L'Edito

Les Protocoles des Sages de l'Europe

Mardi 1 mai 2012 par Nicolas Zomersztajn, Rédacteur en chef
Publié dans Regards n°755

Le procès d’Anders Breivik s’est ouvert à Oslo le 16 avril dernier. Ce Norvégien a tué 69 militants sociaux-démocrates sur l’île d’Utoya après avoir causé la mort de 8 personnes dans un attentat commis à Oslo le 22 juillet 2011. Cet acte dépasse notre entendement. Pourtant, Anders Breivik n’est pas fou. Il se réclame lui-même d’une idéologie anti-islam qu’il a décidé de concrétiser jusqu’au bout de sa logique. A l’instar de Mohamed Merah, il est commode et tentant de présenter Breivik comme un loup solitaire et perdu. « Le loup solitaire vient d’une meute », rappelle à juste titre un journaliste norvégien. Et d’ajouter : « Il n’a pas développé ses idées seul. Il avait des contacts, aussi bien sur internet que physiques, avec ce courant de pensée de la droite ultra ».

 

En surfant sur internet, on trouve des sites et des blogs d’une nébuleuse réellement islamophobe. « Counterjihad » (contre-Jihad) est la bannière derrière laquelle ils avancent de manière éparpillée. Cette mouvance a une obsession : l’islamisation de l’Europe. L’ennemi est clairement désigné : l’islam. Et pour cette idéologie manichéenne, la distinction entre islam et islamisme n’existe pas. Essentialisés et réduits à une masse de fanatiques religieux, les musulmans sont désignés comme des conquérants à l’assaut de l’Europe qu’ils vont transformer en terre d’islam.

Dans le « manifeste » de plus de 1.500 pages que Breivik a mis en ligne quelques heures avant de commettre la tuerie d’Utoya, il y a un terme qui apparaît 95 fois : Eurabia. Ce néologisme a été inventé par Bat Ye’Or, une essayiste juive britannique d’origine égyptienne. Selon ce concept douteux, une conspiration serait ourdie par les dirigeants européens et les pays arabes depuis la seconde moitié des années ’70 afin de soumettre l’Europe au monde arabo-musulman et de constituer un nouvel espace politique islamisé. Au cœur de cette vision du monde complotiste, l’immigration arabo-musulmane apparaît comme le cheval de Troie et l’arme de destruction massive, permettant d’imposer aux Européens le statut de dhimmi (statut de protégés réservé aux Juifs et aux chrétiens en terre d’islam), pour finalement les convertir. Eurabia ne fait que reprendre les mécanismes des Protocoles des Sages de Sion. Le plan de conquête du monde n’est pas élaboré par les Juifs et les francs-maçons, mais par les dirigeants européens et les gouvernants arabes.

Avec l’émergence de cette mouvance européenne anti-islam, la prose de Bat Ye’Or connaît une seconde vie. Lorsqu’on lui demande ce qu’elle préconise pour lutter contre Eurabia, elle répond que « l’Europe devra prendre des mesures urgentes pour sa sécurité et sa survie ». Cette conclusion est prise très au sérieux dans les milieux « contre-Jihad ». Ainsi, à chaque fois qu’il a eu l’occasion de prendre la parole, Breivik invoque cette idée pour expliquer et justifier son acte : il a agi en état de légitime défense en assassinant des militants sociaux-démocrates qu’il considère comme des traîtres à la civilisation européenne. Et si c’était à refaire, il le referait sans hésitation.

Etonnamment, cette extrême droite dont se réclame Breivik épargne Israël et les Juifs qui apparaissent comme des alliés objectifs qu’il faut enrôler dans cette guerre de civilisations. Cette soudaine et ambigüe bienveillance de l’extrême droite européenne ne doit pas nous aveugler. Il ne s’agit que de l’application du vieil adage « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ».

Mais ces obsédés du fantasme de l’islamisation ne sont pas nos amis. Contrairement à cette mouvance anti-islam, nous, Juifs, aimons Israël parce qu’il s’agit d’un Etat dont la vocation est de permettre aux Juifs qui le désirent de se constituer en nation. Cet Etat n’a pas été conçu pour servir de base avancée au Proche-Orient d’un Occident chrétien en guerre contre l’islam. Si nous aimons Israël, alors nous devons nous opposer à cette guerre de civilisations qui ne nous concerne absolument pas. Nous n’avons rien de commun avec cette extrême droite adepte du « contre-Jihad ». Si nous devions avoir une place, elle se situe alors du côté des démocrates arabes et musulmans aspirant à vivre librement et conformément aux valeurs contenues dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme.


 
 

Ajouter un commentaire

http://www.respectzone.org/fr/