Israël/Société

#MeToo : Les Israéliennes dénoncent le harcèlement sexuel

Mardi 5 décembre 2017 par Frédérique Schillo, twitter@FredSchillo
Publié dans Regards n°873 (1013)

La campagne #MeToo contre le harcèlement sexuel n’en finit pas de déferler sur Israël. Derrière les dénonciations-chocs de personnalités des médias ou de la politique, et les révélations concernant l’implication d’ex-agents du Mossad dans l’affaire Weinstein, la parole des femmes se libère, provoquant une véritable lame de fond dans la société israélienne.

« Nous voulons la Justice, pas la charité ! » Arabes et Juifs manifestent ensemble contre la violence faites aux femmes, Tel-Aviv, 23/11/2017

« Débarrassez-vous de votre honte et passez-la à votre agresseur ». C’est la promesse faite par le site internet israélien One out of One qui encourage les femmes à dénoncer le harcèlement sexuel. Chaque témoignage est ainsi récolté par écrit, puis publié en ligne avec le nom de la victime ou, si besoin, son pseudo. « On le partage, car ce n’est pas personnel, mais politique. On devrait en parler davantage pour changer les choses », plaident les organisatrices, qui se chargent ensuite de recouper les histoires. Car c’est là que réside la particularité de leur site : chaque témoignage est ensuite croisé avec d’autres afin de savoir si l’assaillant s’est déjà rendu coupable de crime ou de délit sexuel. Dans le cas d’un récidiviste, ses victimes en sont informées et peuvent entreprendre ensemble des démarches judiciaires.

Lancé en 2013, One out of One avait déjà récolté près de 2.500 témoignages, la plupart anonymes, avant que n’éclate l’affaire Harvey Weinstein. Depuis, le site croule sous les histoires d’agression sexuelle et de viol, avec 40 témoignages par semaine (contre une dizaine avant), tout comme sa page Facebook, désormais suivie par plus de 40.000 personnes. Un record.

Et le phénomène n’est pas prêt de retomber. Pas une semaine ne passe en Israël sans que la presse ne se saisisse d’une affaire de harcèlement. Sans qu’une personnalité médiatique ne confesse avoir été agressée sexuellement, et sans qu’un journaliste, un artiste ou un politicien ne se retrouve sur le rang des accusés, publiquement couvert de honte.

Alex Gilady, le puissant propriétaire de Keshet, diffuseur de la chaîne télévisée la plus populaire en Israël, en a fait les frais. Accusé de harcèlement sexuel par plusieurs stars du journalisme pour des faits courant sur 20 ans, il a été contraint de quitter ses fonctions. Même chose pour Gabi Gazit, célèbre animateur radio, qui a préféré se mettre en retrait après quatre plaintes pour agression sexuelle, cependant toutes prescrites. Parfois, les accusés ne sont plus là pour répondre de leurs actes : c’est le cas des hommes politiques Rehavam Zeevi dit « Gandhi », mort en 2001 [voir encadré], et de Tommy Lapid, le défunt père du leader centriste Yaïr Lapid, dénoncés respectivement pour des viols et une tentative de viol. Les affaires portent aussi sur des faits moins graves, comme la « conduite inappropriée » dont une célèbre journaliste accuse l’ancien Premier ministre Ehoud Olmert, qui nie en bloc. Selon One out of One, quatre députés se trouvent actuellement sur la sellette après plusieurs témoignages à charge contre eux. En attendant les plaintes ?

Un vrai film d’espionnage

Comme tant d’autres pays, Israël a pris de plein fouet la déferlante Harvey Weinstein. D’autant plus qu’il y est, dans les faits, intimement lié. Selon le New Yorker, déjà à l’origine des premières révélations sur le producteur américain, celui-ci a tenté par tous les moyens de faire taire ses victimes. Pour ce faire, il s’était attaché les services d’une société israélienne, Black Cube, formée d’anciens agents du Mossad, que lui a conseillé l’un des meilleurs spécialistes en la matière : l’ancien Premier ministre d’Israël, Ehoud Barak en personne ! Lequel a reconnu les faits, tout en assurant qu’il ignorait les réelles intentions de Weinstein.

L’identité de l’ex-agente du Mossad chargée de surveiller l’actrice Rose Mc Gowan n’a pas tardé à être dévoilée, elle aussi. La jeune femme blonde qui se faisait passer pour une avocate des droits des Femmes basée en Angleterre est en fait une ancienne lieutenante de l’armée de l’Air, salariée de Black Cube, résidant à Jaffa. On a appris qu’elle était née à Sarajevo dans une famille musulmane qui a sauvé des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, a été reconnue « Juste parmi les nations », puis s’est convertie au judaïsme avant de monter en Israël. Bref, tous les ingrédients d’un excellent scénario de film, dont on peut dire avec certitude qu’il ne sera jamais produit par Weinstein.

La culture de la parole

Les affaires hyper médiatisées qui explosent aujourd’hui en Israël suite à l’affaire Weinstein, emportant tout sur leur passage, que ce soit la réputation de l’accusé au nom du « name and shame », mais parfois aussi la présomption d’innocence, pourraient donner l’image d’un pays démuni face au harcèlement sexuel. Or, tout au contraire, Israël peut s’enorgueillir d’avoir très tôt saisi ce problème.

Les archives de l’Etat ont ainsi exhumé un document de 1951 concernant une affaire de harcèlement au sein de Tsahal. Plus remarquable encore, la condamnation pour viol à sept ans de prison, en 2010, de l’ancien président Moshe Katsav, qui fut accusé dans l’exercice de ses fonctions et forcé à la démission, a marqué les consciences : en Israël, les agresseurs sexuels n’échappent pas à la loi, qu’ils soient puissants ou misérables, ont voulu signifier les juges.

L’arsenal juridique israélien est précisément d’une rare solidité puisqu’en plus des lois sur le viol (dont le délai de prescription est de dix ans) et celles sur les agressions sexuelles, la loi dite « de prévention du harcèlement sexuel », votée en 1998, complète le dispositif. Elle répertorie les actes de harcèlement sexuel déjà considérés comme des infractions dans le droit pénal israélien, comme les « actes indécents par voie de menaces », mais y fait aussi entrer le « harcèlement sexuel verbal ». Une véritable révolution en Israël. Du moins sur le papier.

Car le changement espéré par le législateur n’a pas eu lieu. Les Israéliennes hésitent toujours à porter plainte. Par peur et par honte, le plus souvent, par refus d’être rabaissée à un rôle de victime ou encore parce qu’elles ont tant intégré les codes d’une société orientale souvent machiste qu’elles ne savent même pas reconnaitre une infraction. Seulement 5.704 plaintes pour agressions sexuelles ont été déposées en 2013, selon les dernières statistiques des Associations d’aide aux victimes. Quant à la loi criminalisant le harcèlement sexuel verbal, elle n’est pas parvenue à briser le silence. Pour preuve : 80% des Israéliennes disent avoir subi des actes de harcèlement sexuel lors de leur service militaire, mais seulement 1/5e d’entre elles osent témoigner.

« Il existe des lois, il y a un vrai progrès social, mais ce n’est pas suffisant », reconnaissait la députée de l’Union sioniste Ksenia Svetlova dans une interview à la Chaîne 2 l’année dernière, où elle révélait avec huit autres parlementaires avoir subi des violences sexuelles. « Nous vivons toujours dans une société de la peur, et il est temps d’en finir avec ça ».

La déferlante #MeToo prouve au moins que la peur est en passe d’être vaincue. La parole des femmes israéliennes se libère. Avec sans doute autant de désordre et de brutalité qu’elle avait été réduite au silence sous une grande chape de plomb pendant des années. Reste encore à forger une véritable culture de la parole. Avec une parole des victimes nécessaire en couverture des magazines pour en finir définitivement avec la peur, mais une parole qui doit être nécessairement judiciarisée si les femmes veulent faire avancer leur cause.

Rehavam « Gandhi » Zeevi, le déshonneur d’un prédateur sexuel

Peut-on continuer d’honorer un grand homme accusé de viol ? « Pas d’honneur pour les violeurs », scandaient les féministes réunies devant la Cinémathèque française, le 30 octobre dernier, contre la rétrospective faite en l’honneur de Roman Polanski, reconnu coupable de viol en 1977, et qui se trouve sous le coup de nouvelles accusations.

Une affaire similaire agite aujourd’hui les Israéliens. A ceci près que l’honorable homme dont la réputation est entachée n’est pas un artiste mondialement connu, mais un général de Tsahal, devenu une figure incontournable de la droite jusqu’à son assassinat en 2001 par un terroriste palestinien, qui l’a propulsé au rang de victime héroïque. Et à ceci près donc qu’il n’est plus là pour se défendre.

Rehavam Zeevi, dit « Gandhi » en raison de sa ressemblance avec le pacifiste indien, était un très estimé membre du bataillon anti-terroriste d’élite, qui termina sa carrière militaire comme général adjoint du chef d’état-major pendant la guerre de Kippour. Il aurait pu apparaître sur la photo iconique de 1967, celle où l’on voit Uzi Narkiss, Moshe Dayan et Yitzhak Rabin entrer dans Jérusalem, s’il n’avait eu l’idée de s’éloigner pour faire une inspection quelques secondes avant que le photographe immortalise la scène. L’histoire tient à si peu de choses.

Finalement, l’absence de Zeevi sur le célèbre cliché est peut-être une bénédiction, car beaucoup exigeraient aujourd’hui d’en effacer la trace. L’ancien héros est en effet accusé de viol par plusieurs femmes ayant servi sous ses ordres dans l’armée. Un reportage de la 2e chaîne israélienne, diffusé en 2016, a montré que des officiers étaient au courant de ses crimes, et avaient aidé Zeevi à les dissimuler, ce dernier n’hésitant pas à utiliser des méthodes les plus violentes pour intimider ses victimes. Comme organiser un attentat à la bombe contre la journaliste Sylvie Keshet.

Les révélations sur Zeevi ont provoqué une onde de choc en Israël, plusieurs membres de l’opposition exigeant l’annulation des commémorations de son assassinat, qui donnent lieu chaque année à une grande manifestation de la droite. « Zeevi est mort, mais ses victimes sont vivantes, effrayées, alors que leurs filles et petites-filles étudient son terrible héritage », a fait valoir l’ancienne dirigeante du parti travailliste Shelly Yachimovich. En vain.

La mémoire de Zeevi continue d’être honorée, avec cependant nettement moins d’emphase. Plus question de célébrer le héros de Tsahal, mais plutôt le politicien tombé sous les balles d’un terroriste. Curieusement, il aura fallu ces révélations de viols pour enfin réviser l’image de Zeevi, alors que le prédateur sexuel, devenu un leader d’extrême droite, partisan du transfert des Palestiniens de Cisjordanie, avait également été accusé de crimes de guerre et de complicité de crime avec une entreprise mafieuse. Ce sont bien les affaires de viols qui ont eu raison de sa réputation, mais elles n’ont pas suffi, aux yeux de certains, à le déshonorer complètement.

 
 

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http://www.respectzone.org/fr/
  • Par Muntz Patrick Nathan - 6/12/2017 - 2:56

    C'est une très bonne chose que le harcèlement sexuel soit de plus en plus mal vu mais il manque un travail de chercheurs puis des réunions de sociologues, médecins, juristes... qui discutent pour mettre des définitions précises en place pour circonscrire le harcèlement de façon équivalente dans les divers secteurs du pays. Avec une souplesse qui oblige à revoir tout ce travail tous les 5 ans avec des communications à la Knesset des résultats