Israël/Point de vue
Une grève générale
Rubrique: Israël
Grève aussi à l'aéroport Ben-Gourion de Tel-Aviv

Centrale syndicale toute puissante et bras armé du développement économique du Yishouv et d’Israël, la Histadrouth n’a pas empêché Israël de devenir une des sociétés les plus inégalitaires après les Etats-Unis. Depuis le début de cette année, ce syndicat israélien semble se ressaisir en menant un bras de fer avec le gouvernement et le patronat.

Lors de votre dernier séjour en Israël, vous avez peut-être jeté un coup d’œil distrait au type en uniforme qui a fait mine d’inspecter votre sac à l’entrée d’un centre commercial, ou d’un cinéma, ou d’un restaurant. Il y en a en Israël des dizaines de milliers comme lui (80.000 dans le seul secteur public). Une fois à l’intérieur, vous avez peut-être croisé une femme munie d’une serpillère, d’un seau et d’un balai. Lui comme elle font partie d’une armée de travailleurs, entre 250.000 et 400.000, nul ne sait au juste, lesquels sont employés sous contrat par des sociétés de sous-traitance. Fort mal payés, et généralement, encore moins bien traités. Emploi précaire, renvoi à volonté, déni d’avantages sociaux prescrits par la loi, absence de toute organisation syndicale. Invisibles, inaudibles, impuissants, ils sont le nouveau lumpenprolétariat des sociétés postindustrielles.

Voici un exemple parmi mille, glané dans les témoignages entendus à la radio et choisi en fonction du lieu de travail, emblématique entre tous : la Knesset, le Saint des Saints de la démocratie israélienne. Une dame sert le thé aux députés. A la fin de chaque session parlementaire, elle est proprement congédiée, puis réembauchée au début de la session suivante. Dans l’intervalle, pas de travail, pas de salaire. Lequel se monte à environ 2.500 shekels par mois, soit 500 euros.

Comment en est-on arrivé là ? Comment la société la plus égalitaire du monde libre, fondée par une idéologie à substrat socialiste et où l’Etat et la Histadrouth, la toute-puissante centrale syndicale, se partageaient l’économie, est-elle devenue la société la plus inégalitaire après les Etats-Unis ? Disons, pour faire court, qu’Israël a suivi l’évolution ultra-libérale des pays développés, tout en la portant à son paroxysme, comme le veut son génie pour le meilleur et pour le pire. Surgis de loin derrière les autres, nous avons sauté plus loin qu’eux, en franchissant en trois décennies toute la distance qui sépare Deganiya (1erkibboutz créé en 1909) de Wall Street.

Outsourcing

La marche accélérée vers un capita-lisme prédateur a commencé dans les années 80 du siècle dernier, dans la foulée du « renversement » de mai 1977 qui a propulsé le Likoud de Menahem Begin au pouvoir. Or, le Likoud, ce n’était pas uniquement Begin et ses amis de l’ancien Hérouth, parti nationaliste que l’économie intéressait médiocrement. C’était aussi le Parti libéral. C’est sous ses auspices que l’économie israélienne a entamé un processus brutal de libéra-lisation. Non qu’il ne fallût pas ouvrir les portes et les fenêtres d’une maison qui étouffait sous une bureaucratie tentaculaire et tatillonne. Mais les gouvernements Likoud ont fait mieux que d’ouvrir portes et fenêtres; ils les ont arrachées. Au profit des grands mono-poles qui se sont rapidement constitués sur les débris de l’Etat-Mapaï, et qui sont d’ailleurs au libéralisme ce que les pays du bloc soviétique étaient au socialisme. Quant à la Histadrouth, dépouillée de ses avoirs, elle s’est contentée dorénavant de fédérer les puissants comités d’entreprise -les ports, la Compagnie d’électricité, El Al- en se souciant comme d’une guigne des laissés-pour-compte du système. C’est ainsi qu’elle a permis la généralisation du outsourcing, sans se préoccuper outre mesure de la manière dont ses victimes étaient traitées.

Par un effet tardif, mais bienvenu de la vague de protestation de l’été dernier, pour redorer un peu son blason terni aussi, la centrale syndicale a fini par se ressaisir. Début février, le bras de fer qui l’a opposée au gouvernement et aux patrons a débouché sur une grève générale qui a duré cinq jours. L’accord qui vient d’être finalisé ne lui donne pas satisfaction sur ce qui était sa revendication principale, à savoir l’intégration pure et simple des travailleurs sous contrat de sous-traitance dans le personnel des organismes, publics ou privés, où ils exercent. Sans doute était-ce une revendication irréaliste. Dans toutes les sociétés développées, les entreprises cherchent à se concentrer sur leur marque de fabrique et sous-traitent le reste, du nettoyage et de la sécurité à l’informatique. Mais l’égalisation des salaires, des conditions de travail et des avantages sociaux a été acquise. Et c’est tout de même l’essentiel.

Mardi 6 mars 2012
Elie Barnavi

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