Israël/Reportage

Boulevard Rothschild : les tentes de la contestation

Mardi 9 août 2011 par Marc Daugherty

Des tentes à perte de vue sur un des boulevards les plus luxueux de Tel-Aviv, l’image relève du « jamais vu ». Le pays qui semblait avoir bien résisté à la crise révèle à présent sa fracture sociale, et ceux que l’on appelle en simplifiant les « indignés » font des émules. Le 6 août, ils étaient quelque 300.000 Israéliens à manifester dans les rues de la capitale.

Les occupants des très nombreuses tentes qui jonchent à perte de vue l’élégant boulevard Rothschild de Tel-Aviv ne manquent pas d’humour pour faire passer leurs messages.

Quatre petites tentes à l’abri d’un ficus, à peine assez grandes pour abriter un sac de couchage déplié, sont regroupées en carré, chacune d’elle exhibant une pancarte différente : « salon », « salle à manger », « chambre d’enfant », « chambre des parents ». En effet, pour nombre de familles, trouver un logement à un prix abordable est devenu un rêve inaccessible.

A côté, un jeune comptable, cadre dans une banque de Tel-Aviv, a placé une annonce sur sa tente : « Occasion à saisir ! Appartement bien situé à louer. Nombreux Avantages : un loyer surdimensionné, des cancrelats, un colocataire dingue (« Shlomo le sans-abri ») et un propriétaire voleur ! ». Cela se passe de commentaires.

Plus loin, le long du boulevard, une petite annonce placardée sur le tronc d’un arbre affiche une photo d’une salle de douche décrépie et insalubre : « A louer. La super occasion ! Appartement rénové, très élégant. ‘Seulement’ 5.500 shekels par mois ». Comprenez : 1.100 euros par mois pour un clapier infect. Un occupant à la barbe de trois jours émerge d’une petite tente et m’interpelle. « Eh mon frère, ça t’intéresse ? ».

D’autres pancartes le long du boulevard, cœur du district financier de Tel-Aviv, affichent les doléances : « Nous voulons un Etat-providence », « Nous étions des esclaves en Egypte, désormais nous sommes les esclaves de Bibi en Israël », « Halte à ce capitalisme porcin », « De la justice et non de la charité ! ».

« Ici, il n’y a pas de profiteurs », m’explique un étudiant en dernière année en Sciences appliquées. « Tout le monde a un job, travaille et paie ses impôts ». « Ce sont des gens comme vous et moi. Le jour, ils vont au boulot, la nuit, ils dorment dans leur tente ».

En effet, la fronde sociale israélienne n’a rien à faire avec les « Indiñados » du Portugal ou de la Grèce. Ce ne sont pas des chômeurs, pour la plupart. L’économie israélienne a bien résisté à la crise avec ses 5,4 % de croissance en 2010.

C’est la fronde d’une classe moyenne de gens bien formés, correctement payés, qui sent qu’en dépit de ses efforts, de sa loyauté envers l’Etat, de son service militaire, ne récupère pas sa part du « rêve sioniste du 21e siècle » : travailler très dur, monter sa société high-tech et prendre sa retraite à 45 ans.

Capitalisme corrosif

Comment 300.000 Israéliens en sont-ils arrivés là ? Quelques anecdotes vécues illustrent le propos. « Einat » (nom d’emprunt), 33 ans et mère de deux enfants, est analyste financière dans un grand cabinet de conseil. Elle gagne 2.200 euros nets par mois. L’Etat israélien ne payant ni crèche, ni école maternelle, elle paie 900 euros par moiset par enfant pour la garde de ses enfants jusqu’à 18h.

« Nathan », 47 ans, cardiologue dans un hôpital de la ville de Holon, a vu le taux d’intérêt de son crédit hypothécaire passer de 4 à 7 % en deux ans. Lui et son épouse vont devoir revendre leur appartement de 95 m2.

« Youval », 38 ans et pilote de chasse lors de son service militaire, postule pour un emploi dans une grande banque. On le lui refuse en lui indiquant poliment que la direction craint qu’il puisse être trop souvent sollicité par l’armée de réserve.

« Eitan », 39 ans et père de 4 enfants, ingénieur mécanicien dans une grande entreprise de pointe cotée en bourse, est remercié sans ménagement après sept ans suite à un léger malaise cardiaque. Tournant à 13 à 15 heures de travail par jour, il ne tenait plus physiquement. Son patron le licencie invoquant « sa crainte d’une baisse du rythme » (sic).

« Dorit », 36 ans, cadre dans une grande entreprise d’assurance, est licenciée. Son chef des RH lui faisait régulièrement le reproche de « sortir avec un Arabe ».

Ces petites vignettes du quotidien israélien témoignent d’une société parfois intolérante, individualiste et pour partie enfermée dans un capitalisme corrosif qui use le citoyen lambda. Et c’est ce citoyen qui descend aujourd’hui dans la rue.

Certes, le taux de chômage est de 5,7 %. Mais le taux d’emploi n’est que de 56 % ! Parmi les pays membres de l’OCDE, Israël est l’Etat le plus inégal sur le plan économique, après le Mexique selon les chiffres de cette organisation internationale.

Par ailleurs, selon une récente étude de l’Université hébraïque de Jérusalem, dix « familles » (des milliardaires appelés « oligarques ») contrôlent 75 % des entreprises du principal indice boursier de Tel-Aviv, ce qui représente 30 % de toutes les richesses du pays.

Quantité de projets immobiliers de Tel-Aviv à Jérusalem et ailleurs sont des logements de grand luxe destinés à de riches étrangers, d’où, en partie, la pénurie de logements moyens. La classe moyenne ne peut comprendre. Si l’économie va si bien, pourquoi connait-elle des fins de mois si pénibles, et pourquoi n’aurait-elle pas droit à sa part du miracle économique israélien ? Des mères de familles qui travaillent réclament des crèches gratuites, on leur répond que « les caisses sont vides ».  

Certains ici demandent tout bas s’ils ne payent pas le prix des quelque 20 milliards de dollars engloutis ces dernières années dans les colonies de peuplement en Cisjordanie…


 
 

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  • Par Daniel Donner - 10/08/2011 - 10:34

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