Mensch 2007 : Marcel Hastir, un artiste héroïque

Mardi 5 Février 2008 par Roland Baumann

 

La vie de Marcel Hastir, doyen généreux et emblématique des artistes belges, se confond avec l’histoire de « L’Atelier », haut lieu de la culture, mais aussi avec celle de la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle il fut un résistant exemplaire.

Marcel Hastir est né à Bruxelles le 22 mars 1906. Accompagnant son père tapissier dans ses tournées chez les clients, l’enfant rencontre le violoniste Eugène Ysaye. Il se passionne pour la musique et la peinture : « Je dessinais et peignais beaucoup. Dès mes 13 ans, j’allais à Linkebeek pour faire des paysages ». Il fait le dessin à l’Académie de Saint-Gilles, ainsi que le solfège et le violon, à l’Académie de musique de Forest. Initié à l’artisanat d’art par son père, Marcel décide de restaurer des tableaux. Admis à l’Académie des Beaux-Arts dans l’atelier d’arts décoratifs d’Adolphe Crespin, il apprend ensuite la peinture monumentale chez de grands maîtres du symbolisme : Constant Montald, Emile Fabry et Jean Delville. Victor Rousseau l’initie à la sculpture. Marcel accomplit son service militaire en travaillant pendant deux ans aux préparatifs des fêtes du Centenaire, décorant les chars de grands cortèges, dont l’Ommegang. Les contrats se succèdent : décors pour les jeunesses théâtrales, décoration du Pavillon de la Chimie à l’Exposition universelle de Bruxelles, etc. Hastir nourrit sa formation de peintre par les voyages : Paris, les Açores et Madère, l’Italie, l’Algarve, et enfin la Hongrie, puis les Pays-Bas dont il dessine les costumes populaires, et expose au Palais des Beaux-Arts, en même temps que Magritte. En 1933, pour aider Céline, ancien modèle atteinte de pneumonie, Marcel organise un premier concert de musique et finance la cure de la malade. En 1935, il emménage au 51 rue du Commerce, où s’installe aussi le siège de la Société de Théosophie dont il est alors un membre actif. Très vite, le vaste atelier qu’il loue au deuxième étage de cette maison particulière devient le lieu de rencontre d’un groupe de jeunes artistes et d’amis, ivres de peinture et de musique. Dans la tradition des salons du XIXe siècle, Marcel y organise des concerts, des conférences, et enfin une école de peinture.

Combattant de l’ombre Mai 1940, l’exode mène Marcel à Toulouse. Employé au service belge des visas et cartes d’identité, il n’hésite pas à falsifier les documents de réfugiés juifs. De retour à Bruxelles, avec son ami, le journaliste Anatole Tys, il ouvre une école de peinture qui comptera une moyenne de 30 jeunes évitant ainsi le Service de travail obligatoire en Allemagne. Lorsque Tys est incarcéré à la Caserne Dossin, Hastir l’aide à échapper à la déportation. En 1942, Marcel prend soin de Carl Sternheim, « un très grand écrivain allemand qui devait se cacher. J’allais souvent le voir mais il est tombé gravement malade. Avec un ami, nous l’avons placé en clinique où il est décédé, et nous l’avons accompagné au cimetière d’Uccle pour lui rendre un dernier hommage ». Lazard Perez se souvient : « Marcel Hastir était un ami des mes parents. En 42, il est venu trouver mon père pour qu’il l’aide à cacher un de ses modèles, d’origine juive, recherchée par la Gestapo et qu’il venait de sauver. Nous avons bientôt été contraints de nous réfugier dans les Ardennes. Papa avait un commerce de robes de dames, près de la porte de Namur. Il a demandé à Marcel de reprendre le magasin à son nom. Pendant deux ans, notre ami en a fait une galerie d’art où il exposait ses dessins et après la Libération, il l’a restitué ». L’Atelier offre un havre de paix aux jeunes artistes qui cherchent leur premier public tout comme aux combattants de l’ombre qui profitent du va et vient pour se livrer à l’action clandestine. Comme le rappelait Kaja Muntz : « ... nous venions là, bravant le couvre-feu, pour jouir de quelques heures d’oubli. Oubli de la chape de l’Occupation, des rafles, de l’illégalité, du souci terre à terre de la survie quotidienne. Marcel Hastir ne voyait rien d’héroïque dans ses activités citoyennes. Il vivait à sa façon et, après la guerre, il a continué, tout simplement... ». Marcel cache des personnes et des armes pour la Résistance. Dans les caves, les frères Youra et Alexandre Livchitz tirent des tracts antinazis sur la machine ronéo de Marcel qui l’a d’ailleurs conservée. Youra gagne un peu d’argent comme modèle à l’école de peinture. Jean Franklemon, compagnon de Youra et ami de Marcel, est aussi un habitué de l’Atelier. C’est là que Youra Livchitz, Jean Franklemon et leur camarade de l’ULB, Robert Maistriau, décident d’arrêter le XXe convoi la nuit du 19 avril 1943, comme l’a raconté Marion Schreiber dans son livre Rebelles silencieux. La Gestapo viendra plusieurs fois interroger l’artiste malicieux, qui sait se tirer d’affaire dans les conditions les plus difficiles, par un mélange d’astuce et d’ingéniosité. Résistante échappée du XXe convoi, Régine Krochmal, précise : « Lorsque j’étais détenue à Breendonk, une compagne d’infortune m’a dit “Si jamais tu es libérée, va rue du Commerce, chez Marcel !”, m’assurant que j’y trouverais refuge et assistance ». Beaucoup de destins se sont croisés dans l’Atelier comme le rappellent des portraits émouvants accrochés aux cimaises de ce lieu de mémoire résistante : un jeune réfugié de la guerre d’Espagne... cette jeune fille juive dont les parents avaient commandé le portrait à Marcel et qui, avec eux, est raflée et déportée à Auschwitz. L’oncle, directeur du Théâtre du Parc, Adrien Meyer, parviendra à se cacher avec l’aide de Marcel.

L’Atelier, lieu de mémoire

En 1946, Marcel épouse Ginette van Reykevorsel van Kessel : « C’était une femme délicieuse qui l’a beaucoup aidé dans toutes les activités de l’Atelier, les concerts au Conservatoire de Bruxelles, dans la cathédrale, le festival de Stavelot... » commente Micheline Lebrun, modèle et amie de très longue date. Marcel développe en effet ses activités culturelles : de la musique et aussi des conférences avec Lanza del Vasto, Alexandra David-Neel, le Père Pire... L’Atelier devient un tremplin pour de jeunes artistes prometteurs et une scène amicale pour des artistes réputés. Avec plus de 2.000 concerts à son actif de 1935 à nos jours, Marcel produit des lauréats de grands concours internationaux de musique, dont bien entendu le « Reine Elisabeth ». C’est « chez Hastir » que Jacques Brel et Barbara donnent leurs premiers concerts. Marcel intéresse le directeur de La Monnaie au danseur chorégraphe Maurice Béjart... Pour le 100e anniversaire de Marcel, la jeune cinéaste Caroline Hack lui a consacré un film documentaire 51, rue du Commerce : l’Atelier, lieu chargé d’émotions, reliant passé et présent, renfermant des mondes qu’elle nous fait découvrir, d’où sortent de l’ombre tous ces visages du passé. Le temps s’est écoulé depuis. L’artiste a fermé son école de peinture, mais s’est gagné de nouveaux enthousiasmes qui œuvrent à la pérennité de son « institution ». En janvier 2003, après une visite de Daniel Cohn-Bendit et de son groupe de parlementaires européens, se crée la Fondation d’utilité publique « Atelier Marcel Hastir » dont les chevilles ouvrières, Chantal Jung, Roland Schmid et Horst Schröder, parviennent à empêcher la destruction de la maison et l’expulsion de son locataire sur décision du propriétaire, la Société théosophique. Roland Schmid commente : « L’immeuble est classé depuis mars 2006 au patrimoine historique et culturel de la Région. Marcel Hastir a été fait citoyen d’honneur de la Ville de Bruxelles pour son œuvre artistique et culturelle ainsi que son courage civique pendant la guerre. Nous espérons que les autorités vont enfin apporter un appui financier à l’acquisition de l’immeuble ». Associé à la Coordination pédagogique « Démocratie ou Barbarie », l’Atelier est un lieu de mémoire de la résistance au nazisme, de même qu’un lieu artistique et culturel varié, scène de chants, de musiques et de rencontres entre cultures et générations, sources d’engagements et d’apprentissages civiques dans le présent. Comme le souligne David Susskind : « Son âge mémorable et tous les témoignages sur ses activités de guerre font de Marcel Hastir “le Mensch des Mensch”. La Belgique peut se vanter d’avoir des gens comme lui ! ».

Cérémonie de la remise du prix « Mensch de l’année » aux lauréats 2007 Jeudi 24 avril 2008 à 19h45 Espace Yitzhak Rabin Infos et réservations : 02/543.02.70 ou [email protected]


 
 

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  • Par bestroomane - 13/09/2011 - 19:04

    Marcel Hatir doit être un exemple pour toute la jeunesse. Merci de faire vivre sa mémoire.