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Rapport sur l'antisémitisme 2011, un indice fiable

Mardi 1 mai 2012 par Perla Brener
Publié dans Regards n°755

Les faits. Soixante-cinq signalements antisémites entre le 1er et le 31 décembre 2011 -Bruxelles et Anvers étant les plus touchées-, soit une augmentation de 25% par rapport à 2010, c’est ce que dévoile le Rapport sur l’antisémitisme rédigé par Antisemitisme.be et paru le 15 avril 2012. En notant une nette tendance à l’importation du conflit israélo-palestinien lors de chaque événement important en Israël et dans les Territoires et un sentiment d’insécurité persistant en Belgique pour la communauté juive, même lorsque les résultats retombent dans la moyenne. Les réactions des autorités sont-elles appropriées ? Comment lutter face aux dérives des nouveaux médias ? Quelle sensibilisation et quelle éducation pour mieux vivre ensemble ? Nous avons posé la question aux spécialistes de l’antisémitisme, acteurs de terrain et analystes.

 

Philippe, qui préfère garder l’anonymat par souci de confidentialité, est gestionnaire du site www.antisemitisme.be. « Cela fait des années que les actes d’antisémitisme sont dénoncés auprès des autorités publiques et politiques belges. Il a malheureusement chaque fois fallu un évènement grave pour que les responsables politiques réagissent à l’unisson. Mais on a l’impression que les réactions (vote de résolution pour lutter contre l’antisémitisme, plan d’actions contre l’antisémitisme…) restent au niveau des intentions et que, sur le terrain, les choses ne changent pas réellement », regrette-t-il. Les difficultés qui subsistent ? « Il arrive souvent que les victimes nous disent que la police n’a pas voulu accepter un dépôt de plainte ou les balades d’un commissariat à l’autre. L’aspect de la preuve et/ou de l’intention antisémite pose souvent problème et limite le champ d’action judiciaire. Mais cela n’enlève en rien la possibilité pour les organes compétents de dénoncer fermement ces faits, même s’il n’y a finalement pas de poursuites pénales ». Concernant les nouveaux médias, Philippe insiste sur le rôle crucial des modérateurs, salue le travail fait par le Centre pour l’égalité des chances pour développer des formations à l’attention de ces gestionnaires de sites, mais reprochant leur laxisme. Convaincu que le volet préventif est essentiel, Philippe estime que beaucoup de chemin reste à parcourir pour que tous les Juifs se sentent en sécurité en Belgique, « pour qu’il n’y ait plus cette crainte de porter des signes extérieurs de judaïté, de faire référence à un mouvement de jeunesse juif ou à une expérience dans un kibboutz dans son CV. En termes de sensibilisation, le CCLJ a montré la voie à suivre avec son programme d’éducation à la tolérance à l’attention d’élèves d’écoles à discrimination positive. Il est important que ces initiatives se multiplient, avec pour résultats une meilleure compréhension et le respect de l’autre ».

Selon le président du CCOJB, Maurice Sosnowski, « le chiffre de 25% d’augmentation d’actes antisémites n’est qu’indicatif, puisque nombre de personnes victimes ou témoins de faits ne portent pas plainte, écœurées par les difficultés administratives et le peu de résultats obtenus. La libération de la parole antisémite au travers de Facebook, de blogs personnels, de sites de journaux, de forums… est particulièrement inquiétante. L’anonymat de la plupart de ces sites favorise le déversement de la haine antisémite sur la toile ». Maurice Sosnowski juge l’atmosphère générale « préoccupante ». « L’antisémitisme a toujours existé, mais à l’inverse d’hier, aujourd’hui on peut allègrement s’afficher comme antisémite et cela au travers des vieux clichés sur les Juifs comploteurs, maîtres du monde ou dans leurs rapports avec l’argent. Dans ce climat, le passage à l’acte n’est malheureusement pas rare. Que faire pour y remédier ? Depuis le début de mon mandat, je ne cesse de privilégier l’éducation. Les programmes du type “La Haine, je dis non !” du CCLJ devraient être plus largement soutenus. L’enseignement du “vivre-ensemble” dans les écoles reste le meilleur moyen de prévention. Au présent, je compte d’une part sur la vigilance de chacun de nos élus afin qu’ils dénoncent toute propagation de la haine antisémite (quel qu’en soit le lieu ou la forme). Et d’autre part sur les responsables des différents médias pour intégrer la notion que la liberté d’expression n’autorise pas les opinions antisémites à être publiées. Je leur demande là encore une extrême vigilance face aux propos parfois virulemment antisémites, mais perfides car ne répondant pas aux termes définis comme punissables par la loi ».  

Coordinateur de RésistanceS.be, auteur notamment du livre Extrême droite et antisémitisme de 1945 à nos jours, Manuel Abramowicz rappelle : « Face aux “signalements antisémites” constatés par des organismes publics, comme le Centre pour l’égalité des chances et la lutte dontre le racisme (CECLR), qui dépend directement de la ministre de l’Intérieur, la CDH Joëlle Milquet, ou des organisations juives, les autorités politiques réagissent de façon immédiate. A la suite d’une demande expresse d’instances communautaires bruxelloises et anversoises, une “cellule de veille” pour combattre directement l’antisémitisme a été mise en place au sein du Centre pour l’égalité. Ce qui est exceptionnel. Aucune autre “communauté” ne bénéficie d’un tel traitement de faveur, malgré que les violences à l’égard, par exemples, des homosexuels sont supérieures à celles commises contres des Juifs ». Ce « favoritisme » est-il uniquement justifié par la singularité du racisme anti-juifs ? « A voire... Il faut en effet se rappeler des accusations d’antisémitisme portées jadis contre Jozef De Witte, juste avant sa nomination au poste de directeur du CECLR. Et les récentes accusations contre l’une de ses formatrices. Cette cellule de veille s’intègre donc peut-être également dans le cadre d’une “manœuvre diplomatique”. Puisque la lutte contre l›antisémitisme est devenue un gage de bonne conduite et de respectabilité. Voyez le Vlaams Blok/Belang. Fondé par des néonazis et des négationnistes en 1978, voici que désormais ce parti d’extrême droite est devenu, comme par enchantement, l’“ami des Juifs”, pour “résister” contre les dangers de “l’islamisation” chez nous, et en Israël. Attention dès lors aux “beaux discours” de séduction pour “caresser dans le sens du poil” un public particulier ».

En matière d’antisémitisme, la responsabilité du Service Social Juif est engagée par rapport aux victimes, à la communauté juive et à la société civile toute entière. « Nous devons nous mettre à la disposition des personnes dans un délai le plus court possible afin qu’elles et leurs proches sachent qu’ils sont soutenus dans leur épreuve qui est de toute façon lourde de conséquences », explique le directeur Daniel Berman. « Après une agression, nous sommes tous confrontés dans un premier temps à l’incompréhension face au mal qui nous est fait. Elle nous laisse tétanisés, parce qu’il s’agit d’actes qui sortent de notre univers mental fait de bienveillance et de dignité. Le deuxième moment consiste à rester debout et à continuer à vivre normalement pour ne pas donner raison aux agresseurs et à accomplir des gestes de bon sens, comme le dépôt d’une plainte. Affronter ces épreuves en restant isolés peut être la source d’une perte de confiance encore plus forte et accentue le stress post-traumatique qui apparaît toujours à un moment ou à un autre ». Daniel Berman rend compte des difficultés de la démarche : « Demander de l’aide comme victime d’agression antisémite ou raciste, c’est reconnaître qu’on est en état de souffrance. Consulter dans ces conditions est alors ressenti comme une atteinte supplémentaire à notre libre arbitre, et c’est notre travail d’être assez proactifs pour que la demande d’aide se fasse dans un sentiment de liberté et de combat pour sa dignité. Il faut savoir qu’en Israël il est normal d’utiliser ce type de service. La confrontation à la violence y est plus habituelle, mais les conséquences humaines sont tout à fait comparables, car elles proviennent des mêmes causes ».

Joël Kotek est professeur d’histoire à l’ULB et directeur de publication de Regards. « Quand bien même toutes les études démontrent une diminution globale du sentiment antisémite depuis la Seconde Guerre mondiale, la violence verbale et physique à l’égard des Juifs n’a jamais été aussi forte depuis 1945 », relève-t-il. Comment l’expliquer ? « D’une part, par l’inquiétante montée de sentiments antisémites chez les jeunes Belges d’origine maghrébine et d’autre part, par l’étonnante libération de la parole antisémite depuis 2001, le plus souvent sous couvert d’antisionisme. Les nouveaux antisémites adoptent la très commode stratégie de se présenter comme antisionistes. Cette fois, c’est le sioniste qui est accusé du pire : de l’assassinat de Jésus aux crises financières, en passant par l’assassinat des enfants, cette fois non plus chrétiens, mais palestiniens. La question palestinienne permet aux nouveaux antisémites de se parer des habits du progressisme et de l’antiracisme. Le hic est que les organismes censés signaler et poursuivre les auteurs d’attaques antisémites me paraissent n’avoir pas compris cette nouvelle forme (soi-disant progressiste) de l’antisémitisme. Beaucoup de leurs experts n’arrivent pas à accepter l’idée d’une judéophobie autre que d’extrême droite. L’idée d’une judéophobie d’extrême gauche comme d’origine immigrée apparaît d’une certaine manière de l’ordre de l’impensé ». Joël Kotek poursuit : « Le manque de réactivité s’explique aussi par la marginalisation croissante des Juifs dans la Cité européenne. Sous prétexte de liberté d’expression, on préfèrera ne pas poursuivre les auteurs d’actes antisémites et ce, pour ne pas risquer de s’aliéner certains populations, autrement plus turbulentes. La communauté arménienne apparait tout autant sacrifiée au nom d’intérêts pragmatiques bien compris. Le négationnisme turc fleurit plus que jamais sous les cieux bruxellois. Il faudrait donc à la fois changer tout à la fois la loi sur (les limites de) la liberté d’expression que les mentalités. Et ça, c’est une autre histoire ». 


 
 

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