L'interview

Michel Kichka "Falafel sauce piquante"

Mardi 4 septembre 2018 par Géraldine Kamps
Publié dans Regards n°1028

Le nouveau roman graphique de Michel Kichka, Falafel sauce piquante (chez 
Dargaud le 14 septembre), devrait refaire parler du dessinateur belgo-israélien. A travers son vécu personnel, c’est le portrait détaillé de la société israélienne qu’il dresse, avec la franchise et l’humour qu’on lui connaît. Avec la lucidité nécessaire pour aborder les bons côtés d’Israël comme les sujets qui fâchent.

Falafel sauce piquante raconte vos 50 années de vie en Israël. Faut-il y voir la suite de Deuxième génération, qui traitait du traumatisme de la Shoah ?

Pas du tout, et je ne partage d’ailleurs pas l’avis de ceux qui considèrent qu’Israël est né grâce à la Shoah. Herzl avait compris bien plus tôt qu’il fallait un foyer pour le peuple juif. J’ai voulu dissocier la conception historique de ce qu’est le sionisme, en parlant d’Israël de l’intérieur, en racontant ce qu’étaient pour moi, Juif laïque non religieux, le sionisme et l’alya quand je suis arrivé en 1974, à une époque où l’idéologie avait encore un sens, où le pays, à peine âgé de 26 ans, était en construction. J’ai dessiné de façon tout à fait différente, avec d’autres instruments, sans noir ni hachures, en couleurs. Il y a un dialogue bien sûr entre les deux livres, mais ils restent tout à fait indépendants. Beaucoup de BD ont été faites sur Israël (Chroniques de Jérusalem, Palestine, L’attentat), mais jamais par un Israélien. Je voulais montrer aux non-Israéliens que s’il y a une disproportion dans ce conflit, on souffre des deux côtés… Qu’à l’image du falafel sauce piquante, ce qu’on voit n’est pas toujours ce qu’on croit !

Vous proposez dans vos pages un excellent « Petit guide pratique du nouvel émigrant » et évoquez les nombreuses choses auxquelles vous vous êtes adapté… ou pas. Que retenez-vous de votre intégration en Israël ?

A la différence des migrants actuels qui fuient leur patrie, j’ai quitté l’Europe pour rejoindre le pays que je considérais comme mon pays natal, même si la mentalité y était très différente pour un Ashkénaze d’Europe occidentale. J’ai dû « devenir israélien », changer tous mes codes, apprendre l’hébreu, cela avait quelque chose de jouissif pour moi. Je venais de Seraing (Liège), une cité ouvrière, où mon départ était vu comme une véritable aventure. J’ai tout quitté en un mois et mes parents m’ont laissé faire, car ils ont compris que rien ne pouvait m’arrêter. Ma sœur avait déjà ouvert la voie. Je n’ai en revanche jamais claqué la porte à la Belgique, comme le font beaucoup de Belges ou même de Français qui choisissent aujourd’hui l’alya, en transportant souvent leurs problèmes avec eux. La dureté de la vie à laquelle ils se retrouvent confrontés ici n’arrange pas les choses.

Vous revenez sur les longues années de service militaire de vos enfants qui vous ont apporté fierté et angoisse, souvent en contradiction avec vos idées politiques, sur les guerres et les 
attentats qui ont marqué l’histoire d’Israël. Et sur votre 
engagement dans « Cartooning for Peace ». Qu’est-ce que ce projet a changé pour vous ?

« Cartooning for Peace » m’a sans aucun doute permis de mieux comprendre le monde, à travers ceux qui y vivent directement, de nombreux dessinateurs souvent menacés dans leur liberté 
d'expression. J’ai voulu parler des Palestiniens à travers ceux que j’ai rencontrés dans l’association, Baha et Khalid, deux musulmans laïques, pour la paix, qui donnent un autre visage de la Palestine. J’ai largement documenté l'ensemble de mon récit en reprenant des souvenirs, mais aussi des textes, des photos d’archives, en mêlant mon imagination à la réalité. Les quelques dialogues que j’ai inventés restent très proches de ce qui s’est passé. J’ai choisi délibérément de ne pointer aucun dirigeant israélien. Il ne faut pas négliger le rôle du  Hamas, quand ce n’est pas lui, celui du Hezbollah, et sinon, de l’Iran. C’est trop facile de tout faire retomber sur Bibi Netanyahou, même s’il a évidemment certaines responsabilités.

On ressent un véritable amour pour Israël, mais aussi une profonde déception quant à son évolution. L’assassinat d’Yitzhak Rabin a-t-il brisé tous les espoirs ?

Personne ne peut être sûr que la paix aurait vu le jour avec Rabin, mais comme je l’écris, « Israël ne sera plus jamais ce qu’il était, ni ce qu’il aurait pu être ». Chaque jour prouve que j’ai raison. Igal Amir a réussi son coup et sera un jour en liberté, je ne vois 
personnellement aucune promesse d’avenir. Les choses ont changé, mais l’assassinat de Rabin n’a jamais remis en question ma vie en Israël. Quand on aime un pays, on se bat à son niveau. Parce que la démocratie est en danger et qu’on a des valeurs à défendre. Je me bats par le dessin de presse, et depuis 2008 par la parole, sur mon blog. Je ressors manifester aussi, parce que je suis inquiet et je ne vois pas trop où on va. Mais je me force à rester optimiste. Sinon, cela signifierait que la droite a gagné. La plupart de mes étudiants sont nés après la guerre des Six Jours, après l’assassinat de Rabin. Il fallait qu’ils sachent ce qui s’est passé. En Israël, je me sens totalement chez moi. Et je me réjouis de bientôt voir mon livre traduit en hébreu. Je n’y changerai pas une ligne. 


 
 

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