Livres

Je lis, tu lis, ils écrivent...

Mardi 8 novembre 2011 par Henri Raczymow

 

Nicole Lapierre, Causes communes. Des Juifs et des Noirs, Stock, 327 p.

On connait la rigueur des travaux de sociologie de Nicole Lapierre, tels Le Silence de la mémoire ou Changer de nom. Son dernier ouvrage n’échappe pas à la règle. Nicole Lapierre ne tente pas, selon une méthode ancienne, d’établir une fois pour toutes des grandes lois qui régiraient les rapports des deux communautés en tout temps et en tout lieu. Son approche se veut attentive aux détails, aux exemples singuliers de certains destins, célèbres ou non, aux passages d’une expérience existentielle à l’autre, d’un vécu minoritaire et longtemps persécuté et stigmatisé à l’autre. On savait que les Juifs et les Noirs aux Etats-Unis, au début des années 60, s’étaient alliés dans la lutte pour les droits civiques, époque à laquelle on pouvait voir le pasteur Martin Luther King défiler côte à côte avec le rabbin Abraham Heschel. On n’en est plus tout à fait là aujourd’hui, avec, en France, l’influence d’un personnage comme l’« humoriste » Dieudonné (les guillemets s’imposent), longtemps en duo avec son compère Elie Semoun, qui vomit sa haine des Juifs et d’Israël, et va jusqu’à faire de ceux-ci les responsables essentiels de l’esclavage !

Le panorama historique que nous dresse Nicole Lapierre va de l’anticolonialisme des années 50 et 60 aux liens fraternels qui unirent Juifs et Noirs dans la production et l’expansion du jazz aux Etats-Unis, en passant par l’examen de ces mêmes liens, hostiles ou convergents, à l’oeuvre dans l’imaginaire du roman américain.

Tout ne fut pas idyllique dans cette relation. Les Afro-américainsvirent longtemps les Juifs « comme les profiteurs de la misère noire ». Mais ils voyaient aussi en eux un exemple de sortie du ghetto, d’ascension sociale, de réussite intellectuelle, d’intégration à la société blanche. Et puis, n’y avait-il pas analogie entre les pogroms et les lynchages ? Sans compter l’expérience commune de l’esclavage dont témoigne le célèbre negro-spiritual Go down Moses. Quoi d’étonnant si certains Afro-américains rêvèrent ou rêvent encore d’un « sionisme noir » ? Qui se souvient du chanteur noir Paul Robeson ? Compagnon de route, il lui arrivait, outre des gospels ou le tube Ol’ Man River, de chanter en yiddish des mélodies hassidiques. Il était courant aussi que des artistes juifs épris de jazz se griment en « blackface ». Le plus célèbre d’entre eux reste l’acteur Al Jolson, interprète du premier film parlant The Jazz Singer en 1927.

Dans l’aire francophone, Nicole Lapierre examine scrupuleusement les positions de Sartre, de Frantz Fanon, d’Albert Memmi chez lesquels « négritude » et « judéité » (le mot est forgé par Memmi) sont si souvent tissées. Et, sur un plan plus littéraire, les relations fraternelles qu’entretinrent André et Simone Schwarz-Bart dans l’écriture de leur oeuvre romanesque commune. Riche histoire donc que ces liens judéo-noirs, dont l’auteur nous narre les convergences historiques ou les malentendus et les moments de méfiance voire d’hostilité.

Uri Orlev, Poèmes écrits à Bergen-Belsen en 1944 en sa treizième année, traduits de l’hébreu et du polonais par Sabine Huynh, éd. de l’éclat, 96 p.

Bergen-Belsen fut entre autres ce camp où aboutirent quelques centaines de Juifs qui eurent la « chance » de servir de monnaie d’échange entre les Alliés et les services d’Eichmann. Les cas les plus célèbres (et controversés) furent une poignéede Juifs hongrois « négociés » par Rudolf Kastner (lequel se fera assassiner plus tard en Israël, pour ces raisons mêmes). Uri Orlev (qui deviendrait un célèbre auteur pour enfants, traduit dans toutes les langues), adolescent à la fin de guerre, avec son frère et sa tante, furent de ces Juifs-là. Il venait de Varsovie, d’un milieu polonophone, et s’appelait Jerzy Orlowski. Ce petit livre, joliment édité, nous propose quinze poèmes que Jerzy-Uri conçut au camp et recopia avec application sur son précieux taschenbuch (ici reproduit en fac-similé). La réalité sordide des conditions matérielles de ces prisonniers d’un camp « spécial » de Bergen-Belsen qui ne sont pas, en principe, destinés à partir pour Auschwitz, telle est la teneur de ces courts textes, ainsi que des réminiscences épouvantées de la fin du ghetto de Varsovie dont l’auteur, depuis la zone « aryenne », fut le témoin, ou encore la mort de sa mère. Ce petit livre constitue un de ces objets sacrés, un de ces Sheymes, dont a parlé l’anthropologue américain David Roskies, fragments prélevés au sein de la Shoah.


 
 

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