Culture/Livres

Mireille Juchau : "Le révélateur"

Mardi 6 mars 2012 par Hannah E.
Publié dans Regards n°751

La romancière australienne Mireille Juchau vient de publier Le révélateur, un roman dans lequel elle suit le parcours d’une photographe qui redécouvre le passé de ses parents, des Juifs allemands ayant fui l’Allemagne à la veille de la guerre. Un livre sur le rapport difficile entre bonheur, mémoire et oubli.

Ce roman s’intitule Le révélateur. L’écriture agit-elle aussi comme tel ? Quelle merveilleuse question. Le processus d’écriture est comparable à celui d’une chambre noire. Au début, je suis plongée dans la pénombre, explorant certains thèmes ou émotions à tâtons. L’intrigue émerge à l’instar d’une image, immergée dans un bain de révélateur. Ce roman a vu surgir l’atmosphère particulière qui régnait dans la maison de ma grand-mère. Elle était emplie de vieilles photographies et de divers objets du Berlin des années ’30. Aux yeux de la photographe américaine Diane Arbus, « Une photo est un secret à propos d’un secret. Plus elle en dit, moins on en sait ». Cela vaut également pour l’écriture. J’essaye d’écrire pour échapper à moi-même, mais on est parfois rattrapé à son insu.

Ce roman retrace-t-il « l’histoire des larmes » de votre famille ? Ce livre est dédié à ma mère. Il se veut un mémorial, au sens solennel, mais aussi au sens d’espoir. Celui de la résilience et de la capacité de survivre à la perte. Certains détails sont inspirés de ma famille, mais notre histoire est très différente. En dépit de la mort des siens, ma grand-mère était très optimiste. Elle a pourtant été arrachée à sa terre natale, à sa culture et à sa langue. L’enfance de ma mère a été imprégnée de cette souffrance. Elle a dû cacher sa judéité pour devenir une « parfaite Australienne ». J’ignorais que j’étais juive, mais un enfant sent toutes ces choses… Les émotions parentales sont comme des fantômes, on peut les frôler, mais ils demeurent invisibles.

Vous écrivez : « Les êtres qui nous ont façonnés nous suivent comme des ombres ». Votre héroïne est-elle condamnée à fuir un passé suffocant ? Ici, on suit les destinées de la réfugiée, Lotte, et de sa fille Martine. Le personnage de la mère est englué dans un passé, imbibé de silence et de secrets. Sa fille fuit Sidney pour s’envoler vers New York, où elle peut enfin se réinventer. Martine y rencontre Joe, avec lequel elle a une petite fille. Brusquement, Martine est confrontée à l’immensité de cette tâche et à ce qu’elle comporte comme choix. Avoir un enfant est un acte de foi. Alors que Lotte ne croyait plus en rien, elle a décidé d’avoir un enfant pour embrasser l’avenir. Au fil des pages, sa fille lutte pour bâtir un futur, déchargé du deuil familial. Mais un drame la pousse à se rapprocher de Lotte. Qui, mieux que sa mère, comprend la douleur ? D’anciennes photos la mèneront vers un cadeau insoupçonné.Alors que son passé l’a étouffée, il induira sa libération et celle de sa mère. 

« L’amour est un genre de sacrifice ».Est-ce l’histoire de deux femmes qui réalisent qu’il est impossible de protéger ses enfants ? Tout à fait, et c’est pourquoi n’importe quel parent peut s’y reconnaître. On doit vivre avec la possibilité, omniprésente et impensable, qu’est la perte d’un enfant. Le révélateurest une histoire sur notre fragilité, mais aussi sur notre faculté de résilience. Grâce à sa fille, Lotte pourra se réconcilier avec ce qui l’a hantée tant d’années. C’est aussi un roman sur la force de la créativité, parce que c’est par le biais de la photographie que Martine trouve la clé du passé et de l’avenir. Mettre ce passé en lumière est un acte de commémoration, de réanimation et de dévotion. Faire son deuil signifie maintenir en vie ceux que nous avons aimés.

En bref

La maison de Lotte ressemble à un mausolée du passé. Elle est tapissée de photos et d’objets ayant appartenu à sa famille, mais celle-ci a péri lors de la Shoah. Un drame dont elle ne se remet pas et qu’elle transmet à sa fille, Martine. Face à la suffocation ambiante, cette photographe australienne s’envole pour les Etats-Unis. Sa liberté n’est que de courte durée… Une tragédie l’oblige à se raccrocher au passé. C’est par le biais d’une photographie qu’elle va enfin saisir le secret qui a entravé la vie de sa mère. Trop tard ?

Mireille Juchau, Le révélateur, éd. Mercure de France


 
 

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