut pas dire grand-chose, sauf que le terme « diffamation » permet une limitation acceptable de la liberté d’expression puisqu’on salit une personne en cherchant à lui nuire. Peut-on parler de diffamation collective ? Pour le racisme, cela me parait à la limite acceptable, mais la diffamation des religions, cela ne veut plus rien dire, car il n’y a pas de diffamés. Les partisans du délit de blasphème nous disent qu’il est important de ne pas choquer le croyant. Or, visionner un film, lire un journal ou surfer sur internet nécessite un acte de volonté de la part du croyant. Tant qu’il n’a pas accompli cet acte, le croyant ne peut être choqué. Il n’en demeure pas moins que les pays de l’OCI veulent empêcher non seulement qu’on se moque de la religion et du sacré, mais qu’on les critique. On pourrait donc se moquer des autorités politiques, mais ne rien dire concernant les autorités religieuses qui en sortent renforcées parce qu’elles disposeraient désormais d’un bouclier légal.

    Alors que les pays de l’OCI se mobilisent pour interdire le blasphème, des Etats membres de cette organisation relancent une Fatwa de condamnation à mort sur Salman Rushdie…

    Z. El Rhazoui : Que ceux qui nous disent que l’islam est une religion de paix et de tolérance viennent nous dire comment des autorités religieuses reconnues promettent des primes à des assassins. Beaucoup d’intellectuels et de responsables politiques européens se dérobent et mettent en sourdine ce débat, parce qu’ils ont peur d’être accusés de racisme. Ils pensent que s’ils se montrent intransigeants sur la nécessité pour l’islam de respecter les règles démocratiques, ils vont passer pour d’affreux racistes. Ils se trompent complètement, car le véritable racisme, c’est le différentialisme. Je suis marocaine de culture musulmane et je n’ai pas pour autant un degré de civilisation inférieure aux Français de culture chrétienne. Le racisme consiste donc à dire que les musulmans sont différents et que les autorités françaises doivent leur permettre de respecter leurs coutumes barbares et archaïques, et ainsi les exclure de la République.

    Ils cherchent pourtant à opposer la liberté religieuse à la liberté d’expression…

    G. Haarscher : C’est un fantasme de leur part. La Cour européenne des droits de l’homme protège les droits de l’homme, mais pas Dieu ! La liberté religieuse permet surtout aux croyants d’exercer leur culte. Elle n’implique en aucun cas le droit d’être choqué par des œuvres d’art, des livres ou des films. Et dans ces cas, on est choqué que si on le veut bien, c’est-à-dire si on prend volontairement connaissance de ces œuvres « choquantes ». Personne n’a jamais contraint quiconque à lire Charlie Hebdo ni à regarder sur internet des caricatures sur le prophète. Dire qu’on porte atteinte à la liberté religieuse parce que des gens montrent des images que personne n’est obligé de regarder est un sophisme absurde. De cette manière, on construit artificiellement une tension entre liberté d’expression et liberté religieuse pour faire croire que c’est un conflit entre deux droits de l’homme.

    Comment réagir sans verser dans le populisme et le racisme antimusulman ?

    Z. El Rhazoui : Je suis consciente que ce débat est instrumentalisé par l’extrême droite. Sous couvert de défense de la laïcité et des principes républicains, elle ne fait qu’affirmer que les musulmans n’ont pas leur place en France. Marine Le Pen est paradoxalement la seule femme politique qui a condamné clairement toute atteinte à la liberté d’expression lorsque Charlie Hebdo a publié le numéro comprenant les caricatures de Mahomet. Nous ne sommes pas dupes : Marine Le Pen a déjà intenté des procès contre Charlie Hebdo et aujourd’hui encore, elle nous poursuit pour une affiche électorale qui la représente en étron fumant. Marine Le Pen estime donc que la liberté d’expression est fondamentale et sans limites quand il s’agit de l’islam, mais extrêmement limitée quand il est question du Front national. Quand on découvre qu’un beau matin, l’extrême droite est féministe et incarne la défense de la laïcité parce que cela l’arrange bien de taper sur les musulmans, on comprend que cette posture n’a rien d’honnête ni de sincère. D’autant que l’extrême droite n’a jamais brillé tout au long de son histoire par son attachement à la cause des femmes ni à la défense de la laïcité. Dans ce contexte, il est dangereux de laisser l’extrême droite s’approprier la laïcité. Tant la droite républicaine que la gauche doivent s’emparer de la laïcité pour l’aborder sans tabou. Il faut combattre les religions lorsqu’elles cherchent à occuper l’espace public, et non pas les individus identifiés comme appartenant à une communauté religieuse. De la même manière, lorsque les religieux disent qu’il faut respecter les religions, il faut s’y opposer. Je n’ai aucun respect pour les religions parce qu’elles ne me respectent pas en tant que femme. En revanche, je respecte les personnes qui pratiquent une religion. Cette nuance est essentielle.

    Journaliste, Zineb El Rhazoui est née en 1982 à Casablanca. Titulaire d’un Master en sociologie des religions obtenu à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris, elle commence le journalisme au Maroc, au Journal Hebdomadaire, titre pionnier de la presse indépendante, fermé par le régime depuis janvier 2010. Après avoir publié plusieurs enquêtes sur les minorités religieuses et la liberté de culte au Maroc, elle travaille aujourd’hui en France pour Charlie Hebdo. Zineb El Rhazoui milite également pour les droits de l’homme au Maroc. Elle a participé à la création du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI), qui a notamment organisé en 2009 au Maroc un pique-nique pendant le Ramadan.

    Professeur émérite à l’Université libre de Bruxelles (ULB), Guy Haarscher a enseigné dans cette université la philosophie morale et il a présidé le Centre Perelman de philosophie du droit. Doyen de la faculté de philosophie et lettres de l’ULB de 1997 à 2000, Guy Haarsher enseigne encore la problématique des droits de l’homme au Collège d’Europe à Bruges, à l’European Inter-University Centre for Human Rights and Democratisation (EIUC) de Venise ainsi qu’à la Central European University de Budapest.


     
     

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