Belgique/Identité

Arméniens de Belgique : unis dans la diversité

Mardi 7 décembre 2010 par Géraldine Kamps

A l’occasion de l’exposition proposée par le CCLJ sur le génocide des Arméniens, Regards s’est intéressé à la vie de la communauté arménienne de Belgique aujourd’hui. Ils sont quelque 25.000 originaires de Turquie, d’Arménie et de la Diaspora organisés un peu partout dans le pays, et riches d’une vie associative en développement constant.
 

Le président du Comité des Arméniens de Belgique, Michel Mahmourian, devant le monument dressé en hommage aux victimes

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« Le parcours de notre peuple a beaucoup d’importance et se reflète très certainement dans notre comportement. Cela explique probablement aussi nos affinités avec la communauté juive ». Nicolas Tavitian est français et vit à Bruxelles où il a grandi. De mère britannique, de père arménien d’Istanbul, petit-fils de survivants du génocide de 1915, ce lobbyiste dans les milieux environnementaux européens a suivi la voie de son père, arrivé en Belgique dans les années 60 pour s’investir dans la construction de l’Europe.
La communauté arménienne est présente en Belgique depuis les années 20 avec les rescapés du génocide, qui seront rejoints par cette nouvelle vague issue de la Diaspora, puis de Turquie dans les années 80. Arrivés dans les années 90, après l’effondrement de l’URSS, les Arméniens d’Arménie (Haut Karabagh et Azerbaïdjan) constituent aujourd’hui le gros de la communauté. « Tous ne sont pas partis de leur pays pour les mêmes raisons », explique Nicolas Tavitian. « Certains ont fui la guerre et le service militaire, d’autres des conditions socio-économiques déplorables, d’autres encore les discriminations. Dans le cas des rescapés du génocide, c’est toute une société qui a émigré, avec son élite et donc un capital culturel qui nous a permis de nous intégrer rapidement et de retrouver une situation sociale tout à fait acceptable. Le fait que les Arméniens vivaient déjà en position de minorité où ils étaient et qu’ils sont de tradition chrétienne a très certainement facilité leur intégration ».
Effacés de la « famille »
L’arménité, selon Nicolas Tavitian, revêt plusieurs dimensions : celle d’un attachement indéfectible à l’Arménie, la mère patrie où ils sont nombreux à retourner régulièrement, celle de l’héritage du génocide souvent douloureux qui se poursuit par sa non-reconnaissance par la Turquie, et celle enfin de la survie de la communauté culturelle arménienne en diaspora. « On se focalise trop souvent sur l’une aux dépens de l’autre », regrette Nicolas Tavitian. « Ne comprendre notre arménité qu’à travers l’histoire du génocide, par exemple, reviendrait à sacrifier l’avenir de la Diaspora. L’expérience diasporique fait partie de l’identité arménienne. L’histoire des Arméniens s’est tout de même construite essentiellement en dehors d’un Etat arménien ».
Le génocide perpétré en 1915 par le gouvernement Jeunes-Turcs prend, on le comprend aisément, beaucoup de place dans l’histoire du peuple arménien, entretenu sans conteste par le négationnisme qui continue de sévir en Turquie, mais aussi chez nous, malgré une résolution du Sénat adoptée en 1998. « L’histoire des Arméniens a depuis toujours été intégrée à l’histoire des peuples européens, et aujourd’hui pourtant, on ne trouve plus rien à ce sujet dans les livres d’histoire. Grâce aux pressions du gouvernement turc, l’Europe semble se construire désormais sans nous », poursuit Nicolas Tavitian qui multiplie les actions pour « réinstaurer l’histoire des Arméniens dans l’histoire européenne ». Non sans difficulté. « Tout ce que nous entreprenons est compliqué », admet-il. « Le négationnisme turc contribue en quelque sorte à nous effacer de la “famille” ».
Nicolas Tavitian est administrateur du Comité des Arméniens de Belgique dont Michel Mahmourian vient de reprendre la présidence pour un troisième mandat. C’est aussi une des particularités de la communauté arménienne, être organisée de façon démocratique. « Tous les Arméniens de Belgique peuvent participer aux élections du Comité qui acquiert ainsi toute sa légitimité comme interlocuteur auprès des autorités », souligne le président. Créée en 1922 pour défendre les intérêts et les droits des Arméniens et promouvoir leur culture, la « Colonie arménienne de Belgique » qui impliquait à l’époque l’idée d’un « déplacement temporaire » et d’un retour au pays a changé de nom dans les années 70 pour devenir le « Comité » et se distancer de ce qui pouvait être perçu comme un ghetto. « Nous sommes des Belges avec une culture de plus que nous voulons entretenir sans aucun esprit de dissidence. Nous avons d’ailleurs toujours eu en Belgique une très bonne image, peut-être en raison de cette gratitude que nous avons par rapport à la patrie qui nous a accueillis », précise Michel Mahmourian. « Les quelques désaccords politiques que nous avons n’ont pas changé ce sentiment profond ».
Entretenir une culture
Le président du Comité des Arméniens s’avoue particulièrement préoccupé par la lutte contre le négationnisme en Belgique, lequel constitue « un danger pour les Arméniens, mais aussi pour tout le pays ». Les émeutes de Saint-Josse et de Schaerbeek en 2007, avec l’agression violente d’un patron de café arménien, sont encore dans tous les esprits. « La plainte de ce commerçant est restée sans suite et il a dû cesser son activité », rappelle Michel Mahmourian. « Les chrétiens d’Orient ne sont plus les bienvenus dans ces quartiers turcs qui ont opté pour un nettoyage ethnique de tout ce qui n’est pas musulman. Pas de sanction, pas de poursuite, les autorités ne veulent rien savoir. Les enfants des victimes se retrouvent face aux enfants des bourreaux et on laisse place à la loi du plus fort… ».
Monique Sympadian confie avoir pour la première fois fait l’objet d’insultes en entrant à la Sorbonne, à Paris : « Qu’est-ce que t’es toi avec ce nom-là ? », « Sale métèque ! », et même « Sale Turque ! ». De parents arméniens, un père né en Turquie, une mère originaire d’Egypte, élevée en France, « on m’a toujours dit qu’étant étrangère, je devrais faire mieux que les autres… », raconte celle qui préside aujourd’hui le Centre social arménien à Bruxelles. Monique Sympadian sera donc française en société, arménienne en famille, « avec une vraie vie orientale, où l’on parle, on crie, on pleure et on s’embrasse », sourit-elle.
C’est en 1985 que le Centre social arménien voit le jour, devant l’afflux d’Arméniens venus de Turquie. « La communauté arménienne s’est très vite mobilisée pour les aider à avoir des papiers, un logement et une scolarisation normale », se souvient la présidente. Le Centre se fixe pour missions l’accueil et l’assistance de cette nouvelle population, ainsi que son intégration dans la communauté belge et arménienne déjà présente, grâce à l’enseignement de la langue arménienne, la création d’une école des devoirs et l’organisation d’activités culturelles. « La plupart des enfants de Turquie parlaient le turc, le kurde, mais pas l’arménien, leurs traditions étaient très fortes et ils ont dû s’adapter », poursuit Monique Sympadian. « Garder sa culture tout en respectant la culture du pays dans lequel on vit est essentiel ». L’objectif semble atteint : ils sont une trentaine de jeunes de 5 à 16 ans à suivre les cours de danse et les cours d’arménien du samedi. Une quinzaine d’enfants âgés de 6 à 13 ans sont eux inscrits à l’école des devoirs.
Le poids des urnes
La communauté arménienne de Belgique ne dispose certes pas encore de son propre mouvement de jeunesse, mais elle peut également compter depuis 1985 sur l’Association de la Jeunesse arménienne de Belgique (AJAB) fondée à l’initiative de jeunes Arméniens désireux « d’animer et de garder vivant le patrimoine culturel et historique du peuple arménien à travers des activités destinées aux Arméniens de moins de 40 ans », explique son représentant Robert Guneysucu. « Notre organisation a aussi pour but de développer des liens d’amitié entre les jeunes Arméniens, quelle que soit leur provenance ».
Activités artistiques, folkloriques, conférences, manifestations sportives, camps de vacances… La Saint-Nicolas a été fêtée en famille le 5 décembre dernier dans le nouveau Foyer arménien, situé à Laeken, siège du Comité et éditeur du bulletin d’information mensuel Hay. Le 6 janvier 2011, pour célébrer Noël, l’Eglise apostolique arménienne Ste Marie Madeleine, à Ixelles, devrait être à nouveau comble.
Comme chaque année en date du 24 avril, la communauté arménienne se rassemblera auprès de son monument pour commémorer l’anniversaire du génocide. Depuis 2005, le Parlement est saisi d’une proposition de loi tendant à réprimer la négation du génocide des Arméniens, comme celui des Tutsi, au même titre que celle du génocide nazi pénalisée par une loi de 1995. Le président du Comité des Arméniens de Belgique reprendra donc bientôt son bâton de pèlerin pour que cette proposition se concrétise. « La Belgique ne veut visiblement pas être la première en Europe à prendre les coups, mais nous espérons que la France montrera l’exemple », confie-t-il. Le beau-frère de Hrant Dink (lire notre encadré), Michael Yagbasan, administrateur de l’Association des démocrates de Belgique, mène lui le combat en Turquie : « C’est de l’Etat turc qu’il faut en priorité obtenir cette reconnaissance.Pénaliser la négation du génocide ailleurs n’aura pas d’effet. C’est juste devenu ici un enjeu électoral… ».
Hrant Dink, une affaire d’Etat
Après avoir fait la Une des journaux en 2007 et provoqué de nombreuses manifestations, l’affaire Hrant Dink du nom du rédacteur en chef du journal Agos assassiné à Istanbul, continue de faire parler d’elle. Son beau-frère, Michael Yagbasan, vit à Bruxelles. Il revient sur les faits.  
19 janvier 2007, Hrant Dink est assassiné en plein jour, dans une rue très fréquentée d’Istanbul, juste devant l’entrée de son journal. Le coupable désigné : un jeune Turc nationaliste, âgé de 17 ans, reprochant à Dink d’avoir insulté l’identité turque et poussé à l’émancipation des Arméniens de Turquie. Hrant Dink est arménien. Il a fondé le journal Agos en 1996, seul journal écrit en turc et en arménien diffusé en Turquie à l’attention des Arméniens qui ne parlent plus leur langue d’origine. Il deviendra rapidement le leader d’opinion de la communauté arménienne de Turquie et ses propos lui vaudront en 2005 une condamnation de prison avec sursis, vivement critiquée par l’Union européenne.
Après son assassinat -quelque 100.000 personnes manifesteront à Istanbul lors des funérailles, scandant « Nous sommes tous des Hrant Dink, nous sommes tous arméniens » en turc, arménien et kurde-, Rakel son épouse se réfugie en Belgique chez son frère, Michael Yagbasan. « De nombreux assassinats similaires avaient déjà eu lieu », explique cet Arménien lui aussi d’origine turque, arrivé à Bruxelles en 1987. « Mais cette affaire a pris une ampleur internationale ».
Le 14 septembre 2010, la Cour européenne des droits de l’homme a d’ailleurs condamné la Turquie, jugeant que l’absence de protection du journaliste face aux menaces pesant sur lui ainsi que les poursuites pénales pour « dénigrement de l’identité turque » constituaient une violation du droit à la vie et du droit à la liberté d’expression imputables aux autorités turques.
Rakel Dink est retournée vivre en Turquie et le procès de l’assassin présumé est toujours en cours. « Trop de questions restent sans réponse », relève Michael Yagbasan. « Comme le jeune disait avoir 17 ans, il sera jugé par un Tribunal de la Jeunesse, mais nous restons persuadés que la police, les autorités savaient et n’ont rien fait pour l’en empêcher. Il n’y avait pas que trois personnes impliquées comme on veut nous le faire croire. C’est une affaire d’Etat ! Nous attendons que la vérité sorte, que chacun reconnaisse ses responsabilités et que les 100.000 Arméniens de Turquie soient reconnus comme des citoyens à part entière ».

 
 

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