Mensch 2004 - Andrée Geulen-Herscovici : Une vie de lutte pour l'humanité en danger

Mardi 22 Février 2005 par Roland Baumann

 

Evoquant la période nazie devant l'Assemblée générale de l'ONU le 24 janvier dernier, Elie Wiesel déclarait : En ce temps-là, nous souffrions à la fois de la barbarie des Allemands et de l'indifférence du monde. En ce 60e anniversaire de la libération des camps, nous honorons une femme qui n'est jamais restée indifférente face à la barbarie, Andrée Geulen-Herscovici, notre «Mensch 2004». La cérémonie encadrant la remise du prix se déroulera à l’Espace Yitzhak Rabin, le mardi 19 avril, à 19 h 45, date anniversaire de l’insurrection du ghetto de Varsovie.

Anne Herscovici situe les origines de l'engagement de sa maman : Issue d'une famille bourgeoise traditionnelle, elle s'est engagée lors de la guerre d'Espagne en faisant des colis pour les enfants républicains. Institutrice, quand la guerre éclate, et révulsée par la vue des enfants à l’étoile jaune, Andrée Geulen décide d’entrer dans la Résistance. Elle retrace cette période dans Un simple maillon (2002), le documentaire de Bernard Balteau et Frédéric Dumont : Le déclic initial s'est produit un soir de juillet 42, alors que j'étais éducatrice dans un home de vacances. Je vais faire des bisous aux petits dans leurs lits, et il y en a un qui s'accroche à moi et me dit «Mademoiselle, je t'aime bien alors je vais te dire. René, c'est pas mon vrai nom, en réalité je m'appelle Simon. Tu sais, je suis juif et je suis caché. Mes parents m'ont mis ici mais tu ne dois le dire à personne!» C'était bouleversant d'apprendre que des enfants devaient se cacher et taire leur nom! A l'été 1942, les rafles succèdent aux convocations pour «mise au travail». Le Comité de Défense des Juifs (CDJ) entre en action : Yvonne Jospa, Ida Sterno et Maurice Heiber mettent en place le plan de sauvetage des enfants juifs. Jeune enseignante, décidée à combattre la barbarie nazie, Andrée Geulen rejoint la Résistance : J'habitais au pensionnat Gatti de Gamond où j'étais entrée comme surveillante et donnais quelques cours. La directrice, Odile Henri, mère d'une de mes amies d'études, Andrée, avait recueilli une douzaine d'enfants juifs. Elle recevait régulièrement la visite d'Ida Sterno qui m'a demandé de rejoindre leur groupe et d'aider à transporter les enfants. J'ai accepté immédiatement. Andrée Geulen vient d'honorer la mémoire d'Andrée Maucourant (Bulletin de L’Enfant caché n°26, 4e trimestre 2004), dite «Dédée», née Ovart (1921-2004), sa compagne de chambre au pensionnat, à la Pentecôte 1943, lorsqu'elle affronte l'horreur de la «traque aux Juifs» : Soudain, au milieu de la nuit, nous sommes réveillées par ces cris sourds, des hurlements qui nous terrorisent, la porte de la chambre s'ouvre avec fracas et un SS braque sur nous sa lampe torche. Immédiatement, je pense aux enfants juifs. Je cours vers les chambres. Tous sont déjà debout, tremblant d'angoisse. Les Allemands hurlent. Les enfants ne comprennent pas, sinon qu'on leur veut du mal. Andrée parle allemand. Elle traduit les ordres des officiers allemands et leur demande s'ils n'ont pas honte de faire la guerre aux enfants! Les enfants juifs sont amenés à Malines. Odile Henri, son mari Henri Ovart, et leur fille, Dédée, sont arrêtés et emprisonnés à Saint-Gilles. Dédée sera libérée, mais ses parents, déportés, ne reviendront pas des camps. Comme le précise Maxime Steinberg : Andrée Geulen rejoint la section enfance du CDJ, en cette période décisive du sauvetage des enfants juifs, alors que la structure clandestine mise en place depuis août 1942 bénéficie enfin d'un financement clandestin. Jeune diplômée assistante sociale, Paule Renard-Andriesse est «engagée» par Ida Sterno. Tout comme Claire Murdoch (alias Catherine) et Andrée (qui garde son prénom dans la clandestinité), recrutées avant elles, Paule (alias Solange) est vite initiée au «terrain» : J'ai fait mon premier travail avec Andrée, à Anvers, chez cette maman dont il fallait placer les deux enfants. En arrivant avec eux à la gare, la couverture contenant leurs effets personnels s'est ouverte. Tout a roulé sur le quai et nous avons raté le train! Pendant tout notre travail clandestin, on se voyait peu et on ne savait rien l'une de l'autre. Jean Perissinotto, ancien prisonnier politique, se souvient d’Andrée, rencontrée vers 1943 dans cette mouvance de jeunes résistants de gauche dont beaucoup étaient juifs. Je voyais en elle une femme résolue et muette sur ses activités. Elle respectait les consignes : ne pas parler, ne pas poser de questions, même entre amis. Comme Andrée le dit devant la caméra : Cacher 3.000 enfants, c'est beaucoup de travail et après les grandes rafles, il fallait aller vite. Yvonne Jospa et Brigitte Moons cherchaient les places et informaient Ida Sterno. Solange, Catherine et moi, qui n'étions pas juives, établissions le contact avec les familles, car il nous était plus facile de circuler dans les quartiers juifs. Lorsque des places se libéraient, il fallait aller chercher les enfants pour les y conduire. Celle d'entre nous qui avait visité la famille amenait aussi l'enfant chez le «placeur». C'était pour moi le moment le plus difficile. Prendre les enfants à la maison. La séparation! Les enfants ne pleuraient pas. Les plus grands raisonnaient leur maman. Les plus petits me faisaient directement confiance quand je leur disais qu'on partait à la campagne, voir les petites vaches et les poules. Je crois que si j'avais eu moi-même des enfants, je n'aurais pas eu le courage de les enlever à leurs mères en refusant de leur dire où on allait les cacher. Je ne pleurais pas avec elles... J'avais toujours peur d'arriver trop tard, me disant : «Peut-être que cette nuit l'enfant sera raflé». Jerry Rubin, vice-président de L'Enfant caché, voue une admiration «sans bornes» à Andrée : Nous vivions dans une cuisine-cave à Scheut, où elle est venue voir mes parents, pour cacher mon petit frère, François. J'avais 10 ans et elle m'a chargée de le conduire place Saint-Josse, en me disant : «Tu ne me verras pas, mais je serai dans les parages». Imaginez-moi, traversant la ville avec un bébé d'un an, en tram! J'arrive à destination et cherche l'inconnue à qui je dois le confier. Une femme me dit : «Quel joli bébé!». On bavarde. Je lui donne François et pars avec une grosse peur. Andrée est revenue chez nous pour m'emmener, et j'ai dû convaincre ma mère qui ne voulait pas lui céder son dernier enfant... Henri Lederhandler, caché avec son frère Maurice par Andrée, renforce l'image d'une femme d'action, jeune et belle : Elle est venue nous chercher en mai 1943 à Forest, où nous vivions cachés depuis les rafles de septembre 1942. Je revois toujours la scène. On sonne. Une belle blonde, dans un ciré noir, est devant la porte. Tout se passe très vite. Elle nous donne ses instructions : «Dorénavant, tu te nommes Henri Ledent et ton frère s'appelle Maurice». Elle nous prend par la main, nous emporte avec nos petites valises. Maman pleure. Andrée agit vite et parle peu. Bien plus tard, elle exprimera la souffrance qu'elle éprouvait lors de ces «transports». L'enfant qu'elle conduit au couvent et qui pleure en silence lorsqu'elle le quitte. Et elle, une fois sortie, qui sanglote sans honte et sans vergogne, car elle aime déjà ce petit qu'elle a dû abandonner, le symbole de tous ceux qu'on pourchasse.

Construire la vie en combattant pour la justice et la paix

A la Libération, le CDJ, sorti de la clandestinité, devient l'Aide aux Israélites Victimes de la Guerre (AIVG). Mères, pères et parents des enfants cachés y affluent. A la résistance succède le long et douloureux travail de reconstruction d'une communauté démembrée. En septembre 1948, Andrée Geulen épouse Charles Herscovici. Anne et Catherine évoquent cette histoire d'amour : Réfugié en Suisse avec son frère Willy, mon père avait étudié à Genève. Après la guerre, il est revenu à Bruxelles, rue Haute, dans la maison de ses parents, originaires de Roumanie et morts à Auschwitz. Son frère Simon est revenu de déportation. Maman travaillait à l'AIVG. Elle était allée attendre à la gare Maurice Goldstein, qui revenait des camps, pour l'informer du sort de son frère Jacques, un médecin dont elle avait caché la petite fille et qui était mort lors d'un bombardement sur Bruxelles. Ils ont sympathisé et c'est par son intermédiaire que nos parents se sont rencontrés. Maurice Goldstein et Simon Herscovici avaient épousé deux sœurs, toutes deux assassinées par les nazis. De retour à Bruxelles, les deux rescapés sont allés habiter la maison de nos grands-parents avec Papa, et ainsi, de fil en aiguille, nos parents se sont mariés. Papa a recommencé des études de droit à l'ULB. Plus tard, il est devenu le bras droit de Jules Chomé et très actif dans l'association internationale des juristes démocrates. Anne remarque : Après l'AIVG, Maman est devenue assistante sociale à l'ONAFTS, l'Office national des allocations familiales pour travailleurs salariés, responsable du secteur social santé et militante syndicale. Un travail de terrain, exigeant des talents d'écoute et une grande maîtrise administrative, une connaissance approfondie des réglementations pour trouver des solutions aux problèmes sociaux et sortir les gens des difficultés. Anne et Catherine parlent avec nostalgie de leur maison d’enfance, chaleureuse et ouverte à tous : Nous avons grandi au 183 de la rue Belliard, dans une maison que nous partagions avec Lucile et Didier Geluck, et leurs fils, nos complices d’enfance. Didier dirigeait une maison de distribution de films tout en proposant des caricatures à des journaux tels que «Le Drapeau Rouge» et «Pourquoi pas?». Pour nous, c’était merveilleux d'avoir «quatre parents» et de bénéficier des talents des uns et des autres! Nous n'étions pas riches d’argent, mais riches d'une grande famille d'amis des années de guerre et de résistance : les Heiber, Ida Sterno, les Goldstein, les Gratvol, les Gillis, les Hollander, les Maucourant, les Perissinotto, les Hirsch, les Binder, les Fiszman… qui passaient régulièrement à la maison ou que nous retrouvions le dimanche, à la campagne, à Maransart. Dans les années 50, Maman assurait la diffusion de la revue «Les Lettres françaises», organisait des conférences avec Paul Eluard, Claude Roy, etc. Plus tard, nos parents ont accueilli des militants pour la paix des quatre coins du monde. Maman a toujours été d’une activité débordante. Elle était rarement là pour le goûter mais promettait que lorsqu’elle serait à la retraite, elle se rattraperait avec ses petits-enfants. Elle ne s'attendait sans doute pas alors à voir débarquer quelques années plus tard nos cinq enfants chez elle, chaque jour après l’école. Nicolas, Agnès et Pierre, Bruno et Julie ont tous été de très bons élèves. Maman les a formés et structurés, en excellente institutrice qu’elle était, énergique et très exigeante! Catherine remarque : Nos parents parlaient peu de la guerre, plus de l’actualité. Nous savions que Papa était juif et Maman résistante dans un réseau cachant des enfants juifs. Dans mon imagination de petite fille, comme Papa est plus jeune que Maman, j’étais persuadée qu'ils s'étaient rencontrés comme ça. Qu’elle l’avait caché pendant la guerre et que leur amour était né. Notre adorable Papa était orphelin. Cela nous a bouleversées Anne et moi. Sans en avoir toujours conscience, nous avons tout fait pour le rendre heureux et fier de nous.

Les enfants cachés et leur seconde maman

Judith Kronfeld découvre Andrée lors de la préparation de l'hommage des Juifs de Belgique à leurs héros et sauveurs, tenu à Forest national en 1979 : Une femme très droite, fidèle à ses engagements de jeunesse, profondément démocrate et patriote, engagée contre toute forme de racisme et de xénophobie, interpellée par tout ce qui se passe dans le monde et déployant beaucoup d'énergie dans tous ses combats. Quelque chose rayonne d'elle et rejaillit sur l'ensemble de ceux qu'elle a cachés. En 1979, Myriam Abramowicz et Esther Hoffenberg réalisent Comme si c'était hier, film documentaire sur le sauvetage des enfants juifs. Comme le précise Myriam : Maurice Heiber nous a dit d'aller voir ces femmes qui avaient caché les enfants, dont Andrée Geulen. Elle nous a reçues avec son mari, chaleureuse et disposée à nous parler. C'était la première fois qu'elle racontait cette histoire devant la caméra. Elle avait conservé un des fameux «petits carnets» permettant d'identifier les enfants cachés au moyen d'un système de codage ingénieux créé par Esta Heiber et mettant en rapport, pour chaque enfant, sa véritable identité, son nom d'emprunt et les lieux où il était caché. Nous l'avons ensuite filmée avec Jerry Rubin, une rencontre dont nous lui avions réservé la surprise! Pour les enfants cachés comme pour Andrée, la première Réunion internationale des Enfants Juifs cachés pendant la Seconde Guerre mondiale, en mai 1991, à New York, marque le retour sur un passé partagé. Sophie Rechtman, présidente de L'Enfant caché, rencontre Andrée à New York : Avec Yvonne Jospa, elle était l’une des fondatrices de notre asbl dont elle est membre d'honneur. Sa mémoire est extraordinaire, elle est la mémoire des enfants cachés et nous considère tous comme ses enfants! David Inowlocki, vice-président de l'asbl, rencontre également Andrée à cette occasion : Elle ne se s'était pas directement occupée de moi, mais symbolise pour nous tous l'équipe formidable de tous ceux qui ont risqué leur vie pour nous sauver. Le 12 décembre 1991, Andrée Geulen est honorée du titre de Juste parmi les Nations. L'inscrivant dans l'histoire du judaïsme, cette reconnaissance officielle de son rôle dans le sauvetage des enfants juifs rompt le long silence familial, comme en témoigne Catherine : Petites, nous étions souvent intriguées par ces inconnus qui, la voyant, lui tombaient dans les bras avec émotion, et personne ne voulait en parler. C'est alors que nous avons enfin compris tout ce qu'elle avait fait. Aujourd'hui, elle et Papa parlent librement du passé avec nos enfants, et ceux-ci l'ont toujours vue comme une espèce de vedette, passant à la TV, dans la presse! Interviews, témoignages dans les écoles, participation aux réunions d'enfants cachés en Belgique comme à l'étranger, Comme si c'était hier, Andrée ne cesse d'évoquer la mémoire de ses camarades du CDJ, telles Brigitte Moons et Ida Sterno qui étaient des maillons si importants dans cette chaîne, et tous ceux qui ont contribué au sauvetage des enfants juifs, en particulier les petits curés de village et les bonnes sœurs sans lesquels on n'aurait pas pu cacher tant d'enfants, la plupart d’entre eux étant placés dans les couvents. Bernard Balteau voulait faire un film sur les femmes du CDJ : Au départ, Andrée était réticente et m'a dit : «Je n'étais qu'un simple maillon». J'ai été frappé par son incroyable lucidité, la force et la précision de son témoignage, le contact qu'elle a maintenu depuis la guerre avec tous ces enfants cachés. Elle nous a suggéré d'aller en Ombrie chez des amis dans un endroit monacal pour retracer cette époque qui réveillait en elle des souvenirs pénibles. Les témoignages étaient très intenses et très actuels. Comme Suzanne Didkewicz le dit avec émotion dans Un simple maillon : Ce n'est pas moi qu'elle a sauvée, mais mon fils, mon petit-fils, et plus encore! Elle a sauvé l'humanité! Andrée conclut le film, fidèle à elle-même, résistante du CDJ, puis militante de tous les combats pour la démocratie, tout en nous affirmant cette profonde sensibilité qu'elle partage avec «ses enfants cachés» : Quand je pense à ces dernières années, aux conflits en Yougoslavie, au Rwanda, il y a de quoi désespérer. Heureusement que j'ai ma famille, mes petits-enfants, un mari adorable et l'affection des enfants cachés, c'est ma victoire et mon bonheur d'aujourd'hui.

Ce qu'ils disent d'Andrée • Henri Lederhandler : Andrée est une bonne vivante, qui aime le bon vin et rit beaucoup. Pleine de vie et d'enthousiasme! Ma seconde maman! • Jerry Rubin : C'est une «bonne mère juive» qui s'occupe de ses filles et de ses petits-enfants qu'elle idolâtre, et aussi de tous les enfants cachés! • David Inowlocki : C'est comme si nous nous étions toujours connus. Elle fait partie de ma famille. Elle aide à vivre, nous réconcilie avec l'humanité! Ceux qui n'ont pas vécu la clandestinité et le placement des enfants ont du mal à comprendre l'attachement viscéral que nous éprouvons pour elle! • Sophie Rechtman : C'est vraiment une grande dame. Aujourd'hui encore, elle donne des conférences, sait parler aux enfants. C'est une femme qui déborde d'amour, de dynamisme. Je l'adore! • David Susskind : Andrée est le symbole même du combat des membres du CDJ, qui, avec acharnement et courage, ont caché des milliers d'enfants. A 20 ans, elle a fait le choix de résister et de sauver tous ces enfants de la mort, assurant l'avenir de notre communauté. Andrée n'a jamais arrêté de défendre toutes les causes justes car elle est concernée par tous ceux qui souffrent...


 
 

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