Mensch 2008 : Maxime Steinberg, le devoir d'histoire

Mardi 3 Février 2009 par Roland Baumann

 

Ancien enfant caché, enseignant et historien de la déportation des Juifs en Belgique, liant la passion de l’archive à la volonté de donner un visage aux victimes, Maxime Steinberg est depuis trois décennies l’auteur indispensable à toute compréhension de la « Solution finale » dans notre pays.

Le père de Maxime Steinberg, Mendel Sztejnberg, cordonnier, originaire de Kaluszyn (Pologne), était un de ces nombreux jeunes Juifs en révolte contre la tradition. « Dernier né d’une famille de 11 enfants, mon père avait rompu avec sa famille, très jeune, pour oser l’aventure de l’Amérique » raconte Maxime. « En 1920, à 19 ans, il débarque à Bruxelles. Et dix ans plus tard, il rencontre ma mère, Ruchla Helmann, arrivée elle aussi de Kaluszyn, avec un passeport “exposition”, visa de séjour délivré pour la durée de l’Exposition universelle de 1930, à Liège et à Anvers, qui coïncide avec les fêtes du Centenaire de la Belgique. Il va l’épouser à Lille, où elle a été expulsée, pour la ramener à Bruxelles. Mon frère Kolka naît en 1933, et moi en 1936 ». Juillet 42, Maxime et Kolka sont cachés à la campagne. Leurs parents ont plongé dans la clandestinité, mais sont arrêtés sur dénonciation à Boitsfort. Le 26 septembre 1942, tous deux sont à bord du 11e convoi en partance de Malines pour Auschwitz. « Si mon père a eu la chance miraculeuse de survivre à Auschwitz, ma mère a été tuée dès son arrivée ». Comme Maxime Steinberg le dira en 1981 dans sa « déclaration morale », faite pour la partie civile au procès de Kiel, la dernière trace laissée par Ruchla est la copie au carbone de la liste du 11e convoi où elle figure sous le numéro 1072. Soulignant la responsabilité de l’accusé dans la mort de sa mère, l’ancien enfant caché ajoutera : « L’absence d’une mère est une perte irrémédiable pour un enfant qui n’avait pas 6 ans quand le drame est arrivé. Quoi que je fasse, je ne pourrai pas oublier ». Vers 1950, son père envisage de retourner en Pologne, ce qui donne à Maxime Steinberg l’occasion de découvrir « son shtetl ancestral » : « On avait “profité” d’une délégation de la Jeunesse populaire de Belgique à un festival international, pour me permettre de faire le voyage de Kaluszyn, afin d’y rencontrer un frère et une sœur de mon père. Ayant fui vers l’URSS en 1939, ils étaient les seuls survivants de toute la famille. Quand nous les retrouvons, ils me parlent une langue que ma mère m’a apprise, le yiddish, la langue de ma mère disparue... et que, trop jeune, j’ai sans doute oubliée pour cette raison... ». Face aux réalités de la Pologne d’après-guerre, plus question de « retour au pays », les frères Sztejnberg « franciseront » même leur patronyme.

Enseignement et militantisme de la première heure

Militant des Jeunesses populaires de Belgique, Maxime Steinberg a le goût de l’histoire. Il termine une licence d’histoire à l’ULB, fait son service militaire, et se marie. Son épouse, Renée Serjacobs, résume leur longue vie commune : « J’étudiais les arts décoratifs et la publicité aux Beaux-Arts. Nous nous sommes rencontrés au “Jeune Europe”, une boite de jazz. Maxime était un communiste militant, et aussi un bon vivant, dansant très bien le rock ! J’étais plus calme et pas du tout politisée ». Marié en 1963, le couple aura quatre enfants, Serge, Pascale, Alain, Raphaël, et six petits-enfants. Maxime Steinberg deviendra professeur du secondaire, d’abord à l’Athénée de Binche, puis dans des écoles bruxelloises : les Athénées de Schaerbeek et Koekelberg, l’INRACI et l’INSAS. Ancien collègue de l’INRACI, Stephan De Lil s’en souvient : « Entré en 1963, il a enseigné pendant vingt ans, en histoire, géographie, français et morale laïque, souvent avec un horaire complet qu’il cumulait avec ses heures dans d’autres écoles. La loi sur les cumuls l’a finalement contraint à réduire ses prestations chez nous. En salle des profs, il parlait facilement et j’aimais sa conversation. Excellent enseignant, aimé de ses élèves, il avait une autorité naturelle. Nous avons tous regretté son départ ». Maxime Steinberg sera aussi militant syndical à la régionale bruxelloise de la CGSP. Jacques Aron, qui l’a connu aux Jeunesses populaires, cite ses premiers travaux d’historien : « En 1965, il publie une édition critique de l’ouvrage d’Henri De Man et Louis de Brouckère Le mouvement ouvrier en Belgique, qu’il avait étudié pour son mémoire de licence à l’ULB. Ensuite, dans “Les Cahiers Marxistes” paraissent ses articles biographiques sur Joseph Jacquemotte et Julien Lahaut, et aussi, en 1982, un essai sur les chambres à gaz. En 1979, “Points critiques” publie son dossier sur “La problématique de la résistance juive en Belgique”. Il est le premier à avoir insisté sur les dimensions juives de la Résistance et étudié l’histoire du génocide juif en Belgique ». Veuve de Marcel Liebman, ancien professeur d’histoire à l’ULB, Adeline Liebman explique dans quelles circonstances Maxime Steinberg s’est lancé dans l’étude de la Résistance juive : « J’avais été contactée par Ghert Jospa pour faire l’ histoire du Comité de défense des Juifs (CDJ). Une fois ce travail terminé, tous ceux que j’avais interviewés se sont réunis et entredéchirés à propos de ces interviews, entre sionistes et communistes. Ryk Szyffer m’a alors demandé d’écrire sur les résistants juifs communistes, mais j’ai préféré proposer ce travail à Maxime, sachant qu’il le ferait bien mieux que moi. Il voyait souvent Marcel et nous étions très liés ». Pour réaliser cette recherche biographique sur les partisans armés, Maxime Steinberg consulte 4.000 dossiers individuels aux archives de l’Administration des victimes de la guerre. En 1979, le Comité d’hommage des juifs de Belgique à leurs héros et sauveurs publie Extermination, sauvetage et résistance, dans lequel Maxime Steinberg décrit l’action anti-juive de l’occupant et le combat du Comité de défense des Juifs. En famille, en revanche, Maxime ne parle pas de ses recherches, ni de sa propre expérience d’enfant caché et d’orphelin, comme le souligne son fils aîné, Serge, qui se souvient seulement avoir accompagné son grand-père pour une commémoration à la caserne Dossin. Pascale, sa fille, ajoute : « Les mercredis après-midi, nous étions avec Grand-Père et on voyait bien son tatouage au bras. Il n’en parlait pas volontiers, mais il nous en a quand même plus dit que Papa, toujours si occupé à l’école ou enfermé dans son bureau. C’est au procès de Kiel que nous avons découvert son passé... ».

Kiel : le procès d’une vie

Vient le procès de Kiel (1980-1981), dont l’accusé, l’ancien officier SS Kurt Asche, jugé pour son activité à Bruxelles sous l’Occupation sera déclaré coupable de complicité dans la déportation et l’extermination des Juifs de Belgique. Mais, comme le souligne à l’époque Maxime Steinberg, grand protagoniste de ce « procès historique », ce jugement authentifie la réalité d’Auschwitz, celle de la disparition de la plupart des déportés, assassinés dans les chambres à gaz. Un travail colossal et un moment décisif dans sa carrière d’historien, comme l’attestent le Dossier Bruxelles-Auschwitz (1980) publié par le Comité de soutien à la partie civile dans le procès et le Mémorial de la déportation des Juifs en Belgique qu’il coédite avec Serge Klarsfeld, avocat français et militant inlassable de la mémoire de la Shoah. Ce dernier rappelle : « Maxime avait déjà travaillé sur la Résistance juive et avec moi, il était le seul à connaître l’histoire de la déportation des Juifs en Belgique. Je lui communiquais tous les documents du procès qu’il analysait minutieusement. Nous devions prouver que les responsables de la déportation savaient que les déportés seraient en majorité exterminés dès l’arrivée des convois à Auschwitz. Depuis ce procès qui s’est terminé par le suicide de Ehlers et la condamnation de Asche, Maxime est devenu la colonne vertébrale de toute la recherche sur la déportation des Juifs en Belgique ». Expert assis à la table des avocats, Maxime Steinberg assistera pendant huit mois aux deux séances hebdomadaires du procès de Kiel. L’historien approfondit et publie ensuite sa recherche. A partir de 1982, il enseigne l’histoire de l’antisémitisme et du génocide à l’Institut d’études du judaïsme (Institut Martin Buber). Il publie les deux premiers volumes de L’Etoile et le Fusil (La Question juive, 1940-1942 (1983) et 1942, Les cent jours de la déportation des Juifs de Belgique (1984)). En 1987, à l’ULB, sous la direction de Jean Stengers, il termine sa dissertation doctorale La Traque des Juifs, 1942-1944 (troisième partie, en deux volumes, de L’Etoile et le Fusil). Vient ensuite Les yeux du témoin et le regard du borgne (1990), dans lequel il démontre que la négation du génocide est étroitement associée à « la Solution finale ». Puis en 2004, La Persécution des Juifs en Belgique (1940-1945). Michel Herode, responsable de la cellule « Démocratie ou Barbarie » (DOB), retrace les débuts de cette coordination pédagogique, fondée en 1994 : « Invité à en faire partie comme expert du génocide juif, Maxime a proposé ma candidature et nous avons démarré nos activités de coordination et d’information des initiatives citoyennes prises dans l’ensemble des écoles de la Communauté française. Pour Maxime, il ne s’agit pas de commémorer, mais de faire de l’histoire. Maxime n’est pas un “militant de la mémoire”. Il affirme le “devoir d’histoire”. Il a quitté DOB avec regret lorsqu’il a atteint la limite d’âge des 64 ans ».

La reconnaissance de ses pairs

La communauté scientifique reconnaît unanimement la qualité de ses travaux, sa formidable capacité de transmettre sa passion pour l’histoire et son souci de vérité. Collaboratrice au Musée Juif de la Déportation et de la Résistance à la caserne Dossin de Malines, Laurence Schram met en valeur l’importance de sa rencontre avec l’historien de la déportation : « Il m’a transmis sa passion pour cette histoire. J’ai tout de suite adoré travailler avec lui, toujours disponible en cas de pépins et plein de bons conseils. Maxime fait partie de ces rares historiens qui propagent leur savoir et qui partagent leurs informations, même avec les chercheurs en herbe. C’est aussi grâce à lui que j’ai eu la chance de pouvoir travailler au Musée de Malines. Mon mémoire était terminé et c’est lui qui m’a proposé de postuler pour ce musée qui existerait peut-être un jour. La mise sur pied du musée était un nouveau combat qu’il a pris à bras le corps, sans compter son temps ni son énergie. C’est Maxime qui a forgé le concept historique du Musée et au cours de ces deux années, j’ai appris plus avec lui que pendant toutes mes années universitaires ». Joël Kotek, professeur d’histoire à l’ULB, ne manque jamais une occasion de rappeler le rôle déterminant de Maxime Steinberg dans la recherche sur la Shoah : « Je dois à Maxime toute ma compréhension de la radicalité du génocide juif. Il est très reconnu par la communauté scientifique internationale, estimé pour ses éclairs de génie et son esprit de synthèse ». Le 13 janvier 2009, dans le cadre du projet de mémoire juive à Anderlecht et d’une conférence sur les enfants cachés juifs de Bruxelles, Maxime Steinberg évoquait le destin des enfants cachés, montrant chiffres à l’appui la place centrale de l’enfant dans la persécution des Juifs. Présent à la conférence, David Susskind fait l’éloge de cet exposé : « Maxime a écrit l’histoire de la déportation, mais il ne cesse d’approfondir sa recherche et on finit par comprendre pourquoi il est si soucieux des chiffres et de la précision. Il nous a rendu justice, grâce à son travail à Kiel et aujourd’hui à la nouvelle exposition du Pavillon belge d’Auschwitz (dont Maxime Steinberg est l’un des principaux concepteurs) ou à Malines ». Participant aussi à la soirée, Micha Eisenstorg, président de l’Union des déportés, avait assisté au procès de Kiel. Il souligne le travail de précision implacable de l’historien, présent à toutes les séances, sa rigueur extraordinaire, sa volonté de chiffrer les données, et ajoute : « Je retrouve ce même souci du détail significatif dans l’affaire récente de Survivre avec les Loups, dont Maxime a dénoncé la supercherie ». Dans le public, la fille de Pascale, Sarah, étudiante en rhéto à l’Athénée de Wavre, exprime sa curiosité pour les travaux de son « Papy » : « L’an dernier, Grand-père a accompagné la visite de ma classe à la caserne Dossin. Je ne connaissais pas du tout son histoire et je ne soupçonnais pas l’ampleur de ses connaissances sur toute cette période ». C’est que Maxime Steinberg a le rare talent de savoir relier son autobiographie intime aux questions d’histoire. Une histoire toujours iconoclaste et fondée sur une meilleure connaissance des faits afin de préserver la mémoire de toute instrumentalisation ou manipulation.


 
 

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